‹ Bourgeois et gens de peuChapitre 21 sur 30 · Fifty years on llic Irail, par Harringlon O'Reilly · texte numérisé non relu

Fifty years on llic Irail, par Harringlon O'Reilly

Nelson devint dès lors un révolté, et il n'y eut bientôt pas de plus grand garnement dans le pays. Ses alTaires n'en allaient pas mieux, il avait le corps zébré de coups de fouet. Vers douze ou treize ans, il décida en lui-même que la situation n'était plus tolérable, s'échappa du logis et prit sa course vers l'Ouest.

Aujourd'hui encore, John Nelson s'imagine qu'il n'avait pas d'autre but que de gagner la maison de son oncle Thomas, dans le Missouri. Il ignore qu'il s'en est allé vers le désert aussi inconsciemment, et non moins sûrement, que l'oiseau émigré vers la contrée inconnue oii se trouve la place qui convient à son nid. Voyageur inquiet, il a mis des années à se rapprocher petit à petit des prairies. Il errait de-ci de-là, gagnant son pain comme peut le gagner un enfant, et de trop bon appétit pour être délicat sur la besogne. L'Ohio le vit laveur de vaisselle et voleur de poules au service d'un batelier. Il fut mousse de la chambre sur un bateau du Mississipi, gardeur de bestiaux dans le Missouri, chasseur dans le Kansas. Il se trouva bien partout, fut toujours content de ses maîtres et les quitta toujours. Un malaise indéfinissable l'obligeait à changer, et chaque changement le conduisait comme par hasard un peu plus à l'ouest. Son séjour le plus long fut dans la ferme de l'oncle Thomas, qu'il était parvenu à découvrir et où il paraissait se fixer, lorsqu'un incident vulgaire le jeta définitivement hors du monde civilisé.

Le ranche de son oncle élait presque à la lisière des terres défrichées. A une trentaine de lieues au delà commençait a le grand désert d'Amérique », comme

on l'appelait en ce temps-là, séjour redoutable des bisons et des Peaux-Rouges, dont nul habitant du ranche ni des alentours n'aurait su dire l'étendue, car ils ne connaissaient personne qui fût allé jusqu'au bout. Les quelques blancs qui s'y hasardaient étaient des marchands, qui se rendaient à certains lieux déterminés où les Indiens venaient trafiquer avec eux. Les blancs échangeaient de vieux fusils à pierre, des verroteries et de l'eau-de-vie contre des peaux de bison et des fourrures de castor, et ils revenaient en toute hâte, ne voyageant qu'en caravanes et se fortifiant le soir avec leurs chariots et leurs ballots de marchandises. Ils rapportaient que le grand désert n'avait pas de fin, et ils faisaient des récits effroyables des ruses et des cruautés des Peaux- Rouges.

Or John Nelson était depuis dix mois chez son oncle. Il était devenu bon tireur et meilleur cavalier. 11 avait seize ans, une santé excellente, une existence aciive et douce, mais le malaise inexplicable qui l'avait chassé de tous ses gîtes pesait de nouveau sur lui. Un jour qu'il gardait les troupeaux, plein d'ennui, il aperçut à l'horizon une caravane et courut à sa rencontre. C'étaient des marchands qui se dirigeaient vers l'Ouest pour trafiquer, sans connaître les routes, ni les lieux où l'on rencontrait les Indiens; en un mot, des novices du désert. Le jeune garçon les accompagna jusqu'à la nuit. Il les regarda ranger leurs chariots en rond, les relier entre eux avec des chaînes de fer et enfermer leurs attelages dans le cercle. Il leur parla, apprit d'eux qui ils étaient et

OÙ ils allaient, et son cœur bondit dans sa poitrine quand ils lui proposèrent de l'emmener.

Le même instinct qui l'avait amené jusque-là lui criait de suivre ces aventuriers au pays des bisons et de connaître enfin la vraie liberté. Le lendemain il sella son cheval et suivit le convoi malgré son oncle. Cela se passait en 1842.

