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CHAPITRE IV

LE DIMAnCffB, EMPLOI DE SA JOURNÉE.

Le soleil, la lune, la terre, le ciel et les étoiles, bien d'autres choses encore, tout cela fut fait en six jours, puis le septième fut consaci'é au repos. Nous devrions donc nous reposer le dimanche ; mais ce jour, pour beaucoup de gens, est loin d'être celui du repos ; pour le Bourgeois, celui de Paris surtout, c'est au contraire le jour de la semaine où il est le plus occupé, le pauvre cher homme ! Il est vrai qu'il ne se donne autant de mal que pour son plaisir, que c'est parce qu'il le veut bien, que rien ne l'y force ou l'y oblige ; toujours est-il que dès qu'il a les yeuiç^ ouverts il se jette à bas du lit, qu'il commence à se démener comme un beau diable, çt que si c'est ainsi qu'il prend son plaisir, c'est chose bien fatigante..

— Françoise! clamera-t-il de toutes ses forces à réveiller toute la maison, Françoise ! allons, ma fdle, dépêchonsnous, mon eau chaude, au nom de tous les saints, que je me rase.

--Mais, monsieur, un moment, répond la pauvre fdle, les yeux ronds et bouffis cx)mme, des boules de loto ; c'est tout au plus s il est jour.

LE BOURGEOIS Md

— Vous avez beau dire et beau faire, nous avons rendez-vous à sept heures, et je né veux pas qu'il soit dit que nous nous soyons fait attendre ; pas pour un empire, je ne le voudrais pas, pas pour un empire.

— Mais, monsieur, il n'est pas quatre heures: tous avez le temps d'ici à sept.

— Et ma barbe, malheurease, et ma barbe?

— Madame n'est seulement pas encore réveillée, elle qui n'en fmit jamais ! ■

— Elle s'habillera pendant le temps que je mettrai à me faire la baxbe.

— Écoutez, je le veux bien.

— Mon eau, chère amie, mon eau !

— Attendez un moment, que j'âillnme mon feu.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! tous allez être encore une éternité à tout préparer ; vous êtes vraiment bien singulière, c'est la chose du monde la plus simple. Tenez, voyez, vous prenez la boîte aux chimiques ; où est cette boîte? Ne vous dérangez pas, restez là; je veux, une fois, vous faire voir ce que c'est que d'allumer un feu . La voici : vous prenez votre boîte, l'ouvrez ainsi ; vous vous munissez d'une alumette ; vous la frottez vivement dessous la boîte où elle est sablée, ainsi que l'indique le programme; puis, une fois enflammée, vous communiquez le feu au papier disposé à cet effet; vous avez soin d'approcher votre papier du charbon ; vous prenez de l'eau dans un vase quelconque, une bouillotte, n'importe quoi ; puis vous vous mettez le tout sur le feu ; une fois chauffée au degré désiré, vous versez votre eau dans un bassin ; vous préparez votre savon, saisissez vos rasoirs, puis vous vous faites la barbe. Maïs tout ce que je vous dis là devient parfaitetement inutile, car je ne me trompe pas, vous avez rec^ommencé un nouveau somme. . . Françoise î . . . Françoise ! . . .

— Monsieur?

— Eh bien ! que vous ai-je dit?

— Je ne sais, pas moi : je m^étais.. .

— Vous vous étiez endormie derechef.

— Dam ! c'était, ma foi, pas la peine de me foire lever pour vous voir faire.

— Alors mettons que je ne vous aie rien dit. Je vous demande pardon de vous avoir dérangée de votre carrosse.

-— Vous êtes tout pardonné, aUez.

— C'est bien heureux et je vous eu remercie. Bon !

— Qu'est ce qu'il vous arrive?

— Vous êtes une terrible lilleî vous êtes là à tourner sans cesse autour de moi. Que le bon Dieu vous bénisse ! je viens de m'abattre le favori droit ; qu'avez-vous besoin de tourner ainsi comme un toton?

— Et vous, de me faire lever pour vous regarder faire !

— Retournez vous coucher si vous voulez, mais laissezmoi.

— Plus souvent, à présent que me voilà sur pied !

Au moment de partir madame n'est pas prête ; la couturière, le tailleur ou le chapelier arrivent.

— Qui vient de sonner, Françoise?

— Le tailleur de monsieur, madame.

— Dites-lui que nous allons sortir, qu'il revienne.

— Mais, chère amie, tu n'y penses pas, faire revenir ainsi les gens !

— Alors venez m'habiller; à six heures nous n'en aurons pas fini avec votre tailleur. Bien le bonjour, je vous laisse et m'en vas chez moi. (EUe sort.)

