llennann et Dorothée
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— je fais cuire mes molcken ', — on s'occupe de la grande lessive. Mme la conseillère est tout en l'air,
— plus de lectures régulières, — de clavecin, — de fuseaux à dentelle, — et elle est bien contente quand tout est rentré dans l'ordre. » Il y avait encore un coup de feu à l'automne, pour vendanger la belle vigne que M. Goethe possédait aux portes de la ville et récolter les fruits du grand verger qu'il avait loué dans le voisinage. Mme la conseillère présidait à tout, et le spectacle de son activité sereine remplissait l'esprit de son fils de sensations qui n'ont pas été perdues , et qui n'étaient pas méprisables , n'en déplaise à ceux qui ne soupçonnent pas ce qu'il peut y avoir de poésie dans les soins les plus humbles et les actions les plus communes. Goethe a utilisé ces sensations-là dans un de ses plus purs chefs-d'œuvre : il en a fait Hennann et Dorothée.
Tout en aidant sa mère à mettre le couvert, le petit Wolfgang causait littérature avec elle. Il ne s'en serait pas avisé devant son père : M. Goethe et lui ne s'entendaient pas en littérature Certes, M. Goethe était loin de proscrire les belles-lettres. Bien qu'il fît peu de cas, en général, des ouvrages où l'on n'apprend rien, il savait qu'il est séant à un homme dans une certaine situation d'aimer les vers, et il leur faisait une place dans sa bibliothèque, mais il en était resté à Gottsched et aux vers classiques imités de Boileau. Il devait trouver admirable le mot de Gottsched déli-
{. D'après les uns, les molcken sont une tisane rafraicliissanle; d'après d'autres, un cosmélitjue, à moins (jue ce ne boif un fromage.
nissant la poésie « une affaire de bon sens », et il voyait de très mauvais œil les signes qui annonçaient de toutes parts une renaissance du génie national. Le Messie de Klopstock lui causa une indignation douloureuse. Il déclarait que ça n'était pas des vers, puisqu'il n'y avait pas de rimes, et il faillit se brouiller avec un ami d'enfance qui défendait le Messie en alléguant qu'il est sans importance que des vers ne soient pas des vers, pourvu qu'il y ait de bonnes pensées. M. Goethe s'était fâché tout de bon, et il avait défendu de laisser entrer le livre de Klopstock dans sa maison. Vaine précaution. Son marmot de fils avait en poésie des instincts révolutionnaires , et il était encouragé par sa mère, une autre indisciplinée qui osait dire avec orgueil : « Grâce à Dieu^ mon ânr^g n'a jamais mis de corset, aussi je sens tout ce qui est vrai, bon et bien, plus vivement que peut-être mille autres femmes. — Et c'est ce sentiment robuste, non frelaté, de la nature, qui pré.serve mon âme (dont soit à Dieu louange éternelle) de la rouille et de la pourriture. » Mme Goethe ne se vantait pas en parlant ainsi. Son âme était parfaitement saine, son esprit parfaitement libre, et elle aimait sans corset « tout ce qui était vrai, bon et bien », rimé ou non, sans se soucier une seconde des règles et de Gottsched. Son époux exorcisait l'esprit nouveau? Elle lui ouvrait les portes et les fenêtres, empruntait Klopstock, que ses enfants apprirent par cœur, et envoyait son fils, âgé de dix ans, entendre du Marivaux et du Diderot au théâtre français de Francfort. Elle s'intéressait passionnément aux vieilles légendes, aux héros
de la DiblioUièque bleue * : Fortunatus, la belle Mélusinc, Fes quatre fils Aymon, et elle fut bouleversée par Hamlet à une époque où les Francfortois, qui ignoraient encore Shakespeare, traitaient la pièce a d'insanité )) et même, ce qui est plus original, de « farce ». — a Hamlet une farce ! ! ! Oh ! ! ! » écrivait Mme Goethe. En un mot, c'était une romantique avant la lettre, un répertoire vivant d'hérésies, l'influence la plus déplorable pour un enfant voué à ne jurer que par Gottsched.. Précisément pour ces raisons, Wolfgang lui avait donné sa confiance littéraire. Ce pauvre M. Goethe n'avait pas de chance.