Les premiers jours de marche ne répondirent pas à son attente. On traversait une contrée riante, semée de bouquets d'arbres et sillonnée d'eaux courantes, plus semblable aux parcs anglais de la Virginie qu'à l'image que le jeune Nelson s'était faite du désert. Ils dépassèrent enfin les derniers arbres, et la prairie déroula devant eux son immensité muette, parfaitement plate et parfaitement vide. Une herbe rabougrie mettait sa teinte verdâtre et monotone sur la plaine infinie, où l'on n'apercevait pas même un buisson. Le regard glissait sur cette étendue sans trouver un point où s'attacher; il ne rencontrait que lignes fuyantes et teintes indécises. C'était bien le désert cette fois, c'était bien la solitude.

John Nelson s'y enfonça avec ravissement. Il l'avait trouvé, ce bien inconnu dont le secret besoin le tourmentait depuis l'enfance. La solitude lui montait à la tète et le grisait. « J'étais comme possédé, disait-il plus tard, et plus nous avancions, plus cela augmentait. » Il aimait à s'éloigner de la caravane jusqu'à ce qu'elle eût disparu à l'horizon, et il se disait alors, en regardant autour de lui : ce Je suis le roi de tout ce que je vois ». La nuit, il montait à cheval et allait galoper sous les étoiles, fuyant les

bruits du camp et le voisinage de ses semblables. Lorsqu'il n'arrivait plus aucun son à son oreille, il descendait de cheval, s'enveloppait dans sa couverture et s'étendait sur le sol, dans un transport de joie d'être seul, bien seul. Il lui semblait alors qu'il avait des idées, lui qui n'en eut jamais beaucoup. Une paix délicieuse descendait sur lui, et il s'endormait dans une sécurité profonde. Ce fut dans une de ces nuits d'ivresse qu'il fit serment de ne jamais avoir un toit fixe, de ne jamais se laisser reprendre par l'existence fastidieuse de ses pères. L'aube le ramenait au camp, mais la présence de ses compagnons lui était à charge, et il avait hâte de repartir.

Après avoir cheminé longtemps au hasard, sans apercevoir d'êtres humains, les marchands découvrirent un vaste campement de Sioux au bord d'une rivière. Ils trafiquèrent avec eux durant une quinzaine et se disposèrent à pousser plus avant. La vieille du départ, au déclin du jour, John Nelson disparut sans que personne s'en inquiétât. Il se glissa dans le camp des Peaux-Rouges, choisit du regard une tente de bonne apparence, souleva la peau de bison qui tenait lieu de porte, entra et se laissa tomber sur le sol. Il était décidé à rester chez les Indiens, coûte que coûte, et à devenir un sauvage.

Un feu brûlait au milieu de la tente. Sa lueur fit voir au jeune téméraire un chef indien et cinq sqiiavjs^ assis par terre. Le chef façonnait une flèche avec son couteau. Ses femmes brodaient des mocassins avec des perles de couleur. Tous les six levèrent leurs yeux perçants sur l'intrus et le considérèrent

d'un air surpris. Lui, regardait le plafond et souriait. L'Indien et ses squaws échangèrent quelques paroles et fixèrent de nouveau l'étranger : il continuait de sourire et restait immobile. Au bout de quelque *tcmps, les Peaux-Rouges renoncèrent à comprendre et cessèrent de s'occuper de leur iiôte. Celui-ci en profita pour examiner l'intérieur de la tente.

Elle était en cuir brut et décorée de peintures grossières, représentant des hommes et des animaux. Une ouverture ménagée au sommet laissait passer la fumée. Le mobilier se composait de quelques sacs de cuir, ornés de verroteries, de peaux de bison et de plusieurs grands paniers longs, peints de couleurs vives et alignés le long des parois. Des arcs et des flèches étaient posés ou accrochés çà et là. Nelson vit aussi dans un coin un gros tas de quelque chose de noir.

Cependant le chef taillait sa baguette avec application, les squaws enfilaient leurs perles, et per sonne ne faisait plus attention au blanc, qui avait grandïaim. Il demanda à manger par signes. Les femmes s'empressèrent de lui apporter un peu de la chose noire, qui se trouva être de la viande séchée, et reprirent leurs anciennes postures. Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi. Au dehors, le camp dormait.

