ET CELLE DE BODIN
I.e créateur tient mêlées dans sa main analyse et synthèse, mais fictives en meme temps, ainsi it fonde amie.
A. Hou II PELLE.
1/ influence de Rodin sur Bourdelle ne se discute pas. Elle est évidente. Qui donc, parmi les jeunes sculpteurs français des dernières années du xix’ et du début du xx' siècle, pourrait se van 1er de ne rien devoir au maître de
Mcudon, même parmi ceux dont la stricte discipline académique de la rue Bonaparte assura la formation? Bourdelle subit fortement l'attrait du prodigieux métier que possédait Rodin. Il l'a reconnu lui-même avec la entière franchise, la plus parfaite loyauté. 11 a rendu à plusieurs reprises à celui dont il ne fut pas l’élève, pour qui il travailla pendant
HOrRDKM.F PAU LUI-MEME
île longues années connue praticien ou metteur au point, l'hommage spontané de son admiration.
Rourdelle n'en a pas moins eu la préoccupation légitime de marquer avec la même sincérité les limites au delà desquelles il ne voulut pas suivre l’art de Radin. Il a pu. ce Taisant, exprimer un peu vivement sa pensée.
Celle-ci fut mal interprétée parfois. Cela no détruisit pas restitue que les deux hommes éprouvaient Tun pour l'autre, tout en poursuivant, selon le penchant de leurs nature un idéal très différent.
Entre Rodin et Bourdclle il v a d'abord, dans leurs vies, dans la formation de leurs talents, un parallélisme poussé très loin. A ôté de dissemblances profondes, que d’affinités t nlre eux! Ils sont tous deux d'origine plébéienne; ils en ont la fierté et le destin 1rs obligea l’un et l'autre à apprendre leur métier moins comme des artistes que comme des artisans. Avant que le succès ne leur sourie, ils ont été eundaîunus à besogner rudement.
Tant qu’il demeure le metteur au point de Carrier-Relieuse, de l<Sb! à 1871 et même au delà, jusqu'en 1882, alors qu'il avait dépassé la quarantaine, époque où il cessa ses travaux pour la manufacture de Sèvres, Rodin peine pour le compte d'autrui, afin de poursuivre librement son propre labeur. « J’ai fait la mise au point, disait-il, dégrossi des marbres, de pierres, des ornements, des bijoux. Cela m'a
fait un apprentissage déguisé. J'ai ainsi appris toutes les parties du métier. » Et Bourdelle, fils d'un meublier-charpentier, nous a conté comment il connut « l’équilibre de la construction à tailler le bois d’une huche, d’une table ou d’un escabeau », Le praticien de Rodin dut ensuite à celui-ci au moins autant que Rodin dut à Carrier, et sa présence à l’atelier de Rodin ne fut pas non plus pour ce dernier sans avantages. « Si Rodin reçut quelque chose, peut-être un peu de cette habileté de doigts qui fut excessive chez Carrier, note Gustave Geffroy dans sa Vie artistique, il donna beaucoup en échange. Si Rodin ne fut qu’une sorte de praticien résigné à attendre son tour de production, Carrier peut se vanter d’avoir eu à son service un praticien assez distingué (1 h » Pareil jugement pourrait être porté, en termes identiques, sur les rapports qui se nouèrent entre Rodin et Bourdelle. La résignation n’empêcha pas pourtant chez le jeune homme l’admiration et F enthousiasme.
On trouve les mêmes goûts, les mêmes prédilections chez Bourdelle et chez Rodin. jls estiment l’un et l’autre Rude, Barye, Carpeaux; nous avons vu, pour Bourdelle, avec quelles réserves. L’art de Phidias ne les détourne pas de la beauté romane et gothique.