Il se tourmentait, et non sans cause. Comment ne se serait-il pas tourmenté? Il avait arrêté de longue main un « plan de vie » pour son fils. Telle année, à la Saint-Michel, il partirait pour l'université. Il serait docteur en droit à telle date, épouserait une jeune fille qui était déjà choisie, et deviendrait avocat ou homme de loi dans sa ville natale, où il habiterait le second étage de la maison paternelle. Pendant qu'il feuilletterait ses dossiers, M. Goethe donnerait des leçons à sa bru, puis à ses petits-enfants, et il n'y aurait rien de changé rue de la Fosse-aux-Cerfs qu'une génération de plus. N'était-ce pas la sagesse, le bonheur, et tout autre père de famille doué de prudence n'en aurait-il pas décidé de même'? Cependant, à mesure que les années passaient, M. Goethe ne prévoyait que trop que cela n'irait pas tout seul et
1. La collection s'appelait en allemand Volksschriften ou Volksbûchsv. Elle s'imprimait à Francfort, sur du papier à chandelles, comme notre Bibliothèque bleue.
qu'il aurait des révoltes à réprimer. L'enfant curieux et inventif était devenu un adolescent précoce et ardent, difficile à gouverner et avec qui les chocs étaient fréquents. Nous savons par Poésie et Vérité ce qui se passait en lui durant cette crise toujours périlleuse. Il était impossible d'attendre avec plus d'impatience l'heure de s'envoler du nid; mais ce n'était pas pour y revenir plus tôt avec un diplôme. C'était pour vivre enfin, pour sortir de ce Francfort où il étouffait, de ce cercle bours^eois où chacun, en somme, pensait comme M. Goethe qu'il faut avant .tout savoir se tenir à sa place. Une angoisse Tétreignait à la pensée de recommencer pour son compte l'existence terre à terre de son père. « Je sentais, dit-il, tout cela sur mon cœur comme un horrible fardeau dont je ne savais me délivrer qu'en essayant de me figurer un tout autre plan de vie que celui qui m'était prescrit. Dans ma pensée, je rejetais bien loin les études de droit, et je me vouais uniquement aux langues, aux antiquités, à l'histoire et à tout ce qui en découle. » Il se figurait avoir pour but d'obtenir un jour une chaire de professeur. Ce qui couvait réellement au fond de son âme, c'était la volonté d'essayer ses forces et de voir ce que la société, telle qu'elle était alors constituée, avec ses divisions de classes et ses préjugés aristocratiques, avait à offrir à un jeune bourgeois ambitieux et qui avait le sentiment de ne pas être le premier venu. Il va de soi que son père n'était point dans ses confidences. Toutefois l'instinct avertissait M. le conseiller impérial que son précieux plan de vie était en danger.
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Mme Goethe s'en doutait aussi, mais elle n'en avait cure. Elle était toute à la joie délicieuse de constater que sa tendresse ne l'avait pas abusée. Elle était sûre à présent qu'elle assistait à l'éclosion d'un grand esprit et que son fils serait un homme extraordinaire, encore plus extraordinaire qu'elle ne l'avait prévu quand il avait trois mois et que la vue de la lune le mettait hors de lui. Il n'y avait pas à s'y tromper, et il fallait être M. Goethe pour se flatter encore d'assujettir à un programme ce jeune génie qui s'essayait déjà à déployer ses ailes. A dix ans, il avait composé une pièce de théâtre (( mythologico-allégorique ». Il avait fait ensuite des Odes spirituelles, un grand poème épique intitulé Joseph et ses frères, et d'innombrables petites pièces sur toutes sortes de sujets. Dans tout cela, il n'y avait pas encore de chef-d'œuvre, mais patience : Mme Goethe était sûre que le chefd'œuvre viendrait, et elle veillait, en attendant, à ce que son petit poète ne fût pas désorienté et attristé par des querelles domestiques. Aussi longtemps que son époux vécut, elle fut dans leur intérieur la balle de coton qui amortit les coups. Quant à blâmer les ambitions désordonnées de Wolfgang, il ne fallait pas y compter; elle n'imaginait pas qu'il y eût sur la terre une situation trop haute pour Wolfgang. Elle garda toujours un souvenir radieux de ces années d'attente et d'espérance, ce — Mon cher Auguste, disait-elle en 1798 à son petit-fils, en lui recommandant d'être sage, je sais par expérience ce que c'est que d'être heureux par son enfant. »
Je crois, sans oser l'affirmer, qu'on l'appelait dès
lors Mme Aia, surnom sous lequel petits et grands la connurent pendant la seconde naoitié de sa vie. Mme Aia signifie Mme la Gouvernante. On raconte qu'elle avait été baptisée ainsi d'après l'une des héroïnes de la BiblioUièque bleue. Quoi qu'il en soit, le nom lui demeura. « On ne l'appelait pas autrement », dit son fils, et elle fut en effet Mme Aia, pour les cours souveraines comme pour les petites coteries de Francfort, dès que l'Allemagne commença à s'occuper de la famille Goethe. Elle le sera aussi pour nous dans la suite de ces pages. A force de retrouver son surnom partout, même dans ses propres lettres, on finit par ne plus pouvoir l'appeler autrement.