Tout a un terme, même la patience des sauvages. Le groupe des squaws se mit à montrer silencieusement la porte de la main : Nelson fit semblant de ne pas voir. L'une d'elles vint s'asseoir à son côté, lui fit signe de la regarder, puis se leva et sortit solennellement de la tente : Nelson ne bougea pas. Elles le tirèrent doucement pour le conduire dehors : il

leur résista avec la même douceur et demeura assis. Quand elles eurent épuisé en vain tous leurs petits stratagèmes, elles regardèrent leur époux avec des airs consternés; leur époux les regarda de même, et tous ensemble regardèrent l'indiscret. Il étaitimpossible de se méprendre à leurs physionomies : Nelson devenait très gênant; mais il ne remua pas. La nuit s'avançait. De guerre lasse, l'Indien se résigna. Sur quelques mots de lui, une squaw apporta deux peaux de bison à l'obstiné visiteur, qui se roula dedans et s'étendit près du feu. Il entrevit le coucher de la famille, qui disparut dans les grands paniers bariolés, et s'endormit avec une superbe insouciance du lendemain. La première leçon que lui avait donnée le désert était une leçon de politesse. Il n'aurait pas trouvé dans toute la Virginie un homme assez pénétré des devoirs qu'impose l'hospitalité pour ne pas le jeter à la porte dans des circonstances analogues. Je doute même qu'il l'eût trouvé dans toute l'Europe, sauf peut-être dans la chevaleresque Espagne, qui conserve encore quelques nobles traditions des siècles aristocratiques.

La caravane blanche disparut à l'aube et Nelson fit entendre aux Peaux-Rouges qu'ils étaient obligés de le garder. Ils s'y prêtèrent avec bonté, car ils étaient encore vertueux, ayant peu fréquenté les civilisés. C'est Nelson qui le dit, et qui le répète avec insistance, par esprit de justice. Il croit au bon sauvage aussi fermement qu'un philosophe duxviir siècle, et par des raisons beaucoup meilleures, où les théories et les systèmes ^n'ont point de part. Il y croit

depuis le soir où il alla étourdiment se jeter dans un camp de Sioux, qui lui firent bon accueil et le trai-. tèrent comme leur enfant : « Avant que les blancs, dit-il, fussent venus parmi les Indiens et leur eussent appris à mentir, à voler, à boire et à jouer, il n'existait pas sur la surface de la terre un peuple plus heureux et meilleur. Le niveau moral des Indiens était extrêmement élevé. » Et ailleurs : a La dépravation des Indiens a été amenée par les blancs. J'ai vu le commencement et la fin de cette dépravation, et je déclare ici solennellement, avec le désir que cela soit consigné quelque part, que lors de mon arrivée au campement, je trouvai une réunion d'enfants innocents et inolTensifs. )) On dirait le commentaire du célèbre passage de Rousseau sur les peuples préservés de la contagion des vaines connaissances :

« Je n'ose parler de ces nations heureuses qui ne connaissent pas même de nom les vices que nous avons tant de peine à réprimer, de ces sauvages de l'Amérique dont Montaigne ne balance point à préférer là simple et naturelle police, non seulement aux lois de Platon, mais même à tout ce que la philosophie pourra jamais imaginer de plus parfait pour le gouvernement des peuples. »

Les débuts de John Nelson chez les Peaux-Rouges ressemblent en effet à une idylle. Les Indiens lui otTrirent une tente avec son mobilier, et l'exercèrent patiemment à nommer en leur langue les objets qu'ils lui présentaient. Ils s'occupèrent ensuite de son éducation, car il était aussi ignorant à leurs yeux

que les sauvages aux nôtres. Des précepteurs de bonne volonté enseignèrent la science du désert à ce blanc qui voulait redevenir l'homme de la Nature, et qui ignorait tout d'elle. Instruit par eux, Nelson découvrit que la prairie n'est vide qu'en apparence et pour l'œU inexpérimenté. Il apprit à voir, et elle se peupla comme par un coup de baguette. Il devina la présence des Indiens dans des lieux qui semblaient solitaires. Il suivit l'antilope jusqu'au pli de terrain qui la dérobe aux regards. Il connut le secret des migrations des bisons, qui changent de pâturages selon les saisons, et contempla leurs troupeaux innombrables, qui couvraient la vaste plaine d'une seule masse mouvante. Plus il avançait dans ses études, mieux il savourait les joies de son nouvel état. Tout lui plaisait dans la vie sauvage. Il aimait les grandes chasses en bande et les longues courses solitaires. Il aimait le grand air, le mouvement, le danger, la fatigue du corps. Il aimait la simplicité des mœurs, et l'absence de besoins qui en découle. Sur toutes choses il aimait le désert, oii l'on n'a à compter que sur soi-même, où toutes les facultés de libre détermination et de responsabilité sont mises en jeu naturellement. Le désert, qui écrase le rêveur, épanouit Tliomme d'action, en lui donnant avec acuité le sentiment de sa propre personnalité. En face de cet infini où rien d'humain n'apparaît, il semble qu'on résume on soi toute l'humanité.