Rodin se proclame, dit Bénédite» « le frère respectueux des constructeurs de cathédrales et des fouilleurs de pierres du moyen âge » et de son respect jaillira en 1914 le livre des Ca-
thvdrales de France. Rodin a senti profondément la leçon des maîtres gothiques, mais e’cst l'effet pictural des cathédrales qui le frappe surtout. « Grâce aux croisées d’ogives, écrit-il, l’ombre et la lumière réagissent l'une sur l’autre, produisant celte demi-teinte, principe (le la richesse d'effet que nous admirons dans les grandes architectures. Ce jeu, cet emploi harmonieux du jour et de a nuit, c’est le but et le moyen, c’est proprement la raison d’être de tous les arts; n’est-ce pas par excellence l’architecture entière? » < 2) Rodin déclarait aussi, il est vrai, â M” Judith Cladel que, « malgré de constantes observations, il ne comprenait pas les moyens de l’art gothique ». « Je sens très intensément, lui avouait-il, la qualité sublime de cet art, j’ai accumulé nombre de réflexions, mais je ne puis les grouper sur une charpente générale. » (:i)
Il avait songé, dès 1907, à inviter Bourdelle à rassembler en un livre composé en collaboration avec lui leurs impressions sur les cathédrales. Il était désolé de !es voir si mal connues du public. « Pourquoi tout se perd-il?
écrivait-il à Bourdelle. Est-ce que les saints sont morts? Est-ce que les héros sont morts?
Est-ce qu’à notre époque le Créateur ne défend plus les fils de Dieu, ces artisans divins? » Bourdelle hésita devant un tel projet. II sentait déjà ce qui le séparait du point de vue de Rodin. C'est moins l’effet pictural que l’équilibre de la construction qui Pinte-
BfUIftOKU.E PAH Ü'I MiiMi;
ressait. Tout art, et surtout l'architecture, est pour lui « une algèbre voilée ». II disait d'elle aussi : « C’est l’idée appuyée à la pierre. » Et puis il jugeait sans doute, très modestement, que sa connaissance des vieilles églises de France était encore imparfaite. 11 voulait la développer, fl répondit donc à Rodin, de Maîche (Doubs) où il séjournait alors :
« Avant de vous suivre, j’ai de grands voyages à accomplir, j'ai à mieux savoir toute la richesse d’art de notre sol et j’ai cherché dès l’abord les sources timides. Je vais aux fleurs cachées, aux fruits sauvages des champs et des bourgades; je prends à mon départ les thèmes brefs; je vais aux actes de foi simples avant d'oser aborder le 'antique des Cantiques des grands châteaux, des grandes basiliques. »
Pour Rodin, la sculpture se résume uniquement dans le modelé et le modelé on profondeur que lui lit comprendre un simple artisan, Constant Simon, à qui il déclare devoir « la plus importante leçon qu'il ait jamais reçue de sa vie ». Rourdelle envisage la sculpture différemment. Il se préoccupe moins de la seule perfection ou de la seule vérité du modelé, que d'une sculpture archîtecturée, disciplinée par le souci des grands rythmes constructifs dans lesquels il voit sa principale raison d’être. Dans ies belles leçons qu’il fît à ses élèves de la Grande-Chaumière sur ce thème : « L'art de Notre-Dame se dresse et veille sur Paris », il lirait, comme nous l avons vu, d une compréhension des imagiers gothiques plus pénétrante que celle de Rodin,
BOUROETJ,E PAH l.n-MÜME
une condamnation sévère de toute la sculpture moderne trop affranchie de cette discipline a rcl i i tect uralc.
Une telle attitude impliquait nécessairement à l’égard de l’art de Rodin et surtout de sa sculpture monumentale une réserve qui se transformera en condamnation.
Les débuts do Bourdclle en sculpture rappellent pourtant ceux de Rodin. Une des premières oeuvres de celui-ci, après le buste de son père, Jean-Baptiste Rodin, après V Homme
au nez cassé, est une Bacchante exécutée vers 1861, d’après Rose lieu rcl qui devint M 1 Rodin. Léonce Rénédile nous a raconté comment, brisée par des déménageurs, l’œuvre nous est demeurée inconnue. Nous l'imaci-
nous dans le style de Flora ou de la Jeune pitié aux cheveux épars . où se partagent l'influence de Carpeaux et celle de Carrier. Les débuts de Bourdclle trahissent de même la double influence de Carpeaux et de Rodin, comme eu témoignent la petite Bacchante et Bacchante foulant des grappes (1907). L’influence de Bodin prédomine dans la Main désespérée (1900) et dans quelques œuvres antérieures, telles que les trois Sœurs (1892), M ère et enfant 1893), V Eveil de Vamour. Dans le monument aux morts de 1870, élevé à Montauban, se marque une hésitation entre Rude et Rodin, Puis, assez vile, avec le Bélier rétif et Payet Brebis , Bourdclle se trouve lui-même, roman et languedocien d’abord.
