J.-J. Rousseau
Elle ne s'était pas attachée avec les courroies en peau de bison. Elle avait obéi docilement et elle était partie, emportant la tente, les couvertures et le grand panier d'osier.
(( Alors, fit Nelson en montrant les quatre piquets, c'est tout ce qui me reste?
— Oui, tout. ))
Le coup était dur. Les Peaux-Rouges ajoutèrent à son amertume en blâmant leur frère adoptif, qui ne se hâtait pas de poursuivre le ravisseur pour le tuer ou périr. 11 n'en avait pas la moindre envie. Quel que fût son dépit, il lui était impossible de se sentir blessé dans son honneur par un acte quelconque du petit Élan-Jaune. La Queue-Tachetée vint à son secours en déclarant qu'il ne voulait pas de vengeance, parce que le meurtre engendre le meurtre, oc Laisse ça tranquille, mon fils, ajouta le grand chef; il ne manque pas de beau poisson dans la rivière, ni de jeunes filles pour remplacer l'Élan- Jaune. » Les Indiens se turent devant cette parole respectée, mais Nelson sentait que la sympatliie publique n'était pas avec lui dans cette malheureuse affaire. Pour comble d'ennui, personne ne le plaignait de la perte de ses biens, parce que personne n'en aurait été affecté à sa place. Le Peau-Rouge est habitué à donner tout ce qu'il possède, aux occasions déterminées par l'usage. Les mœurs l'y obligent, et il ne trouve rien dans son cœur qui s'y oppose; seul peut-être entre tous les hommes, il ne sait pas dire : a Ceci est à moi, c'est là ma place au soleil )). Son détachement évangélique des richesses avait tou-
jours rempli Nelson d'admiration, mais il n'en sentit toute la grandeur que lorsqu'il fut mis en demeure de l'imiter. Son âme de Yankee s'efforçait en vain de s'élever à l'idéalisme d'un Sioux, et il lui était très pénible de se trouver sans toit, sans couvertures et sans marmite. Les vices de la civilisation sont tenaces; il n'était pas aussi facile que John Nelson l'avait cru de redevenir un sauvage.
Il fut recueilli par un vieux chef appelé TÉlan- Mâle, qui essaya avec bonté de panser sa blessure en lui offrant une de ses nièces. Nelson se laissa tenter par une seconde expérience. La première l'avait instruit, et il comptait bien ne pas retomber dans les mêmes fautes. Ses malheurs étaient venus de ce qu'il ne s'était pas assez simplifié depuis son arrivée au désert. Ce n'était pas faute d'y avoir tâché, mais un homme habitué à nos idées et nos sensations compliquées ne redescend pas aisément aux combinaisons élémentaires des esprits primitifs. Il n'avait pas su pénétrer dans l'âme d'une squaw, en supposant qu'une squaw ait une âme, et sa femme avait suivi instinctivement un homme de sa race, qui entendait son langage et savait se faire comprendre. Nelson revint avec la seconde aux pures lois de la nature, et les choses allèrent à merveille. II prit une couverture et parla à la jeune fille. Elle ne fit point de façons et l'accepta sur-le-champ. Ils entrèrent en ménage surle-champ aussi, avec la simplicité de l'âge d'or, dans une tente donnée par les Indiens, et Nelson épousa ensuite ses deux belles-sœurs, pour être tout à fait l'homme du désert, et parce qu'il s'attirait ainsi la
considération des squaws. Il établit une discipline sévère dans son petit troupeau, et sa tente mérita d'être citée en exemple à toute la tribu : a II y régnait, dit-il, une harmonie ravissante ». Cette fois, il était sûr d'avoir compris la femme peau-rouge et le mariage patriarcal.
Cependant il menait la vie du nomade à la suite des Ogallalas. Il parcourait avec eux la Prairie, plantant sa tente ici ou là, et toujours plus épris de la plaine sans fin, dont le manteau vert ondule à tous les souffles de l'air. Il avait oublié parents, amis, patrie; jamais la pensée de les revoir n'avait effleuré son esprit, et ce fut sans émotion qu'après de longs détours, il revint au lieu où il avait quitté les marcliands pour les Sioux. Il se demanda combien d'années s'étaient écoulées depuis, et fut surpris de n'en trouver que cinq. En cinq ans, il avait dépouillé les ambitions décevantes et les âpres convoitises de sa race. Il avait appris à discerner les faux biens d'avec les véritables, à placer l'absence de besoins au-dessus de la richesse, la vigueur de l'âme au-dessus de ces vains ornements de l'esprit qu'on acquiert dans nos écoles, la divine liberté au-dessus des organisations savantes, mais oppressives, des sociétés blanches. Il n'avait sacrifié que des ombres, et il était aiïranchi de la servitude du travail, des soucis de la prévoyance et de la tyrannie des usages reçus. Trop peu instruit pour atteindre aux idées abstraites, il sentait obscurément que là civilisation immole l'individu à l'espèce, et que la gloire de l'humanité s'achète souvent au prix du bonheur de l'homme.
