‹ Bourdelle par lui-mêmeChapitre 3 sur 13 · BOURDE! AM · texte numérisé non relu

BOURDE! AM

PAR LUI-MKME

vante, aussi belle, de la même qualité d’émotion et de beauté que les figures créées par son génie, simple, grande, heurtée souvent, méprisant la correction banale, parfois même l’orthographe, mais d’un merveilleux lyrisme, riche de pensées et d'images. Voici donc ses origines, telles qu'il en a gardé le souvenir le plus attendri :

« Quatre dieux m’ont tout enseigné. De mon père, le meublier-charpentier, tailleur de poutres en figures, j’acquis le sens de l'architecture. Devant les durs assemblages, je conçus mes tracés par les structures intérieures...

« D’un de mes oncles, l'Hercule tailleur de pierres, j’appris à écouter le roc, à composer tout droitement mes plans taillés et leurs tournants, en suivant les conseils de la pierre qui nous parle quand on la coupe,

« De mon aïeul maternel, tisserand, je compris enfin comment nouer serrées, comment faire valoir les couleurs dans les trames. »

Puis songeant à l’aieul paternel qu’il accompagnait l’été avec ses troupeaux dans la montagne, il nous dit :

« Le sentier chevrier conduisit mes pensées capricieuses à s’appeler, à se tresser entre elles, diverses et groupées, comme le troupeau sur la route, La syrinx du meneur m’a enseigné le chant. » Oï

Tout le génie de Bourdelle est là en puissance. 11 retient des leçons de son père la nécessité, même pour une sculpture, d’avoir pour point de départ une solide architecture intérieure. « Je crois bien que tailler le bois d’une huche, «Tune table ou d’un escabeau est ce qui m’a le mieux appris l'équilibre de la

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construction. » Chez son oncle. Je tailleur de pierres» il acquiert le respect de ta belle matière « qui vous parle quanti on la coupe ».

A son grand-père tisserand il doit son goût pour la couleur tjuï se révélera dans scs pastels, comme dans les nuances de cor Lai ns J justes, et c’est dans le Quercv, en suivant les troupeaux de chèvres, qu'il sentira avec une profonde émotion la poésie de la nature.

« Le Que rc y est le plus beau pays du monde, nous dit-il. J’y allais passer mes vacances, courant après les chèvres, sculptant des bois rustiques el parfois m’amusant à cuire au four, avec te pain, clés bonshommes d’argile. Je ne savais pas encore lire que déjà je chantais d étranges chansons à mes chèvres, fliiiais à l'ombre des chênes et racontais aux pâtres, mes amis, des histoires impossibles. » <->

De Montauban, sa ville natale, il est resté aussi dans son souvenir une suite de belles images. Avec quelle émotion il nous décrit « ce coin de terre française, aux ombrages

pleins de lueurs, cette vieille ville aux constructions couleur d'automne, celle terre em-

pourprée par

vignes.

nocturnes des potiers, toute dorée par son soleil ardent cl par ses beaux fruits pleins! » La maison paternelle, dite « La Providence », où il passa son enfance heureuse, tient dans sa mémoire fidèle une place d’élection, « grande demeure toute bâtie de terre cuite, briques brutes de construction et briques à ornements ». Elle < élevait en carré ses étages », construite sur une sorte de promon-

LOI’ il PELLE PAT'. LPI-MÊME

foire surplombant Je quai Montniural et la rivière du Tara « roulant ses eaux rougies par les limons des rives ». A cette maison se lient

les heures merveilleuses passées dans l’atelier paternel à écouter le chant du rabot, à voir le montage d’un meuble. « Mon abri d’enfant, mon toit, mes jouets et mon ciel intérieur, ce fut l'établi de mon père. » N’est-ce pas là qu’un jour s’enhardissant, étonné lui-même de son audace, le jeune Bourdelle obtint qu’on lui prêtât les outils avec lesquels il tailla dans le bois sa première œuvre de sculpteur, une « face du dieu des arbres » (pii lit l'admiration des modestes artisans de l'atelier.