Le c( plan de vie » de M. Goethe fixait le départ pour l'université à la Saint-Michel 17G5. Son fils le savait, et comptait en frémissant les jours qui le séparaient de la déUvrance. La page de Poésie et Vérité où il raconte cet heureux exode est vibrante d'émotion : (c La secrète joie d'un captif qui achève de briser ses fers et de limer les barreaux de sa prison ne peut être plus grande que n'était la mienne, à voir les jours s'écouler et octobre s'approcher. Elle arriva enfin, cette Saint-Michel impatiemment attendue, et je partis bien joyeux.... Je laissai derrière moi la bonne ville qui fut ma mère et ma nourrice avec la
même indifférence que si je n'avais voulu y rentrer de ma vie. »
Il était envolé pour longtemps, et des années pénibles commencèrent pour Mme Goethe, qui assistait, sans pouvoir l'empêcher, à l'accomplissement du destin de la triste Cornélie, Cette infortunée, abandonnée à la fureur pédagogique de son père, qui n'avait plus d'autre élève, et privée d'un frère ardemment aimé, refusa d'être consolée et fut prise dune sombre horreur pour la vie. Elle dédaignait d'être protégée par sa mère, dont la piété, l'optimisme robuste et la gaîté un peu insouciante semblaient inintelligibles à sa raison hautaine. Personne avec qui s'épancher, puisque sa correspondance avec Wolfgang n'était, de par la volonté paternelle, qu'une collection de thèmes en diverses langues, que l'on corrigeait en classe. Et toujours le rongement de se sentir incapable de plaire, de penser qu'elle ne serait jamais aimée : — (( Mon miroir ne me trompe pas, écrivait-elle, quand il me dit que je suis franchement laide. Je donnerais tout pour être belle. Ce serait folie d'exiger une grande beauté, mais un peu de finesse dans les traits, un teint pur, de la grâce.... Mais cela n'est pas et ne sera jamais. » Elle se voyait condamnée à se marier sans amour et se révoltait d'avance contre l'homme à qui elle devrait cette amère expérience. (( Cette pensée me fait frissonner, disait-elle, et je n'ai pourtant pas le choix, car où est Thomme qui penserait à moi? D
Sa blessure orgueilleuse, mais bien douloureuse, avait achevé de s'envenimer l'année qui précéda le
départ de son frère, en assistant à Féveil des passions chez le précoce Wolfgang. Quand celui-ci pleura la perte de la grisette qu'il a immortalisée dans Faust, Gornêlie ressentit une obscure jalousie contre Gretchen, et parce que son amitié ombrageuse s'alarmait d'une rivale, et parce qu'il lui était refusé d'exciter de pareils transports. Elle eut des crises de désespoir. Puis son frère s'en alla, et ce fut comme la mort dans ce jeune cœur. Chaque fois que Goethe revenait à la maison, dans les intervalles de ses études, il trouvait Cornélie plus amère : a On aurait pu dire d'elle, rapporte-t-il, qu'elle était sans foi, sans amour et sans espérance ». Mme Goethe contait tristement à son fils combien les relations étaient mauvaises entre son mari et sa fille, et Wolfgang essayait de s'entremettre, mais il aurait fallu d'abord s'entendre luimême avec M. Goethe, et il en était plus éloigné que jamais.