Sur ces entrefaites, les éclaireurs du camp annoncèrent un matin l'approche d'un convoi de blancs, qui n'avaient pas l'air de marchands. Grande fut la surprise. La Californie n'appartenait pas encore aux États-Unis, et ses gisements d'or n'étaient pas découverts. Rien n'attirait les émigrants vers les Montagnes-Rocheuses, tout les retenait à l'est de la Prairie, et Nelson n'en avait pas rencontré un seul depuis qu'il était dans le désert. Il regarda le convoi s'installer hardiment à quelques centaines de pas des Sioux et ne put se défendre d'un mouvement d'intérêt pour ces étrangers de son sang qui savaient peut-être des nouvelles de la Virginie. Avec la permission de la Queue-Tachetée, il chargea ses trois femmes de vêtements de cuir, de mocassins et de peaux de bêtes, et alla offrir ses marchandises aux blancs. Les acheteurs se présentèrent en foule. Il leur demanda qui ils étaient, d'où ils venaient et où ils allaient.
Ils répliquèrent qu'ils se rendaient dans la Terre promise, située on ne savait où.
(( Nous sommes, continuèrent-ils, les Saints des derniers jours.
— Qu'est-ce que-c'est que ça? fit Nelson abasourdi.
— Nous sommes, dirent-ils encore, le peuple élu du Seigneur.
— Je suis le Lion du Seigneur », ajouta l'un d'entre eux, que Nelson sut plus tard se nommer Brigham Young.
Nelson considéra avec stupeur le Lion du Seigneur, mais il se garda de le contredire de peur de l'irriter, et se mit à remballer au plus vite ses marchandises :
« Je les crus tous fous, raconte-t-il, et je me dis que le plus tôt je serais au camp avec mes squaws, mieux cela vaudrait. »
Il était tombé sur une bande de Mormons, et le premier coup d'œil ne fut pas favorable aux civilisés. Nelson n'avait jamais entendu parler des Mormons. Il trouva que ses compatriotes étaient devenus bien bizarres en son absence; on ne rencontrait pas chez les Indiens de gens d'aussi mauvaise mine. La prudente Queue-Tachetée partageait sa fâcheuse impression. Le convoi était pourtant composé d'hommes de choix. Quelques mois auparavant, les Mormons avaient été chassés à coups de canon de leur ville de Nauvoo, dans l'IUinois. Ils avaient alors entrepris leur exode vers l'Ouest, et c'était leur avantgarde, commandée par Brigham Young, qui était venue se heurter aux Sioux en cherchant la Terre promise.
Au moment où John Nelson se retirait en hâte, suivi de ses squaws, le Lion du Seigneur lui proposa de guider la caravane jusqu'aux Montagnes- Rocheuses. Cette offre le laissa d'abord interdit. Il prit conseil de la Queue-Tachetée, qui le dissuada de toutes ses forces d'accompagner les étrangers. (( Ils ne me reviennent pas, disait le grand chef. Ils sont capables de te tuer. » Fut-ce pitié, comme Nelson l'assure, pour cette poignée d'hommes perdue dans le désert? Fut-ce amour du changement? Fut-ce le misérable appât d'un sac de dollars? Toujours est-il que John Nelson retourna vers son peuple un soir d'été de l'an 1847, et cette funeste résolulion
clôt la partie héroïque, poétique et philosophique de sa carrière. C'en est fait désormais de Cha-shasha-Opoggeo, le pseudo-Indien, et de ses aspirations vers une vie conforme à la nature. Un sauvage intermittent n'est plus qu'un déclassé.
Lorsque la Queue-Tachetée le vit décidé à partir, il lui dit :
(( Bien, mon fils; fais ce qu'il te plaira. Mais si tu ne reviens pas, j'irai te chercher; et s'il t'est arrivé du mal, je réglerai mon compte avec ces hommes blancs. »
Le chef commanda ensuite à ses jeunes guerriers de dévisager tous les membres de la caravane, afin de pouvoir les reconnaître au besoin.