Nelson aimait encore autre chose chez les Peaux- Rouges. Il éprou\ait un plaisir sincère à se sentir chez de braves gens, les plus braves gens qu'il eut

UN ÉVADÉ Dfe LA CIVILISATION. 189

encore connus depuis qu'il était au monde, sans en excepter son père le Virginien. Non pas qu'il nous trace un portrait affadi des Indiens. Ses Sioux ne sont point du tout des sauvages d'églogue, mais les êtres cruels et vindicatifs décrits par les voyageurs. Ils dressent leurs enfants à la férocité et développent chez eux l'instinct de la destruction, A peine un petit Sioux sait-il marcher tout seul, qu'on lui met dans les mains un arc et des flèches et qu'on lui apprend à tuer tout ce qui a vie. On le pénétre de l'idée que sa fonction est de donner la mort, au point que Nelson a vu bien souvent les vaches de la tribu hérissées de petites flèches lancées par des mains enfantines. On lui enseigne aussi le mépris de la douleur à un degré qui nous semble monstrueux, à nous, êtres amollis qui en sommes venus à penser, et même à dire, que la souftrance morale est un moins grand mal, plus facile à supporter, que la souffrance physique. Devenu grand, le jeune Indien est impitoyable et dur comme ses pères. Néanmoins John Nelson déclare solennellement avoir rencontré chez les Sioux (( une réunion d'enfants innocents et inoffensifs », parce qu'il fut frappé de ne leur trouver aucun des vices bas et honteux qu'il avait connus chez les civilisés. C'était pour lui une grande nouveauté qu'un peuple tout entier sobre et honnête, fidèle en amitié, prompt à donner et dédaignant de s'enrichir. Il admira les Indiens, il les estima, et ce fut avec des regrets sincères qu'il assista plus tard à leur rapide dégradation au contact des blancs. Les civilisés lui apparurent alors comme des vases d'ini-

quité, et il lui sembla qu'une parcelle d'humanité demeurée pure avait été acquise à la corruption universelle.

J ai peur qu'à cause de cela, on ne prenne mon héros pour un arrière-cousin de René, entêté de chimères et fuyant la société sous l'influence de rêveries romantiques. Les idées de J.-J Rousseau et de ses disciples sur la nature humaine sont aujourd'hui tellement démodées, nous sommes si sûrs d'être nés pervers, qu'un homme assez hardi ou assez naïf pour soutenir le contraire nous est suspect. Et il se trouve justement que John Nelson s'est conduit jusqu'ici d'une manière absurde, très propre à faire craindre qu'il ne soit quelque peu poète, i'idée de redevenir un sauvage n'étant pas de celles qui indiquent tout d'abord un esprit rassis.

John Nelson n'est pourtant ni poète, ni romanesque, ni sentimental. Il est l'opposé de tout cela, en digne fils d'une nation très jeune, partant très prosaïque. La poésie n'est jamais l'éveil d'un monde naissant. Elle n'apparaît que dans les sociétés déjà vieillies, ayant eu le temps d'accumuler des sensations, et sa source n'a pas encore jailli aux États- Unis. John Nelson n'est pas de ces hommes qui devancent les temps, et il a l'esprit positif. Il est d'ailleurs sans culture, bien qu'il prétende avoir « travaillé ferme », d^rantson exodeversle désert, à compléter son éducation. De toutes les façons, il est bien éloigné de se douter qu'il fait de la philosophie en célébrant les nobles qualités des Peaux-Rouges, et qu'en donnant son opinion sur les Sioux il touche au grave

problème de la perversité ou de la bonté naturelle de l'homme. La spéculation n'est point son fait, et cela vaut mieux, car on peut l'en croire lorsqu'il donne à un débris de l'humanité primitive des louanges inattendues, dont plus d'un lecteur a sans doute été surpris.