— Bonjour, monsieur Schihnann.

— Bien le bonjour, monsieur.

— Vous m'apportezmon habit... c'esttrès-bien... Comment trouvez- vous mon drap?

— Très-bien, monsieur, très-bien.

— Etjpas cher.

— Très-bien, monsieur, très-bien.

— Voyons ça... Ne m'engônce-t-il pas un peu?

— Très-bien, monsieur, très-bien.

— Vous trouvez?

— Très-bien, monsieur, trè&-bien.

— îl n'ouvre pas par derrière?

— Très-bien, monsieur, très-bien.

— Vous me le promettez?

— Très-bien, monsieur, très-bien.

— Eh bien, c'est parfait. Et mon gilet, Taurai-je pour mardi, comme vous me Tavez promis?

— Très-bien, monsieur, très-bien.

— Bonjour, monsieur Scbilmann.

— Bien le bonjour, monsieur. (Le tailleur son. Arrivée de la maîtresse de la maison.)

— Eh bien, cet habit, où est-il ? n'y a-t-il pas d'indiscrétion à demander à le voir?

— Le voilà.

— Si vous ne le voulez pas mettre, tout ce que vous ferez et rien, c'est approchant la même chose ; je ne vois pas TefTet d'un habit dans les mains des gens.

— Tiens, es-tu contente?

— Qu'est-ce que c'est que ça?

— Tu ne le devines pas ?

— Je défie qu'on en vienne à bout ; on ne sait pas ce que c'est.

— C'est un habit bleu.

— Si vous appelez ça bleu... enfin, n'importe; c'est au reste tout aussi bien un habit qu'une redingote.

— C'est comme ça qu'on les porte à présent, les habits.

— Eh bien, je n'en fais pas mon compliment à l'inventeur... Voyons, boutonne-le un peu.

— Il n'ouvre pas?

— C'est-à-dire qu'il est plus indécent mille fois que vo-

Ire dernier... que je ne vous donnerai certes pas le bras quand vous aurez cet habit*là; c'est à nous faire montrer au doigt par le premier venu; c'est ignoble, c'est dégoûtant; je ne mettrais pas cet habit-là pour tout For du monde. Je ne sais vraiment quels charmes vous trouvez à ce tailleur; il est béte à manger du foin, vous le trouvez adorable ; je ne vous conçois pas.

— Ce n*est pas un méchant homme.

— C'est bien pis, c'est un imbécile.

Les visites arrivent, se succèdent ; on est en retard ; les premiers arrivés grondent les retardataires, les discussions s'engagent, les amours-propres sont en jeu, on se dit des duretés.

— J'en ai fait la remarque, ce n'est pas d'aujourd'hui, jamais madame Pitolet n'est venue à l'heure.

— Je vous demande bien pardon, madame ; le jour où le rendez-vous était à sept heures, vous ne vîntes qu'à cinq de l'après-midi.

— Si je m'occupais moins de mes enfants, madame, je pourrais être prête plus tôt ; mais j'ai le malheur de les aimer, moi : c'est un ridicule que je me donne, je le sais, mais je ne m'en corrigerai pas; il est trop tard:

— C'est-à-dire, madame, qu'il li'y a que vous de bonne mère ; les autres sont des marâtres. Je vous en suis bien reconnaissante, mais je vous demanderai la permission de ne pas vous en remercier.

Le Bourgeois, une fois brouillé avec toutes ses connaissances, sait se suffire ; il le faut bien ; pendant l'été, il baguenaude sur les boulevards, regardant sans voir, et surtout sans penser. Jamais il ne manque de s'arrêter de vaut M. Miette, l'escamoteur émérite qui, de mémoire d'homme, commence sa séance par l'étalage de ses titres honorifiques de citoyen patenté, propriétaire rue d'Anjou -Dauphine, électeur et ("'ligible, et fmit par la vente de sa poudre dentifrice.

Quotidieiiueineiit, le Bourgeois, fidèle ù ses habitudes, levient se planter à la même place, attendant toujours les tours d'escamotage de M. Miette, qui, de son côté, non moins fidèle, non moins Bourgeois, mais un peu moins jobard, recommence son énumération, finit par son cosmétique, et escamote qu'il n'escamote rien. Le dimanche, il se livre au plaisir de la pèche ; Thiver, accompagné de madame, ils s'en vont dîner au restaurant, puis la soirée se complète au café ; monsieur prend son café, madame ne prend rien, et monsieur joue sa demi-tasse au domino. Ou rentre chez soi, on s'est bieu amusé ; le dimanche suivant on recommence.

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