Un abîme se creusait entre eux. M. Goethe représentait avec raideur les vieilles idées, consacrées par l'opinion et gourmées. Son fils était un des plus ardents parmi les jeunes qui voulaient tout renouveler, tout rajeunir en Allemagne; qui opposaient Shakespeare et Ossian aux classiques français, la iii\ lliulûyif du Nord à l'olympe grec et latin, la nature à la convention; qui se rejetaient d'autre part dans l'imitation française par leur enthousiasme pour Rousseau, pour l'état de nature, pour la sensibilité larmoyante; et qui, par-dessus tout, sans s'inquiéter de se contredire encore, demandaient à grands cris que l'Allemagne fût allemande : en parlant, en pen-
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sant, dans ses manières et ses usages. Le passage d'une génération à l'autre a rarement été marqué par un changement aussi complet dans les esprits, et comme il est dans la nature ^de la jeunesse de mépriser profondémept les idées dont elle vient de se détacher, Wolfgang Goethe et ses amis ne se faisaient point faute de critiquer les opinions et les goûts surannés de leurs pères. On juge de l'effet que produisaient ces façons-là sur M. Goethe qui, entre autres opinions démodées, avait une très haute idée du respect et de la soumission que les enfants doivent aux parents. Les scènes succédaient aux scènes sitôt que Wolfgang repassait le seuil de la maison. Elles éclataient indifféremment pour des raisons sérieuses ou des bagatelles, parce qu'il n'avançait pas dans ses études de droit ou parce qu'il avait ce dédaigné certain tapis chinois ». Le prétexte ne signifiait rien. La vraie cause du conflit, ce qui le rendait incurable, c'est que l'esprit nouveau venait s'asseoir, dans la personne d'un jeune impétueux, à un foyer dont le chef était inébranlablement attaché au passé. Nous avons tous vu autour de nous des conflits analogues entre les jeunes gens, représentants de l'éternel devenir, et les vieillards soucieux d'arrêter le monde au point où eux-mêmes ont cessé de pouvoir avancer; mais on a peu de documents qui permettent d'observer ces luttes domestiques au xviîi^ siècle, dans la classe moyenne, avec les facilités et les détails que nous ofTre la famille Goethe.
Dans les relations où il était avec son père, le frère
ne pouvait rien pour sa sœur, sinon recevoir ses confidences. Il avait d'ailleurs d'autres préoccupations. Gretchen avait été plusieurs fois remplacée. Cornélie se sentait négligée. Si j'ai réussi à faire comprendre si peu que ce soit cette âme fermée et tragique, ou la plaindra. En 1772, (c la solitude lui parut insupportable )) pendant que Goethe, à Wetzlar, faisait la cour à sa Charlotte et vivait les scènes riantes du début de Werther. Dans son désespoir, Cornélie eut l'imprudence d'accepter la revanche que lui offrit inopinément la destinée. Un galant homme appelé George Schlosser, très laid, mais instruit et distingué, s'éprit d'elle, et la demanda en mariage ce à des conditions si raisonnables », que l'économe M. Goethe la lui donna des deux mains. Cornélie n'aimait pas Schlosser. L'objection ne comptait pas pour elle, qui n'avait de tendresse à donner à personne, sauf à l'absent qui la délaissait. Elle accepta Schlosser, et fut punie d'avoir voulu tromper un cœur où la tendresse fraternelle la plus pure, mais la plus exclusive, n'avait laissé aucune place pour d'autres affections.
