CHAPITRE III
OPINIONS POLITIQUES, UTTÉRAIRPS PT iVUTRRS n'iCElUI.
— Monsieur, disait un Bourgeois de ma connaissance à un autre de ses semblables, je n'aime pas les épinards, et j'en suis bien aise ; si je les aimais, j'en mangerais, et je ne puis pas les souffrir.
Vous rencontrerez au corps de garde bon nombre de nationaux de cette force, exprimant leur opinion avec au- ^ tant de simplicité. Combien de coq-^-l'âne, de demandes indiscrètes, d'aveux naïfs et de sottises se débitent dans ces heures consacrées au maintien de l'ordre public ! Aussi les artistes, les gens de lettres et tous ceux en général qui jouissent d'une certaine réputation se montrent-ils si récalcitrants à l'endroit de la garde, et préfèrent-ils à la monter la perte de leur liberté.
« M, Machin! pardon, je ne me rappelle jamais votre nom. Vous nous avez fait, à la dernière exposition, une grande diable de machine que je n'aimais pas du tout ; il est vrai que je ne m'y connais pas; mais je vous avouerai que je n'y ai rien compris... » Ne vous formalisez pas, ayez l'air d'approuver ; sans cela vous passeriez, aux yeux de la compagnie, pour un mauvais camarade : vous ne seriez plus regardé comme un bon enfant. Il est vrai que, depuis Cadet Roussel, tant de gens abusent de ce titre pour vous manger dans la main, s'emparer de votre canne ou de votre chapeau, tirer votre mouchoir, emprunter vos livres.
vos bottes et votre parapluie, que je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux donner en plein au détour d'une rue dans le moins patient de vos créanciers, que d'avoir affaire à certains bons enfants de ma connaissance.
« Votre pièce m'a fait grand plaisir, disait encore un Bourgeois à Fauteur d'une pièce en vogue ; je suis franc (les braves gens le sont tous), j'adore les bêtises, et j'aime mieux ça que toutes vos pièces spirituelles auxquelles je ne comprends rien. L'esprit m'ennuie et les bêtises m'amusent. » Bien obligé! Et, pour combler la mesure: «Qu'estce que vous rapporte une pièce comme ça? Que faites-vous de votre argent, vous le mangez en fêtes et en parties? Enfin ça vous amuse, tout est pour le mieux. »
Le Bourgeois lit tous les journaux, ce qui ne l'empêche pas de vouer au journalisme une haine implacable, sans trop savoir pourquoi. Au café, il accaparera toutes les feuilles qui s'offriront à ses regards, et le garçon qui en réclamerait une seule pourrait bien être fort mal reçu.
De tout temps, le Bourgeois de Paris a professé le plus profond respect, l'attachement le plus sincère à Tordre de choses. Son affection s'est promenée des dragons de Paris h la gendarmerie, de la gendarmerie à la garde municipale, et sous tous les régimes il a trouvé des éléments de honheur. 11 n'aime pas les émeutes, mais il sera bien aise de voir ce qui s'y passe, et jamais il ne manquera de grossir le nombre des badauds. Elle est de lui, cette belle et noble réponse à un brigadier de gendarmerie qui s'était emparé de sa personne et l'entraînait au violon : « Vous vous méprenez, monsieur; l'on n'arrête que les malfaiteurs. » Il estime Arouet de Voltaire, mais il n^en aurait pas fait sa société ; il lui préfère de beaucoup Jolyot de Crébillon. Plier ingeniosuSy sed insignis nebulo : « Garçon plein d'esprit mais insigne polisson, » disaient de lui ses régents au collège.
Quant à la littérature actuelle, il ne s'en occupe pas ; il la trouve en général entachée de jacobinisme, de sansculottisme et de scepticisme.
Il dit encore que TEmpereur avait trop d'ambition; qu'indépendamment de cela ce n'était pas un homme ordinaire.