Il y avait trois mois qu'il était au camp. Les Indiens avaient pris la résolution de l'adopter, et il n'y avait pas vu d'inconvénients. Ce fut l'occasion d'une cérémonie où Nelson eut pour parrain le grand chef la Queue-Tachetée, celui-là même qui l'avait impatiemment supporté dans sa tente le premier soir. On invita le néophyte à manger solennellement du chien rôti ; on lui offrit un présent de six chevaux, une selle, un arc et ses flèches, une paire de culottes, et son rêve fut accompli : il avait rompu avec le monde civilisé, il était désormais un Sioux. L'ancien John Nelson, fils de l'inspecteur des salines de Malden, s'appelait à présent Gha-sha-sha-Oppogeo, membre de la tribu des Ogallalas et en possession des droits et privilèges attachés à ce titre. Sa satisfaction était sans mélange; il ne s'était pas demandé si l'honneur qui lui était fait n'entraînerait pas aussi des charges.

Un matin qu'il se préparait à partir pour la chasse, la Queue-Tachetée l'appela, le fit entrer dans sa tente et lui dit en plongeant ses yeux dans les siens :

(( Gha-sba-sha-Oppogeo, je crois qu'il est temps que tu prennes une squaw ».

Le nouveau sauvage demeura tout étourdi. 11 ne lui était jamais venu à l'esprit que sa métamorphose en homme de la nature pourrait le mener à épouser la femme de la nature, et l'idée ne lui souriait point. Son admiration pour les Peaux-Rouges ne s'étendait pas à leurs squaws, dans lesquelles il ne parvenait pas, malgré sa bonne volonté, à apercevoir autre chose que de petits animaux assez laids et sans cervelle. Il répondit évasivement aux paroles de la Queue-Tachetée :

ce Vous êtes bien bon de vous occuper de moi.

— J'en ai causé avec mes squaws et mes amis, poursuivit le chef, et nous avons décidé qu'une squaw serait une bonne chose pour toi. Tu fais maintenant partie de notre nation. Tu as besoin de quelqu'un pour avoir soin de ta maison et faire ta cuisine.

— Mon ami, dit le pauvre Gha-sha-sha-Oppogeo, je suis encore jeune et étourdi. Il me semble qu'il vaudrait mieux attendre que j'aie un peu plus de raison.

— Non, mon fils, répliqua la Queue-Tachetée. Nous avons décidé qu'une squaw serait une bonne chose pour toi, et tu auras une squaw. »

Nelson comprit qu'il était inutile de résister et se soumit à son sort. Lj chef lui avait déjà choisi sa femme, et à cela encore il fallait se soumettre. Peu lui importait d'ailleurs d'épouser une squaw ou une autre; il n'y voyait pas de ditîérence. Il apprit donc

sans peine ni plaisir que sa bien-aimée élait la nièce de la Queue-Tachetée et se nommait i'Élan-Jaune. Il apprit aussi que c'était à lui à obtenir le consentement de la jeune fille et se trouva bien embarrassé; il n'avait aucune notion de ce qu'on peut dire à une squaw pour lui faire la cour. Queue-Tachetée vint obligeamment à son aide.

« Tu iras, lui dit-il, au bord de la rivière, à la tombée de la nuit. Tu t'assoiras, et tu attendras que ma nièce vienne chercher de l'eau. Tu trouveras d'autres jeunes gens qui seront aussi à l'attendre, et il est probable qu'un ou deux d'entre eux se lèveront vivement, jetteront leur couverture sur sa tête et lui parleront. Tu les guetteras, et quand tu verras qu'elle a renvoyé le premier, et le second, et peut-être aussi le troisième, tu courras ta chance. J'ai l'idée que tu réussiras. Quand tu auras jeté ta couverture sur sa tête et glissé la tienne dessous, tu lui parleras, et je te réponds qu'elle écoutera. Tu pourras lui dire que tu es amoureux d'elle, que tu l'admires, et que si elle t'épouse, tu lui donneras toutes sortes de choses; enfin tu lui diras toutes les bêtises que les jeunes hommes disent aux jeunes filles quand ils ont envie de se marier. Tu recommenceras dix soirs de suite, en répétant exactement les mêmes paroles, et puis tu viendras me conter le résultat. Maintenant, va, mon fils. Je ne désire pas te reparler de ce sujet avant les dix jours. Aie la bonté de n'y pas faire allusion. »