Elle se maria le 1^' novembre 1773 et suivit son époux vers la petite ville où l'appelaient ses fonctions. Un rayon de soleil éclaira pendant quelques semaines sa mélancolique existence. Cornélie s'abandonnait à la douceur d'être aimée et s'épanouissait. Le 13 décembre, elle écrivait à une amie : « Je sens par ce que j'éprouve que vous êtes heureuse. Toutes mes espérances, tous mes désirs, sont non seulement remplis, mais surpassés — de beaucoup. Dieu donne
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un époux semblable à celles qu'il aime. » Ces derniers mots sont une citation d'une pièce de son frère. Elle continue : (( Mon frère n'a pas pu nous accompagner. Je l'aurais souhaité pour lui et pour moi. Nous étions, à tous égards, étroitement unis — et c'est son éloignement qui m'est le plus sensible. » Il est rare, et de mauvais augure, de regretter la présence d'un frère pendant un voyage de noce. Une seconde lettre, du 29 janvier suivant, est déjà d'un ton d'abattement, et les nouvelles du jeune ménage ne tardent pas à devenir lamentables. Il ne s'était rien passé de ce que le monde appelle des événements. Gornélie avait seulement reconnu qu'elle avait commis une erreur en se mariant, et qu'il est inutile, quand on est né brouillé avec le bonheur, d'essayer de se raccommoder avec lui. La naissance d'un enfant ne la réconcilia pas avec l'existence. Elle fut très malheureuse, fit beaucoup souffrir son mari, et sa mort, survenue en 1777, fut une double délivrance.
Goethe sentit vivement sa perte. « Nous étions... inséparables, dit-il; avec la plus intime confiance, nous mettions en commun nos pensées, nos sentiments, nos fantaisies, toutes nos impressions accidentelles. )) Il lui lisait ou lui envoyait tout ce qu'il écrivait, oc ne fût-ce qu'un point d'exclamation ». La nouvelle de sa mort le trouva à Weimar. Il écrivit le soir dans son journal : ce — Lettre de la mort de ma sœur. Journée sombre, déchirement. » Une même note revient les deux jours suivants : — a Souffert et rêvé ». Il projeta ensuite de glorifier Gornélie dans un roman. Le a tumulte du monde » le détourna de
son entreprise, et la paix de l'oubli descendit sur sa chère morte mystérieuse.
Nous n'avons pas voulu interrompre l'histoire de Cornélie. Il nous faut à présent revenir en arrière, au temps où son frère soutenait contre leur père une sorte de guerre d'indépendance.
Nous sommes dans l'hiver de 1769-1770. Un soir, Mme Goethe voit entrer son fils, les yeux brillants et l'air très excité. (( Il me dit : Mère, j'ai trouvé dans la bibliothèque un livre superbe, dont je veux faire une pièce. Quels yeux vont ouvrir les Philistins, au Chevalier à la main de fer! C'est splendide, — la main de fer. » L'idée de son premier drame, Gœtz von Berlichingen, avait germé dans son cerveau en feuilletant un des ouvrages de droit qui devaient être son salut dans la pensée de son père ! Sa mère ne fut pas étonnée; elle attendait depuis vingt ans avec une entière confiance l'incident quelconque qui lui donnerait ces yeux-là.
Elle fut intrépide dans les années qui suivirent, et les amis des lettres lui doivent de la reconnaissance pour la vaillance avec laquelle elle défendit les droits du génie contre un béotien obstiné. 11 serait monotone pour le lecteur d'assister aux querelles harassantes qui agitèrent la famille Goethe jusqu'au départ du poète pour Weimar, mais il faut qu'il se représente Mme Aia sur la brèche, imperturbable dans sa belle humeur, adroite, maligne, et mettant une telle grâce à sauver le coupable, que son maussade époux, qui savait pourtant bien qu'elle était passée à l'ennemi, lui continuait sa confiance —
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apparemment pour le plaisir, que beaucoup d'Iiornmes comprendront, de se laisser entortiller par elle.
Plus le vieux conseiller s'entêtait dans « son plan de vie », plus elle s'ingéniait pour aider ^Yolfgang à y échapper. Celui-ci n'avait pas pu s'empêcher, à la longue, de finir son droit (il y avait mis douze ans), et son père lui avait aussitôt fait prendre le métier d'avocat En apparence, les affaires ne manquaient pas. 11 arrivait rue de la Fosse-aux-Cerfs des liasses de papiers que Mme Goethe assurait être des dossiers, et beaucoup de lettres qu'elle reconnaissait à leur physionomie pour venir de clients. Ainsi se perpétuait, par contrebande, le commerce de prose et de vers que l'étudiant en droit avait lié, à l'université, avec d'autres écervelés de son espèce.
