BQHB0EI1.E PAR LUI-MÊME
jets, rappelons seulement les bus les de M'"" Michelet, celui du littérateur Cluirles-Louis Philippe, du poète Jean Moréas, de Cor a Laparcerie, de Coquelin, de Beethoven, couvres exécutées avant 1900.
Dans la seconde moitié de sa vie, ce furent la statue de Carpeaux au travail, les bustes du D r Kceberlé, du D 1 Siniu, directeur du Musée Sium à Bucarest et de sa femme, ceux de sir James î'razcr, de Damnier, d'Ingres, Vincent d’Indy, Alfred Le Chalelier, Mécislas Golbcrg, André Houvcyre, etc* On ne saurait les citer tous. A ces portraits de vivants, à ces évocations de grands morts, il faut ajouter des têtes de composition, telles que Tète de femme, Femme endormie. Femme voilée.
Femme penchée , Masque de jeune fille ou des figures étrangères restées anonymes, la Chilienne, jeune Roumaine, jeune Américaine.
L’idée que Bourdcllc se faisait du portrait est des plus hautes. 11 ne se borne pas à chercher la ressemblance par des particularités étudiées avec soin et scrupuleusement notées. Dans le portrait plus encore que dans toute œuvre sculptée, il procède par analyse d’abord, analyse patiente, minutieuse, exigeant par exemple d'un Auguste Perret, qu’il connaissait bien cependant, quarante-neuf séances successives de pose. Perret lui-même nous l'a raconté dans T Amour de l'Art < i:l) : « C’est en 1922 qu’il entreprend mon buste, nouvelle occasion pour moi d’éprouver la merveilleuse
sûreté de sa technique, de sa maîtrise. Après quelques croquis laissés aussitôt de côté, il attaque îe modelage. Nos séances sont presque quotidiennes. Elles commencent vers onze heures et ne s’arrêteni que lorsque M” e Bourdelie, vers les deux ou trois heures, le fait
prévenir qu'il serait peut-être temps de déjeu-
11er et parfois que des invités oubliés l’attendent chez lui depuis midi. Aux environs de la vingtième séance j'ai l’impression que tout est terminé, qu'on ne peut aller plus loin. Cependant le travail continue et il n’est parachevé qif après la quarante-neuvième, ce sans que jamais, à aucun moment, l’œuvre fît un pas en arrière. »
Perret au visage encadré d’un collier de barbe, au regard à la fois rêveur et volontaire, semble taillé pour l'éternité dans le béton dont il aime la rudesse puissante et ! a franchise.
Si Bourdelle demandait à ses modèles une patience extraordinaire, il en pratiquait aussi pour son compte les vertus. Nul morceau bâclé n’est jamais sorti de son atelier. Mais après un effort d’analyse poussé aussi loin que possible, il voulait aboutir à une synthèse, seule digne de l’idée qu’il se faisait de l’art.
« Le créateur, disait-il — et il pensait l’artiste créateur — tient mêlées dans sa main analyse et synthèse, mais actives en même temps; ainsi il fonde l’imité. »
« Pour reprendre un visage et pour le voir et le synthétiser, il y faut ie regard des mages, car il faut
découvrir le visage voilé. Tout portrait, sans cela, n'est que triste cadavre. » Uh Et ses portraits vivent. !Is vivent d’une vie intense, expressive, plus expressive même que ne l'est la réalité: ils vivent de la vie mvstérieuse de l’art qui réalise ce que Bourde! le appelle l'unité, faite d’un mélange difficile à doser d’anaivse et de synthèse, d'observation et de divination. Si l’on ajoute à ce travail de l'esprit le travail pénible de la matière, la matière prêtant à l’esprit cl l'esprit ajoutant à la matière, on arrive parfois au chef-d’œuvre que Bourdclle définissait lin jour en une phrase qui constitue, sans qu’il y ait pensé, deux alexandrins sans rime. Le besoin de rythme était chez lui si grand (pie tout ce qu’il
écrivait s'v soumettait naturellement :
« La matière et l’esprit, s’entraidant dans la pierre. Font de l’œuvre de l'homme un dessin surhumain. »
Surhumaines, sans aucun doute, ces grandes
figures de Beethoven, d’Ingres, ces morts illustres, aussi bien que celles de Bodin ou d’Anatole France, dont il sut découvrir sous les apparences de la vie « le visage voilé ». Le buste de Beethoven fut repris par lui vingt et une fois, en variantes très différentes, jusqu'à ce que Bourdclle ait eu l'impression d’avoir saisi dans ce masque formidablement expressif, où la souffrance humaine s’associe au génie, sous l'envol d’une chevelure agitée comme par un ouragan, non pas la ressemblance seulement avec Beethoven, mais ce que nous imaginons qu'il dut être d’après son œu-
BOÜRbÈLLE PAIt LUt-MÊMfe
vre dont H veut rappeler la grandeur forcenée.
Quand vous voyez M. Ingres, titanesque lui aussi, devant ce masque hautain, impérieux et méprisant, vous songez a sa férule redoutable. N’est-il pas, comme l’a si bien dépeint M. de la Sîzeranue, « un reptile lové pour la défense, boursouflé de colère, prêt à mordre » ?
Kodin tient du Moïse de Michel-Ange et du Faune et plus encore de ce dernier, et dans Anatole France aussi Bourdelle a introduit quelque chose de faunesque. Mais France est une sorte de faune désabusé et las, un faune philosophe, rendu méfiant par de multiples expériences de la vie, tout près de devenir un saint ermite, resté plus spectateur qu’actcur clans la Comédie humaine qu’il domine de loin et de haut. France est proche de la sérénité qui est le privilège des surhommes et des dieux.
La statue de Carpeaux n'est pas moins remarquable. Carpeaux au travail observe, tenue dans sa main gauche, une figure qu'il vient de modeler et de la main droite il pétrit une boulette de glaise. Il est revêtu de la blouse d'atelier qui l’enveloppe à grands plis mouvementés, la seule chose par laquelle Bourdelle indique ici discrètement le caractère nerveux et frémissant de l’art de Carpeaux. Du reste toute cette statue exprime dans cet homme immobile, son travail achevé.