Il avoue, dans une <îc scs conférences du Louvre, qu’il iva pas de culture, qu'il n’a pas
appris le français officiel.
« Ce que j’aime le mieux du langage de France, dit-il, est ce que j’ai gardé du dialecte des anciens. Nous le nommons langue d’oc ou langue romane. Quant au style de ma sculpture, il suit beaucoup celui du langage roman. »
lien ne ressemble moins aux œuvres de Rodin. Entre le style de nos deux plus grands sculpteurs de ce temps, l’écart grandira sans
Autodidactes i'tm et l’autre, Rodin et Bourdellc doivent surtout à eux-mêmes la culture de leur esprit aussi bien que la pleine posses-
ees de Rodin et de Bourdelle vont, en littérature, aux poètes, ('.elles de Rodin s’adressent à Dante, à Baudelaire et aussi à Alfred de Musset; celles de Bourdelle à Villon, à lion-
dan t celle qu'il mettait au-dessus de toute autre.
Entre Baudelaire et Rodin, la parenté est évidente. Ce sont plus encore les luxures ins-
des damnés de Dante que nous retracent
Baudelaire. Nul sculpteur n’était plus dési-
cesse.
sion des ressources de leur art. Les préféren-
larme. La lecture de Cervantes était eepen-
pirées des Fleurs du mal que tes souffrances
maints épisodes de la Porte de l'Enfer. Rodin avait été chargé en 1898 d'un monument à
I HH HIMvLI.i: PAR l.ri-MKMl-:
gué que lui pour une telle œuvre. Le malheur est qu’elle uc fut jamais exécutée. 1) n'en reste que l’étude en plâtre de la tète du poète fK \ Elle s'ajoute à PillusiraliQü de certaines pièces de Baudelaire dessinées sur un exemplaire destine à M. Paul (iallimard. En 1921, sur l'initiative des Amis de Baudelaire, représentés par M. Victor-Emile Michelet, Bourdelle était invité à son tour à envisager l’idée d'un monument au poète. Il esquissa une suite' de compositions dont nous étudierons plus loin* 1 ' 1 les variantes successives. Les dessins, d'un style un peu convenu, ne montrent pas que Bourdelle ait senti profondément le génie de Baudelaire. Quoi qu’il en soit, l’argent manquait. Bourdelle ne poursuivit pas son travail.
Il eut, au cours de sa carrière, une autre occasion de traiter un sujet qui avait un instant tenté Hudin. 0 connut celte fois le plein succès, B s'agit de Beethoven. On sait comment l'idée vint à Bodin, un jour où il reprenait, comme il lui arrivait souvent de le faire, te masque de la ballerine japonaise Àuako (o \ d’interpréter la tète si expressive du génial in usicieu.
« Savez-vous et* que je vais faire là, dit-il à Léonce Bénédite qui se trouvait dans son atelier?
« — Non, pus du tout...
(u) Anako, suivant L. Bénédite; llanako, suivant le atalogue du musée Kotliu, <[u i renferriH* trois têtes de lanako en bronze, plâtre et terre cuite (datant de 1Ü0K), •I une quatrième en pà* de verre exécutée vers 1911- 91*2.
BOrnDElLÈ l’Alî Ltii-MEMË
« — . Vous ne voyez pas 4 ? Regardez bien! A quoi cela rtiSSeiîible-1-ii parti ciilicremcnl?
« — Eli bien! Mais c’est Anako.
« — Oui, mais encore, vous ne voyez pas ainsi, avec celle chevelure, à quoi cela fait penser?
« — Ma foi, non !
« — C’est Beethoven, je vais en faire un Beethoven. »
Singulière méthode, sans doute, celle qui pousse Rodiii à surcharger de plastilinc le masque d’une danseuse japonaise au nez camus, pour en faire surgir une figure de Beethoven! Le hasard jouait là un rôle inattendu, et l'on sait combien Rot lin attachait peu d’importance au sujet qu'il traitait. Sa composition ne jaillissait pas d’une idée, mais d’une surprise ou d’un caprice de la forme, d’un désir de mettre en valeur un accent qui l’avait séduit dans un modelé. C’est en partant d’un détail qu’il construisait une figure, ne sachant pas trop souvent ce qu’elle signifierait et à quoi il aboutirait. Son Age d'airain s’appela indifféremment et successivement : V Homme qui s'éveille , V Homme des premiers âges. Encore discerne-l-on quelque parenté entre ces désignations. \< étemel Printemps ut connu d'abord sous le dire d 'Amour et Psyché. Iris éveillant une nymphe fut aussi ï Aurore éveil huit Iris, puis Vénus et l'Amour. La toilette de Vénus fut dénommée la Vague ou le Matin. L’Avarice et la Luxure, qui date d’avant 1887, était intitulée en EHH), à l’exposition Rodin : Jugement dernier, après avoir été Vlrré-
tKtude pour les sculptures du I béàtre des Clminps-KJ vscesj
parable. On multiplierait les constatations de ce genre.