M‘on tau ban était, aussi bien que le Quercy, l'occasion d'inoubliables vagabondages « avec de tiers petits va-nu-pieds ». Bourdelle se laissait emmener par eux, le dimanche, loin des concerts de musique militaire qui faisaient les délices des familles bourgeoises, « aux ruisseaux vivants, aux bois paisibles, pleins de violette ». Il v trouvait « la liberté du ciel ».

Aux heures de tristesse ou de découragement enfin, l’enfant avait la consolation de trouver en sa mère « une aile tremblante et douce, l'aile de fleur d’une belle sensitive, toute rêveuse et tendre ». Il n’en a jamais parlé sans la plus profonde émotion.

Mais sans toi, c'est la nuit qui persiste.

Le ciel se serre, hélas! sur mon tourment, Le peu d'azur qui s f v traîne est si triste!

boi nnr;i « i par r.n- m i'mi.

De ses années d'école seules, Bourdellc eût pu conserver le plus mauvais souvenir, il se refusait à tout travail régulier. « Votre lils n’est pas inintelligent, disait à ses parents l'instituteur. M. Rousset; iï est même curieux et ne ressemble pas à ses camarades. Il ne fait que dessiner; il dessine du matin au soir sur le tableau, sur ses cahiers, sur ses livres. Après tout je le laisse dessiner. » (:i) Bourdellc garda une profonde reconnaissance à ce maître indulgent.

Emile Pouvillon, le délicat écrivain montaibannis, l'auteur de Césette, qui inspira à Bourdelle une série «le dessins, l'auteur de Jean et Jeanne, du Mystère de Bernadette de Lourdes, avait découvert le talent de tel écolier r cl telle à toute discipline et doué d'une vive imagination. C'est grâce à lui que Bourdellc est envoyé par sa ville natale à l’Ecole des Beaux-Arts de Toulouse. Il v reste neuf ans, de 1K7<> à

« A l'Ecole de Toulouse, écrit-iJ, j effrayai mes professeurs par mes audaces de travail, .le demeurai

six mois en arrivant aux Beaux-Arts, à quinze ans, sans qu'aucun camarade sache la couleur de nia voix. J'étais obligé de mettre ce masque sauvage pour cacher ma sensibilité de feu. Je le sais aujourd’hui : à côté des leçons des niailivs peu capables de créer, mais don! on avait de fortes traditions, c'est à l'adorai ion des jeunes tilles que j'analysais toutes au passage, que je dus cette vie de mes premiers travaux. » (")

(«) Lettre à M "’" A... Brouillon daté dit 2U janvier 1!MÎL

Bourdelle découvre en effet, un beau jour, « qu’en ses murs gris et en ses volets verts, sa rue avait trois jeunes filles, des anges, ajoute-t-il. La brune, fière, sculptant le seuil qui m'accueillit; la cordonnière, toute châtaine et toute rose; la repasseuse, douce et blonde, en frissons d’or, qui coururent pour voir le sauvage étranger ». (t) Ces anges s'appelaient Amélie, Maria et Jenny, Triples cl innocentes amours qui se bornèrent à allumer dans une jeune âme une première flambée de poésie. « L’art est à la source du cœur », reconnaît plus tard Bourdelle, se souvenant de scs impressions d’adolescence (4) . La poésie et la sculpture, ce sont deux choses qu’il ne consentira jamais, désormais, à séparer l’une (le l’autre.

Après des années de travail fécond mole de révoltes, une bourse d'études lui permet ensuite d’aller suivre les cours de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Sa jeunesse heureuse est terminée. Les années de lutte vont commencer.