On voit que le langage de l'amour n'a pas changé depuis l'humanité primitive, et c'est la preuve que la femme est toujours la même. L'homme lui dit tou-

jours la même chose parce que c'est toujours la même chose et qu'il y a des a bêtises » éternelles, qu'on se répétera tant que le dernier couple n'aura pas exhalé son dernier soupir sur le globe refroidi. Nelson quitta la Queue-Tachetée moins troublé qu'au début de l'entretien. Cela ressemblait plus qu'il ne s'y était attendu aux petits romans de son pays.

Le soir venu, il choisit parmi ses couvertures l'une des plus grandes et des meilleures, la mit sur sa tète et descendit vers la rivière. En approchant du rivage, il découvrit plusieurs jeunes Indiens accroupis çà et là, selon ce qui lui avait été annoncé, et il prit position au-dessus d'eux. Puisqu'il fallait en passer par là, il voulait être le premier à essayer sa chance, ce Je ne trouvais rien de drôle, dit-il, à laisser tripoter ma future sous une couverture par un tas de Peaux- Rouges, et j'étais décidé à voir tout de suite ce qu'il en était. » Au bout d'une heure d'attente il entendit un pas léger, tourna la tète et aperçut l'Élan Jaune. Il contempla curieusement celle qui devait être la compagne de sa vie et la trouva agréable de visage, mais singulièrement courte et épaisse; il estimait son poids à 125 livres, bien qu'elle fût fort petite et âgée tout au plus de treize ans.

La jeune Indienne tenait à la main un seau fait d'une panse d'antilope et se dirigeait vers la rivière. Dès qu'elle fut à portée, Nelson bondit sur elle, jeta sa couverture sur leurs deux tètes et débita sa harangue. Il n'en put tirer que ces trois mots, indéfiniment répétés : a Je sais pas,... je sais pas,... je sais pas... B. Il fut éloquent et pressant : « Je sais pas,... je

sais pas... ». Il promit des couvertures, des verroteries : ce Je sais pas,... je sais pas,... je sais pas... ». l.e découragement s'empara de lui. Il la lâcha et s'en alla méditer dans la solitude sur l'amour au désert. C'était tout à fait ce qu'il avait craint. L'Élan-Jaune était une créature stupide, puisqu'elle n'avait pas sauté de joie en apprenant l'honneur qu'il lui faisait. Quelque supérieurs que fussent les Peaux-Rouges à la généralité des blancs, il se croyait le droit de faire une exception pour lui-même, et cette petite femelle n'avait pas eu l'air de s'apercevoir qu'un John Nelson est pourtant un autre homme qu'un Ogallala. Il était humilié et se sentait l'âme pleine d'ennui, tandis qu'assis à terre dans la nuit silencieuse, il fumait sa pipe en songeant à toutes ces choses.

Il retourna le lendemain au bord de la rivière et recommença l'épreuve de la couverture. Ce fut la répétition de la scène de la veille, et il en fut de même les jours suivants. Nelson récitait sa leçon, la jeune Indienne disait aux mêmes endroits : « Je sais pas,... je sais pas... », et ils se quittaient aussi peu avancés que le premier soir. Nelson persévérait par curiosité, afin de voir combien de temps cela durerait, et sans écouter l'Élan-Jaune, dont l'éternel refrain lui était insupportable. A peine en crut-il ses oreilles lorsqu'à la dixième séance il entendit sous la couverture les paroles que voici : a Je vous épouserai si maman veut bien ». L'Indienne s'échappa en même temps de ses bras et s'enfuit à toutes jambes.

Le même soir, la Queue-Tachetée commanda à Gha-sha-sha-Opoggeo de prendre des chevaux a en

nombre proportionné à la grandeur de son amour », et de les attacher devant la tente de l'Élan-Jaune. Les chevaux (il n'y en avait que deux) ne lui furent pas renvoyés, signe qu'il était accepté. En effet, il trouva le lendemain dans sa tente, au retour de la chasse, un grand panier d'osier et un gros paquet de chiffons. Le panier d'osier était le lit conjugal. Le paquet de chiffons était sa femme, qui s'était ficelée pour la circonstance dans une couverture, au moyen de solides courroies en peau de bison. Le premier moment de surprise passé, il essaya d'entrer en conversation.

ce Je sais pas,... je sais pas!... répondait l'Élan- Jaune avec la régularité d'une poupée mécanique.