Où est aujourd’hui la tète d’Anako transformée en Beethoven, si elle a été vraiment exécutée? On l’ignore. Nul doute, en tout cas, que le Beethoven de Bourdelle, longuement travaillé par lui, objet de vingt et une études échelonnées de 1887 à 1929, sans compter les croquis, ne possède cette puissance de synthèse que Bodin avait atteinte dans son Balzac, dans son Victor Hugo, dans le Penseur, à laquelle son Beethoven aurait plus difficilement pu prétendre, étant donné son point de départ,
Bodin et, plus encore que lui Bourdelle, ont été des dessinateurs passionnés. Les milliers de dessins laissés par Bourdelle dans ses ateliers en fournissent la preuve éclatante. Dans ce domaine aussi leurs méthodes diffèrent.
Là où Bodin ne cherche qu’à noter les mouvements les plus fugitifs en « éclairs de dessin », rapidement aquarelles et exécutés d’après nature, Bourdelle, tantôt d’après nature, tantôt de mémoire, s’attache à retenir plutôt les dominantes expressives. Il veut tirer d’un sujet sa signification profonde; il se soucie peu des souplesses imprévues de la forme. I! compose ses dessins, comme ses sculptures, avec la constante préoccupation de balancer des rythmes, d’équilibrer des masses. Exception faite peut-être pour les croquis de mouvement qu’exécuta Bourdelle de mémoire
BOURDELLE FA lt LUI-MEME
d'après des attitudes d'Isadora ! ) une an et qui rappellent, facture à part, la passion de Rodiu pour les danseuses cambodgiennes de Sissowath, à i Exposition coloniale de Marseille, en 1906 ,
Le métier d’écrivain les attirait l’un et l'autre et ils s’v adonnèrent volontiers. Bourdelle sentait plus fortement que Rodin le besoin d’exprimer par les mots ce qu’il ne pouvait confier à son art. Nous n’avous de Rodin que le volume sur les cathédrales. Bourdelle a laissé une œuvre écrite dont l'importance est considérable : réflexions sur son art, sur tout ce qui lui était un sujet d'émotion, dialogues avec lui-même, confidences sincères par le fait qu’elles n’étaient pas destinées à lu publicité et qu’il faudra bien un jour ou l’autre se décider à faire connaître. Vers magnifiques aussi, qui nous donnent de l’âme ardente et « pathétique » de Bourdelle une idée parfois plus intense que ses sculptures. Alors que, dans ces dernières, il fait effort de retenue, de contention, de discipline, il se livre davantage lorsqu’il écrit et son tempérament déborde sur le papier en un flot où les perles les plus rares se mêlent au limon bourbeux du style.
Si l’on compare enfin la carrière de Bourdelle et celle de Rodin, la même lutte s’v ré-
lr
vêle, âpre, constante, contre l’ incompréhension du public. Le succès est accompagné toujours de scandale, de révolte de l'opinion con-
tre des formules trop neuves et trop hardies. L’étranger s’inclina devant l’art de Rodin et celui de Bourdelle beaucoup plus vite que la France. Pourtant, à ce! égard, Rodin apparaît privilégié. Il mourut chargé de gloire, d’honneurs officiels, tandis que l’hostilité n’a guère désarmé devant Bourdelle. Peut-être se poursuit-elle encore envers lui par-delà ia mort. Jamais elle ne réussit à abattre la merveilleuse force d’âme de l’artiste et sa foi en Fart consolateur de toutes les petitesses humaines.
Un de ses plus beaux poèmes, dédié au maître F aiguière, le « Poème du sculpteur »
nous le montre acceptant sans se plaindre sa destinée humaine d’humble semeur. Son rêve, quel est-il?