On n'est pas surpris que ce petit ébéniste, mi-aegypan, mi-artisan et que Toulouse n'avait pas trop déformé, n'ait pas trouvé d’abord à Paris, à l’Ecole officielle oii l'on essaie de dresser des artistes bien pensants suivant de sages recettes, le milieu qui lui convenait. 11 entre d’abord à l’atelier l 7 aiguière. Bien qu’il ait gardé sa vie durant à Falguière sa reconnaissance et son estime, tout ici le rebute. « J’arrivai à Paris, nous dit Bourdelle,

HOintDELLE PAR LU [-MEME

Je vis Falguière qui semblait une forêt en feu. Je l’admirai beaucoup. Mais à l’Ecole des Beaux-Arts je ne le suivis pas. » II sr réfugie chez Dalou, « cet homme double, à la puissance de tenailles dans sa ténacité el qui, physiquement, était pareil à une lampe a huile presque dépensée que le moindre souffle renverse, mais qui brûle toujours, jusqu’à la consommation de tout ». Dalou qui sut comprendre le paysan et l'ouvrier de chez nous, Dalou ce révolté contre renseignement de la rue Bonaparte, enfant du peuple lui-méme, comme Carpeaux son maître et comme Bourde!! e son élève, Dalou c’était mieux que l'auteur de cette Diane, beau sujet de cheminée pour appartement de petits bourgeois aisés, de la Danseuse maniérée exécutée d’après Cléo de Mérode ou de la Femme au paon. « De lui, écrit Bourdelle, j’appris l'àpreté du compas, sa sèche autorité. » < 5) Mais la nécessité de gagner sa vie et aussi l’attrait puissant qu’exerçait sur les jeunes artistes le génie de Bodin, poussent Bourdelle à aller, en 1896, travailler chez lui, non pas comme élève, mais comme metteur au point.

Bodin, Bourdelle! Voici en présence l’un de l’autre ces deux géants, ces deux maîtres de la sculpture française de notre temps qui fut plus riche qu’aucun autre en sculpteurs de génie. L'un a presque atteint déjà le sommet de la gloire et le faîte des honneurs officiels. Il a 56 ans. Sa réputation est mondiale. L’autre

ïtOUHDHLi i l’AR LUI-MKMH

est lin jeune provincial qui cherche sa voie, reheüc à une stricte discipline, même imposée par un artiste Ici que Bodin.

Il ne fait pas de doute que Kourdcllo subit d'abord fortement, malgré sa puissante individualité, l'emprise absolue de Kodin. Ses premières sculptures en témoignent, Adam après la faute, Allaitement maternel, Aurore triste. Les frais Soeurs, œuvres bien oubliées aujourd'hui et oui sont, si l'on veut, du mauvais Rodin, jusqu'au zdumunenl de Montanbun pour les morts de 1870, où se combinent l'influence de Kodin, de Carpeaux et de Rude.

Si Bourdelle doit beaucoup à Kodin et jamais il ne le nia, Kodin dut lui aussi beaucoup au praticien habile dont il avait immédiatement deviné les rares mérites. Sans Bourdcllc, Kodin découragé, n'eût peut-être pas poursuivi l'étude de son Balzac jusqu'au point où il la poussa, après des années d’un labeur opiniâtre, dans l'hostilité et l'incompréhension de tous. Les deux hommes au fond s'estimaient,

mais ils se gênaient mutuellement et Bourdelle surtout, avait l’impression que Bodin lui barrait la route. Ils sentaient ce qui les séparait plus vivement que ce qui les rapprochait. Nous aurons à examiner plus loin et en détail, ce que furent leurs rapports.

L'idéal de Kourdelle va s’opposer bientôt à celui de Kodin. Il voulait faire de la sculpture mie créatrice de rythmes, l'expression monumentale de sentiments éternels; il rêvait en

même temps de la rapprocher de plus en plus des grandes conceptions architecturales.