Les trois femmes de Nelson restèrent au camp. 11 promit de leur rapporter beaucoup de cadeaux, de sorte qu'elles le virent s'éloigner sans regrets.
Les Mormons se remirent en marche dès le lendemain, sous la conduite de leur guide. On sait de quels jugements divers ils ont été l'objet. Les uns ont exalté leurs vertus tout en déplorant leurs erreurs religieuses. D'autres n'ont vu en eux que de grossiers sectaires, aussi méprisables que fanatiques. Devant ces contradictions, il n'est pas sans intérêt d'entendre un témoin impartial, qui ignorait jusqu'à leur nom et dont l'esprit était purgé de préjugés,
nous raconter ses impressions. Elles furent défavorables. Peut-être Nelson avait-il été gâté par son séjour chez une nation à laquelle on ne saurait contester l'avantage de ne pas avoir de populace, puisque tous sont égaux dans l'ignorance et la pauvreté. Quoi qu'il en soit, les Saints des derniers jours lui parurent fort rudes. Ils appartenaient presque tous à cette laide populace des civilisés dont il avait perdu l'habitude, et leur ignorance le choquait, au rebours de celle des Indiens. Il y a deux .sortes d'ignorance, celle de la lie des nations policées, qui est féroce et brutale, et ce que Rousseau appelait la a douce et précieuse ignorance », celle des enfants, des bergers d'Arcadie, des indigènes de Taïti avant l'arrivée des Européens, et de tous les simples qui ont l'âme pure. Les Sioux de la première moitié du siècle possédaient encore la (( douce et précieuse ignorance ». Les Mormons en étaient à l'ignorance féroce et brutale; il ne faut pas s'étonner que Nelson les ait trouvés d'une grossièreté rebutante.
Ils avaient pour eux d'être de joyeux compères. Ce n'étaient pas de ces saints dont la face austère et l'abord épineux glacent d'abord d'eflroi les tièdes et les doux. Ils aimaient à rire, leur prophète tout le premier; ils aimaient à jouer, à banqueter, à danser. Et, avec toute cette gaieté, leur guide ne se sentait pas en sûreté au milieu d'eux. Il finit par bénir les interminables sermons avec lesquels Brigham Young semblait prendre à tâche de remplir les soirées. Les chariots avaient à peine été dételés pour la nuit, que le Lion du Seigneur faisait asseoir tout le monde en
rond et commençait à prêcher. Quelquefois, d'autres lui succédaient, et l'on en avait pour trois heures avant d'oser faire un mouvement. Nelson trouvait le temps long, mais il ne tarda pas à comprendre : (( Sans ces services qui n'en finissaient plus, dit-il, je crois qu'il y aurait eu tous les jours quelqu'un de tué. Ils m'auraient assassiné sans plus de scrupule qu'un des leurs. » Quand Brigham Young tenait le peuple élu assis en rond des heures entières, il cherchait à les occuper, autant qu'à sanctifier leur âme.
On arriva sans encombre aux Montagnes-Rocheuses. La Terre promise devait se trouver de l'autre côté de cette barrière géante. Ainsi l'avait dit le grand conseil des Apôtres, et les imaginations s'enfiévraient de curiosité. On cherchait à deviner, à se représenter le nouveau Ghanaan. On le voyait avec les yeux de la foi et de l'espérance. On vivait dans le rêve, Nelson comme les autres. Il avait subi la contagion. Il avait été gagné, lui aussi, par l'impatience à la fois confiante et anxieuse de ses compagnons. Les sentiments qui agitaient ces hommes grossiers permettent de se représenter ceux de milliers de leurs semblables au temps des migrations de peuples, lorsque l'Europe était couverte de hordes mouvantes en quête de la terre inconnue où elles trouveraient l'abondance et dresseraient en paix des autels à leurs dieux. L'exode des Mormons a ressemblé à beaucoup d'autres des siècles très anciens, et c'est ce qui le rend intéressant.