...ayant travaillé pour la joie éternelle,
Semeur, dans les sillons de la foule au sein noir Ayant jeté le grain sacré de mon espoir.
D’où naîtra la forêt de la flore immortelle,
Aller sur la montagne et dans la paix du soir,
Creuser mon dernier lit dans une grande pierre, .Sans simulacre vain, sans futile flambeau,
Et dire, agenouillé sur le bord du tombeau :
Terre, reçois ton fils et reprends ta poussière. La tombe aura pour moi la douceur du berceau.
On n’a jamais osé reprocher à Rodin, comme on Fa fait si injustement pour Bourdelle, la multiplicité de ses admirations, lu somme des influences subies par lui. Après ses débuts, où Carpeaux, puis Barye, ont agi sur son tempérament d’artiste, — - et je ne veux
iïOUIUJKLLE J’AI’. m-MEMi:
même pas rappeler ce qu’il doit à Carrier* B elle u. se, — après le voyage en Italie de 1875 dont Bodin lui-même disait : « Je ne vis que Donafello et Michel-Ange et au retour j’étais si plein d'eux que j’en fis des copies », après son admiration pour les antiques, pour les imagiers des cathédrales gothiques, et malgré ces diverses influences, une œuvre de Bodin n’en atteint pas moins à un caractère si personnel qu’elle ne peut être comparée à aucune autre. Les influences subies s’effacent et ne comptent plus.
On eut plus de peine à rendre justice à la forte personnalité de Bourdelle, à son style qui s’est dégagé rapidement, lui aussi, des admirations qu’il a pu éprouver tour à tour pour l’art grec, puis pour Fart roman et gothique. Bourdelle, cependant, nous l’avons dit, n’est ni grec, ni gothique, ü est lui-même, doublement français par la fusion si nouvelle et si équilibrée dans son art, de la tradition antique et de celle de notre moyen âge, où le roman reste, à ses yeux, l’art « le plus organique, le plus logique ». d’où sortit le meilleur de notre génie français.
Je ne souscris pas, pour ma part, à ce jugement de Bénédite : « Bodin a ouvert les plus larges horizons à la statuaire en la ramenant vers les vrais classiques. » L’art de Bodin est réaliste, passionné, romantique, tout ce que l’on voudra, mais non classique. Bourdelle, qui n’est pas plus proche de Phidias que Ro-
din, qui est du moins comme le dira si justement l\odin, « un Grec de la France méridionale », Bourde i le, en somme, serait plus classique, si être classique, c’est préférer le durable, l’éternel, le permanent à l'accidentel, « L'art de Bodin, constatait Anatole France, n’admet pas le repos < I2 >. » L’art de Bourdelle, jusque dans ses mouvements les plus intenses, conserve cette qualité « de subordonner leur rvlhrac à celui de l’ensemble ». Ces mots sont de Bourdelle et ils précisent exactement ce qu'il a voulu faire. Individualisme, et souvent forcené, chez Rodin, chez Bourdelle sens profond de la discipline, de l’accord dans l'œuvre d'art de toutes ses parties, recherche de la continuité des lois qui « lient les temps entre eux ». Bourdelle n'est pas, ne fut jamais un révolutionnaire.
« Pour nous, écrivait-il, en emportant lu mort de la journée présente avec l’âme des fleurs du jour, le couchant de ce soir composera notre aube de demain.
« L’action de nos jours est durable, quand éclairée par le passé elle projette l’avenir... » ü ; ï)
Dans une de ses leçons aux élèves de la Grande Chaumière qu’il intitulait: « L'art est l’harmonisation des nombres », Bourdelle, dès 1910, opposait plus nettement encore à la recherche de toute vérité particulière son besoin
de vérité générale.
« Etres et choses, nous avons patiemment, longtemps poursuivi avec acharnement votre vérité particulière; mais un beau jour que notre âme est plus forte, que l’audace éclaire nos fronts cl pousse nos
mains, nous voulons en plus votre vérité générale. » ( 14 )
On n'a jamais rien dit de plus exact sur la noble conception que se faisait Bourde] le de son art, sur ce qui le différencie si profondément de celui de Rodin.
Si le double portrait que nous venons d'esquisser en un bref raccourci est exact, il nous reste à voir par les textes comment Bourdeïle a rendu hommage à son grand devancier, comment il s'inclinait devant son savoir, tout en en percevant les limites, et aussi comment il avait conscience de s’être engagé dans d’au-
très voies que celtes qu'avait tracées Rodin.
