BOUHDELLE PA K IJ I-MÊ.MF
de dynamisme, plus calme cependant que les reliefs du Théâtre des Champs-Elysées, On a parlé à son propos du style de Ninive. Bourdelle n’eut pas besoin d'aller chercher dans le déploiement des ailes de quelque taureau empenné un motif pour lequel il a toujours manifesté un goût profond. 11 a voulu surtout, croyons-nous, donner ici un exemple parfait et bien dans l'esprit grec, d’une composition en relief véhémente, certes, mais s’adaptant
sans effort apparent à la surface à décorer et il y est admirablement parvenu.
La guerre marqua naturellement un certain temps d’arrêt dans la production du maître.
Une fois la paix signée on aurait pu imaginer que l'Etat ou les municipalités se fussent adressés à lui pour évoquer dans la pierre la grande épopée de 1914-1918. L’Etat comme la Ville de Paris continuèrent à ignorer Bourdelle.
Sur les indications de son ancien maître Dalou ei aussi de Bodin — et ceci est tout à l’honneur de ces deux grands artistes --- l'Argentine, heureusement, lui avait commandé, dès 1912, le monument à élever au général Alvear. Dalou à qui l’on avait songé d’abord, empêché par sa santé chancelante, se désista
en faveur de Bourdelle et Bodin écrivit de son côté au secrétaire du monument et directeur des Beaux-Arts de Buenos-Avres :« Mon-
sieur, le sculpteur Dalou à qui on avait demandé le monument del Valle a indiqué Bour-
delle comme statuaire. Son choix a été inspiré par l'amour de la sculpture et je suis aussi de l'avis de Dalou. Bourdelle est le sculpteur (fui a en ce moment le plus grand talent et le plus de vitalité, aussi je puis vous féliciter d’avance de l’œuvre du sculpteur... »
Bourdelle mena cette lourde tâche à bonne fin entre «912 et 1923, date à laquelle il exposa sa maquette aux Tuileries. Le libérateur de r Argentine se dresse droit sur ses étriers, chevauchant une bête robuste, d’un modelé ferme, large et puissant. Il lève la main droite en signe de victoire et de concorde; derrière lui sa pèlerine ondule à grands plis retombants.
Tout dans cette partie du monument est d'un scrupuleux réalisme dans le rendu de ï uniforme, des épaulettes, des broderies, des boutons et du harnachement du cheval. La masse du cheval et du cavalier s’érige en plein ciel
au-dessus d’une immense construction sobre, rectangulaire, de vingt mètres de haut, que flanquent aux quatre angles les puissantes figures de l'Eloquence, de la Victoire, de la Force el de la Liberté. Elles sont là pour exprimer des symboles, mais comme les statuescolonnes de Chartres et d’autres cathédrales gothiques, elles sont aussi parties intégrantes d'une architecture dont elles ne doivent pas arrêter l'élan et elles remplissent parfaitement leur rôle, La tête de la liberté, une des plus belles qu’ait sculptées Bourdelle, lui a été inspirée par la vue d'une jeune vendangeuse
BOUHlHiLLE PAR LUI-MÊME
mont albanaise, exemple de la puissance de Bourdelle à extraire «le la réalité la grandeur qui est en elle. Par ce monument Bourdelle a réalisé pleinement son rêve d'une sculpture monumentale oit il estimait rue Bodin avait échoué. C'est un cfiei d'«en . rr < i <- 1 imposition classique qui égale en force et en majesté le fameux Coltronc de Vcrrochio à Venise. Le cheval de la statue de Marc-Aurèle, sur la place du Capitole à Home, a peut-être aussi liante sa pensée. L'esprit «le Bourde lie n'a été ni gêné, ni écrasé par de pareils souvenirs.
- Après l'Argentine, c'est la Pologne qui fournit à Bourdcile l'occasion d'une œuvre non moins belle dans un caractère différent. 11 fut longtemps poursuivi par l'idée d'un monument « du cœur français à la Pologne alliée ». Il avait entendu M Michelet lui parler de Mickiewicz et il s'était épris d’un culte passionné pour ce grand aède qui représenta à lui seul, pendant les années de rude esclavage, les aspirations de son pays vers une résurrection miraculeuse. Dès 1909 Bourdelle en avait esquissé le projet. Mickiewicz apparaît comme le barde errant sur les routes de l'exil vers la patrie lointaine; il dresse sa puissante silhouette au sommet d'un fût que barre la figure énergique de l'Epopée polonaise, le glaive justicier en mains, drapée comme Bouvdclle sait draper un nu, de magnifiques et larges plis ondulants. Au pied de la colonne une suite de reliefs évoquent, eu six comparti-
ments, îes héros et les héroïnes du poète, les vieux bardes, le chef des chevaliers teutoniques, les captifs et surtout les trois Polognes indissolublement unies par I’ intensité de leurs souilrauces, émouvantes figures qui disent la noble foi de Bourdelle en une justice réparatrice des iniquités de l’histoire. L’œuvre érigée en 1929 sur la place de l'Alma, face à la Seine, fut la première de Bourdelle dressée à Paris, peu avant la mort du grand artiste.
