CHAPITRE V
LA MA?ilË DU PUMKAIT. SES UbLAlIONS AVEC LES ARTISTES.
Quand le Bourgeois ne sait ù quoi employer son temps d'une manière plus convenable, il se fait faire; c'est là une de ses principales occupations, une véritable manie, un besoin. C'est surtout aux approches de la belle saison que ce besoin se fait plus vivement sentir : s'il fait rafraîchir sa demeure, pendant que les peintres sont là, il n'en coûte pas plus de faire rafraîcliir sa personne; si l'appartement est remis à neuf, il commande de nouveaux portraits, afin que les anciens ne se trouvent pas en contradiction avec sa nouvelle tenture.
Madame a le portrait de son mari, monsieur a le portrait de madame, vingt, trente, quarante fois, souvent davantage ; c'est à n'en plus finir : ils ornent les pommes de cannes, les manches de parapluies et d'ombrelles; ils
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décorent les poitrines et les estomacs, les jabots et les collerettes } il n*y a pas un coin de l'appartement qui n'eu soit inondé : voire même dans les endroits où l'on s'attendrait le moins à rencontrer un objet d'art, se trouvent un ou plusieurs portraits des maîtres du logis.
La silhouette, plus tard le daguerréotype, ont rendu les images de quelques-uns ; mais la plupart de ces messieurs se sont trouvés si laids et si noirs, qu'ils ne s'y sont plus frottés.
Depuis que la statuaire a bien voulu descendre des hautes régions qu'elle habitait, et courir les rues, le Bourgeois a trouvé un nouvel élément à sa passion ; aussi a-t-on exploité son malheureux physique de toutes les façons, en médaillon, en biiste, enst?ituette. Il ne s'est pas arrêté en aussi beau chemin; ils'estfaitmoulerlesbras, les jambes, le nez et les oreilles; il n'y a que sa charge dont il n'a pas voulu ; mais l'indiscrétion de Tartiste l'a exposée aux vitres des magasins en vogue, au milieu des célébrités contemporaines.
On dirait parfois, en voyant la manière dont se conduit le Bourgeois, qu'il cherche, par tous les moyens qui sont eu sont pouvoir, à faire revenir les artistes sur son compte; mais s'il en a l'intention, il aura bien du mal à y parvenir, s'il y parvient jamais. En admettant, toutefois, qu'il ait le désir d'opérer un rapprochement, ce dont je doute foi*!, l'artiste y consentira difficilement : le premier ne comprend pas la mission du second, le second comprend encore moins celle du premier. Il y a plus : bien que parlant tous dèiix la même langue, ils ne s'entendent pas. L'artiste est prévenu et fort mal en faveur du Bourgeois; le Bourgeois ne l'est pas mieux en faveur de l'artiste ; aussi tous les rapports qu'ils ont ensemble sont-ils plus ou moins désagréables, mais toujours ils lé sont ; et ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que l'un des deux paye et l'autre reçoit ; et
celui ({ui achète use des droits qu'il s'est réserves eu faisaut à celui qui vend dés observations qui rarement sont bien reçues.
C'est toujours à peu près le même motif qui conduit le Bourgeois dans l'atelier de l'artiste, le désir d'être agréable à sa compagne en lui préparant une surprisebi en des fois renouvelée, la vanité, ou, comme nous l'avons dit plus haut, le besoin de se faire rafraîchir. Il tombe donc un beau matin chez l'artiste qui lui aura été recommandé ou dont il aura vu les ouvrages chez quelque connaissance.
— Monsieur, dit le Bourgeois bonhomme en ouvrant la porte, — nous commencerons par celui-là, — vous ne me connaissez pas ?
— Pas encore, non, monsieur, répond l'artiste d'un ton teint soit peu goguenard, mais je serais enchanté de faire votre connaissance.
— Vous peignez?
— Oui, monsieur.
— Le portrait ?
— Oui, monsieur. Prenez donc la peine de vous asseoir.
— Ne laites pas attention. En couleur?
— Oui, monsieur.
— Comme celui de Tabarot?
— Vous connaissez M. Tabarot?
— Comment, si je le connais ! vous me faites là une singulière question. Nous avons épousé les deux sœurs, il est mon beau-frère. C'est lui qui m'a parlé de vous ; il sait que vous n'êtes pas heureux, il fera tout ce qu'il dépendra de lui pour vous être agréable : vous pouvez dormir tranquille.
— M. Tabarot est bien bon.