La première fois que Bourdeïle eut l’occasion de s’exprimer en public sur Rodin, c’est, je crois, lors d'une fête organisée en 1903 à Vélizy, après que Rodin eut été nommé commandeur de la Légion d’honneur. Avec Jean Bai fier et Sclmceg, il célèbre sans réserve la gloire du maître :
« Votre nom, Maître, par votre œuvre grouillante, entassée, énorme, évoque à nos yeux comme une pyramide touffue, formidable, croissante, dont — penché sur la hauteur où l’on vous aperçoit de tous les horizons pensants — vous méditez, vous construisez lentement le sommet.
« L’influence de votre art est si profonde, si étendue, si inévitable qu’aucun de nous, s’il vous a pénétré, ne voudrait concevoir sa propre science orpheline de la vôtre.
BOURDELT.r; PAR LUI-MÊME
« L'exemple et le bouclier que sont vos hauteurs, Maître, nous sont sacrés.
« Nous savons être pieux et reconnaissants.
« La plus belle joie n'est-elle pas d’admirer?
« Les déjà lointains héros, Rude, Barye, Carpeaux, Brian< a \ purent à peine vous voir naître.
« Tous ces épiques aînés, avec leurs grands ouvrages, font escorte à votre œuvre avec en plus, éloignée dans le temps, l'œuvre du grand aïeul herculéen, Pierre Puget.
« Et par les dons extraordinairement multiples de votre être. Maître, vous nous les rendez tous!
« Il y a en vous une filiation plus lointaine, plus glorieuse encore, vous rejoignez les grands sculpteurs antiques.
« Mais vous, Maître, vous ne les avez pas rejoints (jour apprendre à parodier leurs gestes, pour nous donner leur spectre de carton; vous, vous les avez aimés, vous les avez pénétrés et ils vous onl dit leurs lois que vous rapportez imniorlcllcmcnt vivantes. M
« Je bois à vous Bodin, père des passions et des larmes!
Je bois à vous revenu de l'Enfer.
Je bois à vous, père des Faunes!
A vous, père de l'Age d’airain haletant!
A vous, père de Hugo olympien.
A vous, père du Balzac prodigieux!
Je bois à voire âme voyante, je bois à votre grand génie! »
Même enthousiasme en 1SKÏ1, à propos du
oo H y ;i deux sculpteurs, deux frères, portant le nom de Bilan : Joseph Brian (18(11-1861) et Louis Briau (1805- 1864). élève de David d’Angers, prix de Rome. Il est l’auteur de ligures allégoriques pour l’Hôtel de ville pour la gare de l’Eit (la Seine et le Rhin), d'un Saint Jérôme à l’église Saint-Augustin, d’un Mercure (cour de l'Ecole des BcaUX-Arts), etc. C’est à lui. sans doute, que songe Rmirdelle.
BOURDELLE PAR LUI-MEMf
loi
Penseur de Hodin. Au banquet de ! barrière où assistait Hodin, Bourdelle fait de cette œuvre un magnifique éloge :
« L’âme de nos grands morts vibrera dans et* bronze, car qu'il soit pétri d’inquiétude ou de sérénité, qu’il soit apaisé ou qu'il morde son poing solide, qu’importe! Son sens n’est pas là.
« Qu’il se repose tout ou qu'il roidisse ses muselés et scs nerfs de tout le tourment de son être, qu'importe encore!
« Sa valeur virtuelle, sa loi supérieure à tout geste, à toute attitude, son bienfait, sa souveraineté sur les marbres et les bronzes morts qui attristent Paris, sa victoire c'est qu’il est actif, c'est qu’il s’apparente à l’espace, sa victoire c’est qu'il est vivant. » (ua
Pourtant, dès son séjour à Bruxelles, en 1901, Bourdelle commença, semble-t-il, à sentir la transformation qui s'opérait en lui. il la fait connaître à l'artiste peintre Marie Berniond, à laquelle i! écrit, le 30 avril, « qif enferme dans son hangar sur lequel il pleut par le toit de papier goudron, il était heureux des sentiments et des impressions du maître Bodin » sur son œuvre, mais il ajoute :
« Non! Je ne continuerai pas ceci toute ma vie! Je vois que bientôt une noie plus sûre et plus grave, plus large va naître et c’est toute une contrée de la beauté qui se dévoile, une évolution dans un astre supérieur de la cosmographie de l’àme humaine. »
Lorsqu'il fit, en 1905, sa première exposition chez Hébrard. Bourdelle s'adresse à Bo-
din avec un respect nuancé d'une aimable cordialité, telle qu'un disciple pouvait se la permettre :
« Cher Maître,
« Je serais très honoré et très heureux si vous vouliez bien venir mardi prochain» à (leux heures, à l'ouverture de mon exposition. S, rue Royale,.,
« Quelques œuvres vous seront nouvelles, sculpturcs et peintures sortant à la lumière pour la première fois. D’autres que vous viles jadis en formation, qui sont en âge de croissance, mais qui ont changé de profil depuis.