Arrivaient les écervelés en personne, sur une invitation inconsidérée de leur ancien camarade. On voyait débarquer tout à coup des jeunes gens velus de costumes esthétiques qui ameutaient sur leurs talons les gamins de Francfort. Ils s'installaient à manger et à coucher, et payaient leur écot en théories à faire dresser les cheveux sur la tète. Ou bien c'étaient de jeunes seigneurs étonnamment débraillés, qui fraternisaient avec le peuple en l'honneur de Rousseau et prêchaient l'état de nature en se baignant tout nus dans les pièces d'eau, à la face des promeneurs effarés. Ou encore, des individus bizarres, qui fournissaient de précieux modèles à un futur romancier, mais qui étaient un peu inquiétants dans une maison à argenterie ; par exemple, un harpiste ambulant que Goethe avait ramassé en
voyage, et que sa mère se hâta de faire disparaître en lui louant une chambre en ville. Les vagabonds exceptés, elle recevait tout ce qu'il plaisait à son fils d'amener, et il y fallait des prodiges de diplomatie, à cause des bienséances et, encore plus, de la dépense. M. Goethe trouvait fort mauvais que cette bohème vînt boire son bon vin et le ruiner en frais de table.
Le bonhomme était intraitable sur le chapitre de l'argent. L'économie était une vertu bourgeoise, et il n'entendait pas la laisser péricliter dans sa maison. Son fils eut réellement beaucoup à pàtir de l'avarice paternelle. En 1773, il avait publié à ses frais Gœtz von Berlichingen, son œuvre de début. L'eftet en fut immense. De toute la terre germanique, une joyeuse clameur salua le premier-né du romantisme, et le nom de Goethe devint célèbre du jour au lendemain. Il n'y en avait pas moins une note d'imprimeur à payer, les livres les plus populaires rapportant fort peu dans ces temps de contrefaçons. Le vieux conseiller refusa net de donner un sol, et mit ainsi le jeune triomphateur dans un cruel embarras. On lit dans une de ses lettres : ce Tandis que le public s'occupe tant de Berlichingen/]^. suis réduit à emprunter pour payer le papier ».
M. Goethe avait peut-être eu, pour fermer sa bourse, d'autres raisons encore que l'avarice. La gloire soudaine de son fils, à laquelle il fut très sensible, Gottsched, son oracle littéraire, l'aurait trouvée mal acquise. Le Mercure allemand avait dit de la nouvelle pièce : « Les trois unités y sont outrageusement violées; ce n'est ni une tragédie, ni une comédie: et
c'est néanmoins la plus belle, la plus captivante monstruosité )). Le refus de payer l'impression d'une « belle monstruosité » était bien dû aux mânes des trois unités.
Je me figure que Werther, l'année suivante, le réconcilia un peu avec la littérature de son fils. Que de fois il dut se dire, en lisant les malheurs et les souffrances du jeune Werther : « Comme c'est bien fait! » Je ne parle pas des peines d'amour, qui ont pris toute la place dans l'imagination du public ; je parle des souffrances d'un être ardent et supérieur comme l'était Goethe lui-même, ambitieux comme lui, et bourgeois, toujours comme lui, qui veut sortir de sa sphère, se mêler aux grands sous prétexte qu'il a plus de mérite qu'eux, et qui se heurte à tant de préjugés de caste, reçoit tant d'avanies, qu'il prend, d'écœurement, un pistolet et se tue. L'elTort d'un représentant de la classe moyenne pour s'élever, sa défaite finale et sa punition, voilà ce qui faisait du roman de Goethe une œuvre profonde, d'une grande portée sociale, en Allemagne et en 1774. M. Emile Montégut a été je crois le premier, à signaler, dans un essai admirable*, le vrai sens de ce livre fameux. « Supposez, dit-il, que son amour contrarié n'existe point, qu'il n'ait jamais connu Charlotte, et sa destinée sera la même. Charlotte n'est dans sa vie qu'un accident qui sert à précipiter le dénouement; voilà tout. Le grand malheur de Werther, c'est qu'il existe
1, Revue des Deux Mondes du 15 juillet 1855. Réimprimé dans un volume intitulé Types littéraires et Fantaisies esthétiques (Hachette).