Il avait conçu encore le projet d’un monument aux députés morts pour la France qui devait être placé dans la salle du Palais Bourbon décorée par Delacroix. Mille difficultés surgirent et cette Victoire au bouclier resta, avec bien d’autres projets, dans les ateliers du maître.
Sans se laisser décourager, Bourdelle travaillait enfin, peu avant sa mort, à un monument Foeh. Il s’en est allé avec l’espoir que celui-ci eût pu être agréé par l’Etat. Dernière illusion qui, du moins, le consola quelque temps de l 'indifférence que lui témoignèrent sans cesse es pouvoirs publics.
Deux oeuvres seulement furent exécutées par Bourdelle en souvenir des morts de la guerre et du grand drame qui ensanglanta l’Europe ; l’une et l’autre lui furent commandées à la suite de généreuses souscriptions ou d’initiatives privées. S 'ans son monument de IMontce au- les -Mines (1924), Bourdelle sut tirer le plus heureux parti architectural de la sim-
pie lampe du mineur. La Vierge à l’Enfant, ou Vierge à l’Ofi rande, achevée en 1922, est d’une émouvante simplicité que Bourdelle n’a jamais dépassée. Une Vierge drapée, immense, de six mètres de hauteur, tient l'Enfant divin dans ses bras et le soulève bien au-dessus de sa tête. Sa pose accuse fortement le « hanchement » si fréquent dans ia statuaire gothique. D’un geste pathétique que ia mère n’aperçoit pas, l’Enfant dessine une croix dans l’espace, de ses petits bras ouverts, annonce de son sacrifice futur pour le salut de l’humanité.
C’est à Bourdelle encore que nous devons les génies en bronze conçus en 1925, qui gardent l’entrée de l’ossuaire de l’Hartmannsvillerkopf, et qu’il ne put voir à leur place définitive. Iis lui furent commandés par l'architecte du monument Robert Danis. La même année Bourdelle achève sa grande figure de la France saluant la venue des soldais américains, monument qui devait être placé au pied du phare de la pointe de Grave. La France se dresse colossale, tenant de la main droite tendue au-dessus de sa tête, une lance ornée de branchages. De la main gauche elle protège son visage contre la lumière du soleil. Son regard scrute l'horizon pour chercher à apercevoir les navires amenant les premiers soldats américains. Une série de dessins montrent par quelles étapes a passé l’idée de Bourdelle avant d’arriver à cette composition si admirablement rythmée. Ou sait que cette figure
pour laquelle Bourdelle eut encore Je temps de concevoir une architecture très simple a été finalement utilisée à Moulu uban, où elle doit rappeler le souvenir de la paix conquise par les combattants de la dernière guerre.
Bourdelle mourut avant l'inauguration du monument.
Ajoutons à ces œuvres deux statues de Jeanne d’Àrc, La pas tour e (18Ü8) et Jeanne à l'ori lamine (vers 1907), la Sainte Barbe polychrome (1915) érigée dans l’église de Saint- Julien de F I lerm (Isère)* 12 ), le Christ mort, relief pour l’église du Baincy tel, Je monument du professeur Soca commandé par V Uruguay, le monument Pergatul élevé à Besançon, ces deux derniers agrandis après sa mort aux
dimensions définitives, et arrivons à la suite de bustes ou de portraits exécutés par l’artiste au cours de sa longue carrière.
Je les ai volontairement laissés de cùlé jusqu’ici, pour mieux suivre le développement de Bourdelle dans la sculpture monumentale.
Celte série d'œuvres constitue un ensemble d’une magnifique richesse et d’une prodigieuse variété. Tout i,p génie de Bourdelle ne s'y affirme pas moins que dans ses monuments les plus célèbres. Bourdelle a représenté îles vivants ou des morts, indifféremment. Sans
songer à une énumération complète de ses su-
ivi) Demeure dans les ataiiers tle Bourdelle.