« Enfin un peu d’ensemble de ma pensée de statuaire, de peintre et d’homme...
« Je me laisse aller à la joie de causer avec Pan, au regard si pénétrant qu’il voit même en lui-même.
« Je vous convie. Dieu Pan, à venir visiter sous ses rameaux printaniers le fauneteau qui essaie son premier air de flûte.
« Je pris part à toutes vos luttes, venez m’aider dans ma première, Maître admirable. » (17)
En mars 1909, Bourdelle est appelé par le Club national à faire une conférence à Prague. il prend pour sujet : « Rodin et la sculpture » et il essaie d’introduire quelques nuances dans sa définition de l’art de Rodin dont il ne cesse de louer la puissance et le génie :
« Uodin a un stv'e qui lui est absolument personnel. L'art de Bodin est solitaire.
« Il y a trois manières dans la sculpture de Rodin, jusqu’à présent.
« La première» toute d’étude, d’analyse, de précision. I
« La seconde voit entrer en ligne, avec l’âpre recherche du secret de la palpitation vivante des antiques, l’amplification raisonnée des principaux ressorts de la Forme.
« La troisième manière, la dernière, fond les deux premières dans l’équilibre et la variété des
plans cf des volumes, îc balancement des plans et des structures, »
11 montre ensuite que Rodin, au contraire des sculpteurs gothiques et malgré la Porte de l'Enfer, « n’ayant pas de Bible à dérouler mit une façade de pierre ou sous des porches d’églises », est surtout « le poète du corps humain ».
« Il prend le divin de son ai l purement dans la construction dit corps, dans les expressions des passions, des aspirations humaines...
« Rodin sculi) te les Sanglots, la Faim, la Soif, les Apres f )ésirs; ses marbres semblent transsuder de l ‘angoisse; ses bronzes font croire qu’ils sont brûlants au toucher; ils semblent frissonner comme on frissonne dans la fièvre. »
Il passe en revue quelques œuvres du maître. Balzac lui paraît être Pieuvre « la plus fortement expressive de Rodin; un écoute dans ce bloc bouillonner le génie humain ».
Hugo est « l’homme en proie au feu du souffle universel »■ l'Age d'airain* « simple et souffrante figure, équilibre par l'extérieur un combat intérieur ».
« L'Age d’airain, c'est une couvre entre toutes émouvante. L’Age d’airain, c’est lîodin combattant déjà contre la lettre du modèle humain, Contre la lettre de la forme pour n’en plus vouloir que l’esprit; c’est le Rodin d'hier combattant contre le Rodin qui veut naître, contre le Rodin de demain. »
Les Bourgeois de Calais rappellent à la fois les gothiques et Donatello. Avec « le vieux Saint Jean-Baptiste, Rodin tape dur, il cogne. On croirait cette figure pétrie des mains magnifiques dit vieux Rembrandt. Les os tour-
RO UR DELLE FA R (A l- MÊME
lient dans leurs boîtes, les muscles glissent et s’emboîtent les uns dans les autres, les tendons, les veines s’enchevêtrent et tout le corps, comme la bouche ouverte, semble vouloir lancer un saint rugissement ». La Porte de l'Enfer représente « un combat d’art indicible, en plus de l’amour qui se rue, de la terreur qui croule, de la fureur qui pleure ». Bourdclle montre ensuite que « la qualité du sujet traité ne peut jamais rien pour la beauté sculpturale » et il rend hommage à « la science technique énorme » de Rodin :
« foutes les qualités des œuvres sculpturales, les miracles divins de leurs expressions, enfui tout le f-ïén ie du sculpteur, tout le grandiose des sculptures, viennent d’une source unique et cette source, ce génie des créateurs, est de tout temps et toujours et partout, éternellement et simplement, la haute qualité des techniques, la pénétration profonde de la vie qui donne les seules simplifications vivantes. »
Nul système décoratif, nul symbolisme non
plus chez Rodin : \
« Dans tonte l'œuvre de Rodin, touffue, angoissée de recherches, ardent surtout, ne l'oublions pas, du long corps à corps de l'artiste avec son art, le corps humain, le visage, les liras, les mains, tout le corps jouent le drame, tl n’y a pas près de l’homme, ou de la femme, ou de l’enfant, un seul objet, un seul ornement, un seul instrument symbolique; il n’y a que l’être humain entièrement nu.