— Ah! ça, oui, et souvent pour des personnes qui ne
le méritent pas ; bon comme le bon pain ; Tabarot, inca-
ô'ie LE KOIUGKOIS
pable de donner un démenti à un enfant; mais vous Tavez fait trop rouge.
— Vous croyez ?
— Comment, si je le crois ! j'en suis certain, c'est beaucoup trop rouge ; ça passe la permission ; jamais Tabarot n'a été si rouge. Voyons, soyez juste, n'est-ce pas qu'il est trop rouge ?
— Je ne sais; mais il m'a semblé coloré, M. Tabarot. ,
— Certainement qu'il l'est ; s'il ne Tétait pas, ce sérail bien triste pour tous ceux qui le connaissent ; mais il n'est pas rouge à ce point -là, allons donc I ça n'a pas le sens commun, il a Tair d'un biberon. Ah çà! il s'agit de me lalre le plus tôt possible, entendez-vous?
— A rinstaht si vous voulez.
— Je vous prends au mot. C'est égal, vous avez beau dire, Tabarot est trop rouge : s'il n'était pas si rouge, il serait parfait; mais il ne l'est pas. Où est-ce que vous me mettez ?
— Où bon vous semblera.
— Ici, dans ce coin-là. J'aime à me tenir le plus loin possible de la lumière ; le grand jour m'incommode.
— Mais, où vous vous mettez, vous ne serez pas éclairé.
— Je serai toujours assez bien, soyez tranquille. Comment voulez-vous m'avoir?
— Comme vous voudrez ; prenez une position qui vous soit habituelle.
— Voulez-vous comme quand je lis ?
— Je veux bien.
— Avez- vous un Kvre ?
♦ — En voDà un.
— Qu'est-ce que vous me donnez là?
— Voltaire, Siècle de Louis XIV i
— Voltaire, je Taime assez ; il prenait beaucoup de café. C'était un gaillard qui avait bien des moyens : tout ça ne
Ta pas empêché de mourir : j'ai: tous ses ouvrages dans ma biUiothèque, mais je ne les lis pas ;,je ne puis pas lire cinq minutes sans m*endormir . Je suis souvent comme ça quand je lis, voilà ma position en lisant.
— Votre livre me cache une partie de votre figure.
— Vous trouvez? Aimez-vous mi^ux ceci?
Et notre honune^ éprouvant déjà l'effet prédit; laisse tomber son menton snr sa poitrine, cligne les yeux une seconde, souffle comme un phoque, et met l'artiste dans la nécessité de lui crier : Monsieur ! (rinformndojMo^si^uïi ! ! !
— Ah ! ah ! . .. voilà, voilà, voilà !
— La tête est trop penchée.
— Vous avez raison, ça me ferait descendre le sang ; vous me feriez rouge comme . Tabarot. Préférez'-vous ça?
— Un peu trop levée, la tête. • .
— Alors je ne sais pas ce que vous voulez. J'ai bien encore une bonne posture ; mais je ne l'ai que l'hiver, celle-là : c'est quand je me chauffe.
— Voyons-la.
— Comment la troavezrvous?
— Assez bien, mais la figure est tout à fait cachée ; à moins que vous ne vouliez être fait de dos.
— : Chez moi ça ne produit pas cet effet-là,: vous seriez derrière moi^ placé où vous êtes, vous me verriez dans la glace.. Eh bien, où me mettez- vous définitivement ?
— Restez où vous êtes, si vous voulez bien.
— Je ne demande pas mieux ; mais fmissons-^en, jt' vous en prie.
— A présent vous êtes à merveille.
— Surtout ne me faites pas rouge ; je ne le suis pas. Ce n'est pas la première fois que je me fais faire, Dieu merci !
— Vous vous êtas déjà fait peindre?
— Parbleu! oui, j'ai mon portrait et celui de man
épouse assez de fois l Tenez, sur ma tabatière, voyez-vous? sur ma chemise ; tenez, dans mon portefeuille : je l'ai partout. Voilà qui est joli ! C'est un Bibochet ; en avez-vous déjà vu, des Bibochet?
— Pas encore.
— Vous n'en avez jamais vu?
— Jamais.
— Celait cependant un fameux; il n'y avait rien de plus à la mode : tout le monde voulait se faire faire par Bibochet; on ne jurait que par lui. Tl m'a fait payer ça un petit écu.
— Il n'était pas cher.
— Il allait si vite î il y avait queue chez lui ; il y a gagné de l'or, ce Bibochet, ce qui ne l'a pas empêché de
'mourir à l'hôpital. îl appartenait cependant, à ce qu'on disait, à des gens comme il faut, mais il n'a jamais voulu rien faire ; il était sans ordre, comme vous êtes tous : des paniers percés.