N'entendons pas par là que Bourdelle ne comprenait !a sculpture qu'en union avec Farchilecturc. Ce serait sinon un contresens, du moins une interprétation qui n'expliquerait dans l’œuvre de Bourdelle que ses travaux exécutés pour le Théâtre des Ohamps-KIvsées, à Paris, ou pour le Grand Théâtre de Marseille, Si admirables soient-ils, ils ne sont pas l'essentiel de son œuvre. Du reste, comme l’a noté justement un de scs biographes, André Fontaines : « Les images créées par Hourdelle imposent à l'imagination de croire à un édifice qui, en elles, concentre les suprêmes instants de sa valeur expressive; seulement, et c*est le prodige, l'édifice, par le malheur des temps, est toujours imaginaire, » (fi)

Ce que Bourdelle voulait, c'est tout simplement que toute sculpture soit construite comme une architecture, c'est-à-dire du dedans au dehors, par les structures intérieures, établie sur une solide charpente dont la forme extérieure ne serait que l'épanouissement naturel. Comprenant les choses ainsi, nous saisissons le sens de cette déclaration faite sous la forme un peu syhi.ll ine que prenait volontiers fa pensée de Bourdelle. « I/architecture est Feu-dedans de la sculpture et la sculpture, pour valoir, doit simplement la prolonger. » l7) Tout son effort vers la grande sculpture monumentale est dans ces mots.

Par cet effort, Bourde! le conduisit son art au delà du point où le génie même de Rodin

sa Porte de V Enfer à laquelle il travailla toute sa vie, cette Tour du travail qui devait être

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delle à ses élèves, ne sont architecturaux. Chaque groupe est un chef-d'œuvre, mais l’ensemble n’est pas fait pour une porte. » Rodin reste l’admirable traducteur de ces trois sentiments ou activités qui provoquent en l’homme les luttes les plus âpres, la pensée, la douleur et l’amour. Bourdelle, lui, s’élève au-dessus des passions individuelles qui courbent les hommes, pour rechercher en sculpture les attitudes qui accordent sa pensée au rythme des lois universelles. Plus de ces re-

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pliements sur soi-même, chers à Bodin dans le Penseur , le Baiser, le Printemps, le Désespoir, 1 Eternelle Idole; Bourdelle retient des idées que peut interpréter la sculpture ce qu’elles ont de plastique, d’éternel et non de momentané, donc leurs possibilités architecturalCvS et monumentales.

Bourdelle ne se hausse pas dès ses premiers essais à cette grandeur de style. La période de ses tâtonnements va de 1885 à 1902 environ.

Reçu au Salon de 1885 et même mentionné, il expose assez longtemps au milieu de l’indiflé-

ronce de tous, indifférence plus pénible à un artiste qu'une critique même âpre, même injuste de son œuvre. La nouveauté du style de ses envois n'est remarquée que des sculpteurs. Elle n'a rien encore, au surplus, qui les inquiète ou les révolte. On y sent des influences anciennes assez complexes; l'admiration pour la sculpture grecque s'y allie à tics souvenirs de l'art roman ou gothique. La personnalité de Bourdelle se cherche en se tournant de préférence vers les époques qui eurent le sens de la discipline monumentale; elle se détourne de celles où règne un individualisme trop

marqué.

Les sculpteurs français qu'admire le plus Bourdelle après Puget, ce sont Rude, Carpeaux, Barye. Le Monument aux morts de !870 que Monta uban commande à Bourdelle en 1902 est un hommage rendu à Rude. Il se dresse fièrement au débouché du pont sur le Tarn. Deux fougueux guerriers, sabre en main, semblent descendus du groupe des combattants de l'Arc de Triomphe, mais ils manifestent dans tous leurs gestes une violence que les soldats de Rude contenaient davantage; un autre soldat s'est effondré, blessé, et tous sont dominés par la figure de la France dans un envol tumultueux de pîis, de drapeaux, d'étoffes claquant au vent, dont on ne s'explique pas toujours la nécessité autour de ces ligures absolument nues. Tout cela exprime le besoin de Bourdelle, qu'il saura dans la

suite mieux discipliner, de traduire le mouvement dans la pierre. Œuvre de jeunesse évidemment, mais qu’il faut étudier comme la promesse merveilleuse des chefs-d’œuvre futurs. L'influence de Bodin subsiste et il suffit pour s" en convaincre de comparer ce groupe au monument de la Défense , esquissé par Bodin, hanté lui-même, dans sa figure de la France appelant aux armes, par la Marseillaise de Bu de.

