Traduction de Jacques Porchal
BOURGEOIS d'autrefois. 81
laminte. On y avait des manières de se dire bonjour dignes de Trissotin; on a retrouvé dans les papiers de Goethe les brouillons des compliments en latin ou en grec qu'il dc-bitait le matin à son père. Le frère et la sœur avaient ils l'occasion de s'écrire, leurs lettres étaient des thèmes français ou anglais, qu'on se corrigeait mutuellement et qui donnaient lieu à d'agréables échanges de réflexions grammaticales. Une fête devenait le prétexte d'une conférence d'histoire. La récréation du soir se passait à lire des relations de voyages, en face de plans et de cartes sur lesquels M. Goethe montrait du doigt les endroits nommés, en énumérant leurs produits et leurs curiosités. Il aurait rendu des points à Mme de Genlis pour l'art de tirer une leçon de tout, à cette difl'érence près que Mme de Genlis était amusante, tandis qu'il était suprêmement ennuyeux.
Une seule fois, et bien malgré lui, il interrompit son œuvre d'éducation. Après la mort de sa mère, survenue en 1754, il avait entrepris de reconstruire leur vieille maison, mais pour ainsi dire en cachette, à cause des lois de Francfort sur l'alignement. Il commença donc par faire abattre le rez-de-chaussée, tout en continuant d'habiter les étages supérieurs, perchés sur des étais. On rebâtit le rez-de-chaussée, et ce fut le tour du premier. Ainsi de suite jusqu'au toit, et avec un si bel ordre, une discipline si parfaite, que les enfants n'avaient eu grâce ni d'une classe, ni d'un devoir. Tout d'abord, ils ne g.ignèrent pas davantage à ne plus avoir de toit. Il pleuvait dans leur lit, mais l'heure de l'étude n'en variait pas
d'une minute. Leur père finit pourtant par les envoyer chez des amis. A leur retour, il ne restait plus trace de la pittoresque bicoque aux obscurs labyrinthes, où des peurs poétiques les guettaient à chaque tournant. Ils y étaient plus d'une fois sortis de leurs lits, la nuit, pour fuir des monstres imaginaires. M. Goethe avait essayé de les guérir de leurs frayeurs en se déguisant et en sautant sur eux au passage, mais le moyen n'avait pas du tout réussi-. Leur mère les avait alors rassurés peu à peu, en les cajolant, et ils ne virent pas disparaître sans trouble le vieux nid qui avait abrité leurs premiers rêves. La nouvelle demeure était claire et régulière. En repassant le seuil, ils furent ressaisis par l'engrenage intellectuel d'un père trop pédagogue. Wolfgang s'en moquait, dans le fond, quoiqu'il ait reproché quelque part à M. Goethe d'avoir contrarié son c( développement intérieur». Au bout d'une dizaine d'années de ce régime, Gornélie, moins résistante, était tombée dans un noir pessimisme confinant à la bizarrerie.
La sœur de Goethe est restée une créature énigmatique. Son frère lui-même est embarrassé pour l'expliquer, malgré leur tendre intimité. Le mot « mystérieux » revient continuellement dans les pages éloquentes et émues qu'il lui a consacrées. Gornélie était une grande fille renfermée, farouche, laide et inconsolable de sa laideur, qui n'ainia jamais qu'un ^tre au monde, son frère, mais qui Taima passionnément. Sa mère lui était comme étrangère. Le désespoir où la jetaient les leçons de son père avait fini
par lui inspirer pour lui une espèce de haine. Ses amies subissaient l'empire de sa grande intelligence et d'un je ne sais quoi de grave et de singulier qui frappait et attirait; toutes l'aimaient et l'estimaient; aucune n'aurait pu dire ce qui se passait en elle. Le seul Goethe connut la profondeur de ces yeux sombres lorsqu'ils exprimaient la tendresse. Au seul Goethe ce visage dur et impassible se laissa voir bouleversé par des sentiments tumultueux, à la pensée que jamais les jeunes gens ne s'occuperaient d'elle et qu'elle ne seraitjamais aimée. Il fut pourtant impuissant à arracher son secret à cette âme troublée et repliée. Il l'appelle ce personnalité remarquable,... esprit bienheureux,... mystérieuse et chère créature... »; il avoue qu'elle fut toujours pour lui un être indéfinissable.
J'ai à peine besoin d'ajouter que M. Goethe ne comprenait rien à sa fille. Il était dans la destinée de cet honnête homme, plein d'excellentes qualités et anxieux de bien faire, de se heurter à des natures qui lui étaient inintelligibles, et de leur infliger inconsciemment de grandes soulTrances , en les maniant avec maladresse. On l'aurait fort surpris, et affligé, en lui disant qu'il était le tourmenteur de sa fille C'était pourtant la vérité, et Gornélie ne pouvait lui pardonner sa jeunesse sans joie.
Le sort de Wolfgang était bien moins triste. Il savait où trouver son refuge, et on l'apercevait sans cesse trottant sur les talons de sa jolie maman, se réchauiïant le cœur à ses caresses et buvant à longs traits la poésie du foyer dans. la familiarité des tra-
vaux domestiques. Il la suivait dans la chambre aux provisions, dont les a trésors entassés les uns sur les autres étonnaient son imagination par leur abondance », et dans la cave, que Mme Goethe soignait elle-même et qui contenait encore, en 1794, six mille bouteilles de bon vin des années 1706, 1709 et 1726, sans parler du reste. On savait ce que c'était qu'une cave, dans ce temps-là, même chez les bourgeois lésineux comme Caspar Goethe, qui ne payait jamais à goûter à ses enfants dans les promienades (son fils ne lavait pas oublié, et c'est lui qui nous l'apprend dans ses Mémoires), mais qui ne marchandait pas pour tout ce qui constituait une existence honorable dans l'opinion de Francfort. On savait aussi ce que c'était que a la grande lessive du printemps » , messagère des beaux jours, comme les hirondelles, et qui encombrait toutes les tables et tous les sièges de toutes les maisons, dans toute la ville à la fois, de monceaux neigeux d'un linge parfumé par le grand air et le soleil. Mme Goethe faisait sa a grande lessive » une seule fois par an, comme toute ménagère respectable qui ne craint point de manquer. Cette opération coïncidait avec d'autres travaux importants, qu'elle menait de front à force d'industrie, ce car une femme diligente ne fait jamais un pas inutile » '. — Les mois de mai et de juin, dit-elle dans une de ses lettres, sont les plus terribles de toute l'année. Il faut faire la provision de beurre de toute l'année, — rentrer le bois de toute l'année,