une contradiction entre sa condition et ses sentiments. AVerther pourra penser comme un prince, il ne sera jamais qu'un bourgeois; il pourra sentir comme la nature la plus Une et la plus exquise, il ne sera jamais qu'un employé. » A cause de cette contradiction, il n'y a pas place pour lui dans une société où les bourgeois sont tenus d'accepter les humiliations et de faire des courbettes, et c'est ce que Werther, pour son malheur, n'a pas compris, (t Enfant d'un siècle nouveau, animé de sentiments nouveaux, dépourvu de tout préjugé, \Yerther a cru que tout le monde était aussi franchement dégagé que lui des superstitions du passé. Il s'est trompé. Il n'a pas vu que l'ombre du passé s'étendait sur lui, absolument comme l'ombre du moyen âge s'étend sur Hamlet. Il pense comme un homme moderne, et il ne voit pas que le spectre de l'ancien régime le poursuit. » M. Goethe comprenait tout cela, et comme il était fier, mal disposé pour les grands en sa qualité de citoyen d'une ville libre, il n'admettait pas que son fils se mît de gaieté de cœur dans la position humiliante de Werther à la soirée du comte de G***. Le seul moyen qu'il imaginât pour se garantir de pareilles couleuvres était de se tenir dignement à sa place. Werther ne s'y était pas tenu; le comte de G*** l'avait chassé; c'était bien fait. Mais comment Wolfgang s'exposait-il aux mêmes aventures puisqu'il connaissait le monde? Pourquoi se liait-il à la légère aVcc le duc de Saxe-Weimar? Allait-il se ravaler à être un amuseur de princes? Il était bien naif de se fier aux invitations de Gharles-Auguste :
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<( 0.1 veut se moquer de lui, répétait le vieillard; on veut le couvrir de confusion »,
Ses inquiétudes étaient honorables. On lui sait gré de s'être insurgé, lui sorti du peuple, à l'idée que son glorieux fils pût entrer par la petite porte chez n'importe qui, fût-ce un souverain. Son tort fut de s'y prendre par trop mal pour retenir son jeune ambitieux. Werther remuait l'Europe entière, Faust était commencé, et M. Goethe persistait à n'autoriser la littérature sous son toit qu'à l'état de hors-d'œuvre et à moments perdus. Le métier d'avocat restait pour lui le principal, et il harcelait son fils de reproches parce que les clients (il y en avait quelques-uns de réels) se plaignaient d'attendre six mois une réponse. En désespoir de cause, il s'était mis à étudier les dossiers et à fournir des conclusions toutes faites à maître Wolfgang. Il n'y gagna que cette réflexion des Mémoires : a Mon père... ne me laissait pas suivre mon chemin;... il s'efforçait de plus en plus de m'implanter sur un sol où je ne pouvais pas prospérer )). D'autre part, les tracasseries en tout genre allaient leur train. On lit dans une lettre de Goethe à Kestner, écrite pendant une absence de Francfort : (( Voici la lettre de mon père. Dieu bon! s'il m'arrive de vieillir, faudra-t-il que je devienne aussi comme cela? Faudra-t-il que mon âme se détache de ce qui est bon et aimable? Étrange! Il semble que plus l'homme avance en âge, plus il devrait s'affranchir du terre-à-terre et du mesquin.... Mais il devient toujours plus terre-à- terre et plus mesquin. Il ne me reste... qu'à oublier qui je suis, où je suis et ce que je suis. »
Sa mère vint à son aide avec la décision qui l'avait fait surnommer rAction par Goetlie. Quoi qu'il put arriver à son fils dans le vaste monde, tout valait mieux que de le laisser s'user en luttes stériles. Elle lui obtint la permission d'aller passer (( quelques semaines » à la cour de Weimar. Le grand-duc" annonça aussitôt qu'il enverrait un de ses carrosses prendre son hôte à Francfort. Au jour dit, point de carrosse, et le vieux conseiller de triompher : (c II veut se moquer de toi, — il veut te couvrir de confusion )). Quinze jours se passent dans l'attente, avec ce refrain irritant dans les oreilles : « Il veut se moquer de toi.. ». Tant et si bien que Goethe finit par le croire, et sortit furtivement de Francfort, le 30 octobre 1775, pour aller cacher sa honte en Italie. Un courrier de Weimar le rattrapa sur la route ; le malentendu s'expliqua, et l'auteur de Werther arriva le 7 novembre à la cour du duc, pour y vivre la seconde partie de son roman — moins le dénouement, s'entend, — et vérifier à ses risques et périls si, parce qu'il n'était pas né titré, les fils des croisés allemands n'auraient réellement que des brutalités imbéciles pour un homme dont la gloire emplissait l'univers civilisé. La France donnait d'autres exemples et encensait ses grands écrivains. Ce pouvait être une raison de plus, pour les grands chasseurs et gros buveurs blasonnés des montagnes du Hartz et de la Thuringe, de rabattre le caquet aux poètes crottés assez présomptueux pour s'imaginer que le génie et le talent rapprochent les distances; il essaimait dès lors de la France tant d'idées subversives et impies!