Après r effort de ses débuts, la maladie terrasse Bourdelle. 11 entre à l'hopita! Necker. Une crise de rhumatisme iui interdit la sculpture, Suivent des années de misère, de détresse matérielle et morale, mais aussi de repliement sur soi-même cl de réflexions sur son art.

Bourdelle dessine plus que jamais, peint à l'huile et au pastel; il lit également ses poètes préférés, Villon, Ronsard, Moréas, Mistral, Mallarmé. De ces réflexions, de ces méditations, de ces lectures naissent peu à peu, entre 1902 et 1909, ces œuvres où s’élabore son stvle, le Délier rétif , Faune et Chèvres, souvenirs comme la Jeune femme au bouquetin , de scs vagabondages dans le Quercy< ft) et imprégnés d’influences romanes. Bacchante foulant des grappes et Petite Bacchante. Bourdelle essaie de se trouver lui-même et d’oublier Bodin. Pé-

nélope (1907), merveille d’équilibre, est déjà

(«) Souvenirs aussi d’un séjour fait en 1908 à VilJarsde -Lan » (ïsèrel, tout ou moins pour h Bélier rétif et le lié lier couché.

une œuvre monumentale, '/admirable Tâte d f Apollon, dite Apollon au combat, dont la première esquisse date de 1900, rappelle l'art égincen, avec une douceur, une sérénité et l’on ajouterait volontiers une mélancolie qui ne doivent rien à l'antique. Bourdellc attribuait à cette tête beaucoup d'importance.

« Ma plus sérieuse élude écrivait-il. .l'échappe là à l'influence de mes maîtres Fa lanière, Dalou el Bodin. » Il ajoutait : « Tout ce que in’a appris la pratique assidue du pastel tient dans cette tète. » < 8 >

Au Salon de 1910. il expose son Héraclès archer qui lii scandale et lui valut une célébrité qu'il n'eût pas souhaitée à ce prix. Bourdelle avait-il connu Y Héraclès combattant et tireur d'arc, ce beau marbre qui ornait le fronton est du temple d'Athéna, à Eginc, el qui est aujourd'hui à la Glvptotlièque de Munich?

On ne saurait répondre à cette question avec certitude, ni dans un sens ni dans l’autre. Si des analogies existent entre les deux œuvres, les différences sont encore plus considérables. La volonté de Bourdellc s'affirme de porter au maximum d'expression les gestes, les altitudes qui, dans la sculpture antique, demeurent sobres, équilibrés, modérés. Conception statique à laquelle Bourdellc en oppose une autre plus dynamique — il en reviendra plus tard — et dont la violence, la brutalité même, choqua si fort les visiteurs du Salon de 1910.

Bourdellc commence avec cette outvre à sur-

tir de l’ombre où il avait vécu jusqu'alors. Il avait quarante - neuf ans et il exposait aux Salons depuis un quart de siècle. Il avait derrière lui une suite de travaux dont l’insuccès aurait pu, chez d'autres, provoquer F amertume et le découragement. Mais lourde! le était de la race des grands créateurs qui ignorent le désespoir et luttent jusqu’au bout pour forcer la victoire. Quand la gloire lui vint, il resta ce qu’il avait toujours été, fidèle à lui-même, bandé dans une volonté de fer de s’exprimer tout entier, aussi hostile à toute concession qu'à l’époque de scs rudes débuts.