« (’/est là, dans ses figures simples, dans des fragments parfois, dans des troncs humains ou dans des ensembles qui, sans gestes, ne laissent rien à raconter sur eux d’anecdotique ou de littéraire, que la science alors apaisée arrive enfin â rassembler en
boi hdhi u: cm; i » i-mi mi
cohésion splendide tout le génie du grand leur. »
scuip-
Parlant ensuite des portraits de Rodin, Bourdelle y voit, comme chez le mystérieux Rembrandt,
« l’élasticité, la pulpe, la trituration admirable des chairs, la qualité pleine et dure et comme arrondie des ossatures sous le plissement d^s peaux, les ornières des rictus, le i'ronçage miraculeux des cartilages et la présence d'une vie intérieure qui déconcerte par son acuité. »
i’uis, s'adressant aux jeunes artistes tchèques, Bourdelle dégage pour eux ment éternel de l’art de Rodin, celui qu'il en avait retiré pour son propre développement.
Iles lez vous-mêmes. Recherchez la vérité.
Sculptez « rânie de votre peuple
En 1910| au cours du banquet offert à Rodin, promu grand officier de la Lésion d'honneur.
Bourdelle prend encore une fois la parole.
Son discours fut publié intégralement, le 29 juin, dans la revue La Phalange. Sur l’exemplaire que possède M m * Bourdelle, on lil ceci, ajouté de la main de Bourdelle, sans doute la copie d'une dédicace qu'il envovn à Rodin avec sa harangue imprimée :
« Maître, j'apprends qu’on vous attaque, qu’on manifeste contre vos nobles travaux au Salon,
« Voici quelques pensées de moi à propos de votre œuvre.
« Si bon vous semble, servez-vous-en. »
Suit un éloge des plus enthousiastes. Tou-
tefois, une correction manuscrite faite par Rourdelle au texte imprimé, sans qu'on puisse savoir de quand elle date, mérite de retenir particulièrement notre attention. Nous l'indiquons en note. Il
« Maître,
« Je retrouve en vous un grand maître ouvrier du Moyen âge, un ancien tailleur de pierres vives, demeuré, on ne sait comment parmi nous, depuis les temps anciens. fll
« Avec les romains, avec les byzantins, avec les romans, avec les gothiques, vous êtes venu à nous, à travers ces temps immenses, parti sans doute de l’école de Phidias.
« II y a de tous ces grands arts dans votre œuvre, avec en plus l’angoisse du mouvement... (“)
« Maître, un sculpteur de votre taille élève le domaine humain. /*g
« Chacune des figures que vous créez s’en va, par toute la terre, affermir des esprits.
« Vous nous avez apporté avec Pâme des sculpteurs grecs, celle des sculpteurs romains et des sculpteurs gothiques. If
« Rodin, vous n'avez pas, vous, froidement, décoré de l’argile. wl
« Mais au dedans d’elle, vous avez su faire vivre votre pensée et votre cœur. l||
(a) Correction manuscrite de Bourriche : « l'angoisse tin monument ». «I
Cette critique que Bourde lie n’eût pas osé adresser au maître en public, iî l’exprima à plusieurs reprises. V*
«J’aurais peur, lui avait-il dit un jour, à propos de la Porte de l’Enfer, lors d’une causerie familière à l’atelier de Itodîn, que si on ouvre cette porte, elle ne me crève un œil. Ce n’est nî un mur, ni une porte. » Anecdote rapportée un peu différemment par Compagnie qui ajoute qu’au préalable Bourdelle avait suspendu sou chapeau aux aspérités de la sculpture, t||
Voir article cité. p. 132. Il