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Goethe allait courir sa chance avec la superbe confiance de la jeunesse et le sentiment d'obéir à la force des choses. « Vous vous souvenez, écrivaitil de Weiniar à sa mère, en 1781, des dernières années que j'ai passées chez vous, avant de venir ici. Si cela avait dû continuer, j'aurais certainement sombré. Je serais devenu fou, par la disproportion entre un milieu bourgeois, étroit et croupissant, et la largeur, la rapidité de mouvement de mon être. »
Il était parti pour « quelques semaines ». Sa mère savait bien qu'il ne reviendrait plus et qu'elle s'était ôté elle-même sa joie suprême. Elle ne se laissa pas abattre, n'étant pas. disait-elle, de ces gejns a qui se désolent que ce ne soit pas toujours pleine lune ». Elle s'appliqua à tirer le meilleur parti possible de la situation, et le ciel lui revalut sa bonne humeur, car le ciei sait gré à ses créatures d'être gaies. II a des poids pipés pour peser dans la balance les fautes du pécheur qui a trouvé le monde beau et la vie bonne.
Les premières nouvelles de Weimar furent radieuses. Goethe écrivait ce qu'il ne destinait pas à être lu par son père à une parente, Mlle Fahlmer, qui communiquait ses lettres à Mme Goethe. Le 22 novembre il lui dit : ce Ma vie passe comme une course en traîneau Le 'traîneau file, les clochettes
tintent, on tourne, on vire, on va, on vient. Ma vie prend un essor nouveau et tout s'arrangera bien.... Tout va à souhait, et cela fait ici, naturellement, une sensation extraordinaire. ))
Le 5 janvier (1776), les choses se gâtent : ce Chère tante, j'ai besoin d'écrire à ma mère, c'est pourquoi je vous écris, afm que vous méditiez ma lettre ensemble. Je continue à être dans la situation du monde la plus enviable. Je plane au-dessus de toutes les- relations les plus hautes et les plus intimes, j'ai une influence heureuse, et je jouis, et j'apprends, et ainsi de suite. Mais j'ai besoin d'argent — car personne ne vit de l'air du temps, — je prie donc ma petite tante d'examiner avec ma mère si mon père aura le cœur et le bon sens, lui sur qui tombent les reflets de la gloire de son fils, de me donner 200 florins, ou une partie de cette somme. »
Vinrent ensuite un certain nombre de noies à payer, adressées de Weimar à M. le conseiller impérial Goethe, qui se mit dans des fureurs horribles. Puis une lettre fort impérieuse : « (6 mars 1776). Chère tante,... je vous supplie une fois pour toutes * de vous tranquilliser. Mon père peut mijoter ce qu'il lui plaira; je ne peux pas passer mon temps à répondre siu^ cela et à le dissuader de ses lubies. Voici les faits : je reste ici; j'ai loué un beau logement; mon père me doit ma dot et de quoim'éqtiiper; ma mère s'y prendra comme elle voudra pour lui