— Pourquoi fais-tu cela ? demandait Nelson en montrant les courroies.

— Je sais pas,... je sais pas.... »

L'étiquette indienne l'exigeait ainsi, et il retrouvait chaque soir sa petite squaw ficelée des pieds à la tête avec les bonnes courroies en peau de bison. Immobile et farouche, elle n'avait pas l'air de comprendre ce qu'il lui disait, et il se creusait en vain la tète pour trouver le mot magique qui apprivoise les femmes rouges. Il se plaignit à sa belle-mère, mais celle-ci se contenta de répondre que l'Élan-Jaune faisait son ievoir. La colère lui inspira enfin la ruse éternelle des amants malheureux. Il s'avisa de réduire sa femme par la jalousie, et se lança dans le tourbillon des plaisirs indiens. On le revit dans les lieux suspects situés en dehors du camp et rendus bruyants par les chants et les danses. Il s'y montra effronté-

ment en compagnie de jeunes personnnes moins timides que l'Élan-Jaune, et ayant du reste aussi peu de conversation. Dans les rares instants qu'il passait au logis, il n'adressait plus la parole à sa femme et affectait d'ignorer sa présence. Au bout d'une semaine ou deux de ce manège, il remarqua un beau soir que les courroies avaient disparu. Quelques jours plus tard, ce fut le tour de la couverture. Quelques jours encore, et la jeune Indienne se mit à bavarder; mais elle avait affaire à un sourd et un aveugle, décidé à venger la blessure infligée à son orgueil de blanc. Enfin, la jugeant assez punie, il daigna la recevoir en sa grâce et le lui fit comprendre en lui caressant la tête comme à un petit chien. L'Élan-Jaune se fondit aussitôt de tendresse, et John Nelson vit que l'amour au désert était chose encore plus simple qu'il ne l'avait craint.

Le mariage modifia son opinion sur la femme de la nature. L'Élan-Jaune n'était vraiment qu'un gentil animal, mais il reconnut d'autre part que la femme intellectuelle est un préjugé de la civilisation et qu'un homme sage a tout ce qu'il lui faut quand il trouve son dîner cuit à point et sa squaw en train de jouer. La sienne était folâtre et lui faisait les tours les plus plaisants. Il était hors de doute qu'elle l'adorait et le vénérait; comment aurait-il pu en être autrement? Nelson s'attacha tout doucement à elle. Il sut bon gré à la Queue-Tachetée d'avoir fait violence à ses préjugés de blanc et s'avoua qu'il était rentré dans la vérité en épousant cette créature primitive, demeurée dans a. l'heureuse l'ignorance où la sagesse éternelle

nous a placés » ». Il en serait encore persuadé, si l'Ellan -Jaune n'avait pris à tâche de continuer son éducation sentimentale.

La lune de miel durait toujours. Nelson fut obligé de s'absenter pour une grande chasse. Aucun de ses compagnons ne reprit le chemin du camp avec autant d'allégresse. Il apportait à sa femme une robe en peau de daim, brodée de perles, que des Indiens rencontrés sur la route lui avaient troquée contre son gibier, et il se représentait la joie de la petite squaw en recevant ce brillant costume, objet de ses convoitises depuis longtemps. Il arrive, court à sa tente et ne trouve que quatre piquets. Étonné de s'être trompé, il tourne et retourne, va, vient : plus de tente, plus d'Élan-Jaune, plus rien. Un groupe de jeunes Indiens l'observaient. Il leur demande où l'Élan -Jaune a transporté leur demeure. Les Indiens éclatent de rire .

a. Elle est partie.

— Où?

— Oh ! là, répond le chœur en montrant la plaine du doigt.

— Comment,' là? »

Ils lui racontent alors que le camp a reçu en son absence la visite de l'Élan-Debout, le plus beau des Sioux. L'Élan-Debout était le don Juan du désert. Comme lui irrésistible et comme lui inconstant, il ravageait les cœurs des squaws et abandonnait ensuite ses victimes. L'Élan-Jaune ne lui avait pas répondu : « Je sais pas », comme autrefois à Nelson.

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