— Monsieur...
— Voyons, soyez juste, et ne vous fâchez pas ; avouez que ce que vous faites là n'est pas un état, et que si vous le faites, c'est contre le gré de vos parents : ne mentez pas.
— Non, pas du tout.
— Alors je ne les comprends pas... je n'ai jamais su ce que c'est que de me tenir tranquille. .. ça me produit toujours le même effet quand je me fais faire... c'est malgré moi. . . ça m'endort ! .. .
Et effectivement, au bout de cinq minutes, le Bourgeois est endormi !
CHAPITBR VI
Il existe encore plusieurs variétés de Bourgeois non moins tristesque la première. L^mateur qui prétend s*y connaître est certainement une des plus curieuses, mais aussi une des plus désolantes de Tespèce. C'est une plaie devenue incurable, Tennui de tous les instants, un cauchemar perpétuel et insupportable. Les charges, et les plus mauvaises, ne sauraient les atteindre ; elles glissent sur eux comme les balles sur le dos du crocodile, ils sont invulnérables et bons à rien.
Les artistes ont vainement appelé à leur aide les moyens les plus doux et les plus énergiques, rien n'a pu les faire déguerpir; on a essayé de les rendre utiles, sinon agréables ; on les a chargés de commissions, ilss*en acquittaient si mal qu'il a fallu immédiatement y renoncer ; on les a fait poser, ils ne pouvaient rester en place; on les envoyait au diable, ils ne bougeaient pas.
Celui qui s'érige en protecteur est d'une digestion beaucoup moins facile encore, c'est le nec plus idtrà de la sottise, de l'impertinence et de Tinutilité. Il tranche du grand seigneur, ne parle pas français et vous répond a Mon cher, » quand vous êtes assez bon pour l'appeler <( Monsieur. » 11 donneà dîner, aime à recevoir, possède des chevaux et des équipages, et n'achète pas de tableaux. Madame, assez insignifiante, ne parle pas, ce qui la fait passer aux yeux de certains convives pour une femme d'esprit. C'est tout bonnement la fille d'un gros boucher du
carreau des Ha*lles qui va aux bals de la préfecture, comme attachée à la garde nationale en la personne de son mari, chef de bataillon audit corps.
Le coomiandant possède de beaux tableaux, des sculptures, un album magnifique, toutes choses qui ne lui coûtent rien et dont il ne se fera aucun scrupule de se défaire quand l'occasion s*en présentera. La femme, la belle-sœur et les enfants, tous ont leur album, qu'ils doivent à leur importunité, à la faiblesse, au laisser-àller deB artistes. Les protecteurs arrivent chez ces derniers, à touteheure, le jour, la nuit, peu leur importe; ils traînent à leur suite des chiens, des amis, des maîtresses , rien ne les arrête. Le chapeau sur la tête, le cigare à la bouche, ils forcent la consigne et viennent enlever Tartiste aux joies de la famiUe, aux douceurs du foyer domestique, peu leur importe. Ils le harcellent, le traquent et Tabîment *, et trop paresseux ou trop insouciant pour prendre une bonne détermination, mieux vaudrait un fouet de poste, le pauvre garçon se tait et se console en contant ses peines à des camarades aussi faibles, aussi apathiques, aussi bons que lui.
Non-seulement le protecteur s'insinue dans vos affaires, mais il vous impose ses goûts, son tailleur et ses opinions, et vous donnera des conseils pour peu que vous le laissiez faire.
— Quand finirez-vous ce tableau que vous avez ébauché il y a six mois? Vous serez toujours le même, vous commencez vingt choses à la fois et n'en terminez aucune ; ce n'est pas ainsi que vous vous tirerez d'affaire, tenez-vousle pour dit.
— Vous ne voulez jamais m'écouter et ne faites que des sottises.
— A propos, serait-ce vrai, ce que m'a dit chose y je ne sais plus déjà qui ! n'allez-vous pas vous marier?
-.Oui.
LE BOURGEOIS o7A
— * Et pourquoi '] Auiaul; voudrait, moa cher, .vous mettre une corde au cou. Ce que je vous dis est dans votre intérêt ; est-ceque vous devriezjamais penser à ça, vous autres!
Puis, tout d*un coup, le protecteur disparaît, vous n'en entendez plus parler ; il a levé le pied^ il a fait un trou à Ja lune.