Une anecdote et une œuvre illustrent cette magnifique attitude. L’anecdote est la suivante. Dans la maison de sa tante Rose, rue Saint-Louis, à Montauban, il y avait en plus d’un boa plus ou moins apprivoisé, un aigle captif enchaîné. L’enfant observait avec une curiosité passionnée « ce maître de l’azur », comme il le dit, réduit à un honteux esclavage, essayant vainement de briser ses liens.

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Un jour, après mille efforts demeurés vains, il y parvient pourtant. Le jeune Bourdelle le voit disparaître en plein ciel. Il le suit longtemps des yeux, dans un frémissement de tout son être. Se souvenant plus tard de cette évasion, il nous la raconte en quelques phrases où s’épanche, avec le lyrisme qui débordait de son âme, sa foi en l’avenir :

« Tu as bondi, puis tu as hésité, tu as monté, puis tu as attendu le conseil de ton âme et cette âme a

lancé ton corps dans son destin; alors (u as Iracé dedans les vents dressés, l’ellipse de ton apogée. Tu n’as pensé qu’à l'envolée; ton génie était dans les astres et tu l’as rejoint dans ton vol.

« Mon cœur alors a crié vers le tien et un autre regard que celui de mes yeux mortels est né alors dans ma conscience. Je venais soudain de savoir. » Savoir, on le voit, e'csl secouer les servitudes, voler droit, très haut, jusqu'à l'apogée. Hou rd elle s'est souvenu toute sa vie du vol de l'aigle libéré de ses chaînes. t<) ’

Un œuvre maintenant. En 1914, Bourdelle achève le Centaure mourant , l'une de ses compositions les plus troublantes, les plus diseulécs par la critique et sans doute la plus chargée de sens (a) . Le Centaure, pesant, indompté et farouche, meurt en pleine lutte, conservant en main la lyre par laquelle i!

avait espéré s'affranchir de sa destinée mortelle. Ce Centaure e'csl l'esprit qui a tendu d’un élan de tout l’être vers l’idéal et se voit condamné à l'éternel silence. !’ar cette œuvre Bourdelle exprimait héroïquement sa volonté de lui ter jusqu’à la limite extrême de ses forces. Sa mort que nous a contée pieusement Fun de ses amis les plus fervents, le D r Emile- François Julia à qui nous devons le très beau livre : A. Bourdelle, maître d'œuvre, fut encore plus émouvante que celle du Centaure et empreinte d'une plus sereine noblesse :

(a) Ee bronze original est en République Argentine. 11 en existe des répliques dans le Grand Duché de Luxembourg et au Petit Palais, à Paris.

« Avant de s’éteindre à jamais pour les clartés humaines, son œil s’est étrangement dilaté. Son regard s'est agrandi, comme d’un étonnement sans bornes; une vision incompréhensible pour ses amis l’animait; une vision de douceur inexprimable, de possession définitive, venue par quel archange de l'art? Puis doucement, docilement, sagement, il a rapproché ses paupières avec un consentement si absolu, si définitif que nul n’a eu besoin de lui fermer les yeux. » (10 >

Le Centaure avait eu, lui aussi, cet abandon résigné, marqué par la retombée de la tête sur son torse puissant. Admirable symbole des lois éternelles de l'art opposées à la brièveté de la vie, lois auxquelles Bourdelle n’a cessé de croire et que proclame toute son œuvre.

Aux années qui précèdent ou qui suivent immédiatement l'achèvement du Centaure appartiennent encore, parmi les œuvres es meilleures de Bourdelle, Daphné changée en laurier (1910), la Danse du voile (1911), la Vendangeuse (1911) et les Nobles fardeaux (1912). Séléné, qui oppose rallongement de son corps aux repliement chers à Bodin, date do 1917. Le Fruit (1911) était dans le même style, mais plus archaïque. Sapho à la lyre , conçue dès 1887 et achevée en '925, traduit

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