Leurs yeux plongèient enfin sur le Grand Lac Salé,
et ce fut un instant solennel. Tous s'assirent et regardèrent, comme jadis les envoyés du peuple hébreu, si le pays était (( bon ou mauvais, s'il était gras ou maigre, s'il y avait des arbres ou s'il n'y en avait pas )). Une demi-heure se passa ainsi. Enfin on se remit en marche et l'on vint camper, sur l'ordre du prophète, dans un lieu qui parut à Nelson ce une mare à grenouilles » et où s'élève aujourd'hui la cité des Mormons. Il était onze heures du matin. Il y eut aussitôt un service d'action de grâces qui dura deux heures. Le reste de la journée se passa à prier et à manger. Le lendemain, Brigham Young traça l'enceinte de la ville future. D'autres colonnes de Mormons ne tardèrent pas à rejoindre l'avant-garde, et leur heureuse arrivée fut célébrée par des réjouissances que Nelson appelle crûment des orgies, sans en être du reste le moins du monde scandalisé, et qui se prolongèrent toute une semaine. Il s'arracha pourtant à ces délices. Le mal du désert l'avait repris, et il lui tardait de retrouver sa tente et ses squaws. D'autre part, il continuait à ne pas être rassuré. Ce fut au galop de son cheval qu'il sortit du campement, le sac de dollars dans sa poche et le cœur léger, trop heureux de s'échapper sain et sauf du milieu de ces gens singuliers.
Je remarque, sans insister sur le rapprochement, que ce fut au retour du Grand Lac Salé, après s'être exposé de nouveau à l'influence des blancs et en compagnie de chasseurs canadiens rencontrés dans la montagne , qu'il s'exerça pour la première fois à scalper. Il ne s'en était jamais avisé chez les Sioux,
ni ceux-ci pour lui. Les Canadiens se moquèrent de lui, le traitèrent de femmelette, et firent si bien qu'il tua un Indien et le scalpa : (( Je ne suis pas particulièrement dégoûté, dit-il; mais je suis obligé d'avouer que ce fut sans plaisir. Le résultat fut ce qu'on pouvait attendre. Je fis un abominable gâchis de mon premier sujet. Il y a un tour de main. » Ses compagnons eurent l'obligeance de lui donner des leçons, et il rentra dans la Prairie avec un talent de plus.
Il avait hâte de revoir son logis, mais le désert était vaste, et les Sioux sont de grands voyageurs. L'hiver commença et s'acheva avant qu'il pût découvrir leurs traces. D'autres Indiens lui apprirent enfin où campaient les Ogallalas. Il y courut, il y vola, au mépris de la distance, de la fatigue et des dangers, tant il était mal guéri encore du préjugé du foyer, découvrit enfin le campement familier et y entra joyeusement. Il voulut saluer en passant le vieux chef l'Élan-Mâle, oncle de ses trois femmes. L'Élan- Mâle était assis auprès du feu, dans sa tente, et fumait sa pipe au milieu de son harem. Il fit asseoir son neveu et lui dit avec tranquillité : « Frère, j'ai de mauvaises nouvelles pour toi. Tes squaws sont parties. Un guerrier les a prises. ))
(( Cela me coupa la respiration, raconte Nelson, mais je me remis promptement et répliquai :
— Le même les a toutes prises?
— Oui.
— Où est-il?
— Ici, dans le camp. Mais n'y fais pas attention.
Je te donnerai d'autres squaws, tout aussi bonnes, sinon meilleures. J'ai tes chevaux et ta tente. Je ne leur ai pas permis d'emporter rien de ce qui était à loi. ))
Ayant prononcé ces paroles calmantes, le vieux clief se grisa abominablement avec du whiskey que son neveu lui apportait, et s'endormit du sommeil du juste. A son réveil, il manda Nelson et lui présenta une squaw dont la tête était cachée sous une couverture : « Tiens, mon frère, voilà une femme que nous te donnons. Tu ne seras pas sans squaw. »
Nelson enleva la couverture et vit une jeune Indienne d'assez bonne mine. Il aurait été de mauvais goût de compliquer une affaire aussi simple. Nelson se contenta de dire : ce Très bien. Toi, va, et arrange ma tente. »
La fiancée se retira, suivie des autres femmes, et l'ÉIan-Màle dit au fiancé : « Elle a dix-huit ans. Elle m'a coûté un cheval. Elle a déjà été mariée; mais je ne peux pas faire mieux pour le moment. Tu n'as pas besoin de lui faire la cour. J'ai arrangé ça; tu es dispensé de toutes les cérémonies. Elle est à toi. Maintenant va, et prends-la. »
a Alors j'allai dans ma tente. »
C'est ainsi qu'il fut marié pour la cinquième fois, et il crut avoir atteint l'extrême limite de la simplicité. Sa nouvelle femme avait mauvais caractère; cependant il la supportait, par un reste d'habitude de civilisé. Malheureusement, au bout de quelques mois elle perdit un de ses parents et se mit en devoir do le pleurer selon les rites, car c'était une personne
qui se piquait de correction. Elle commença par hurler trois jours et trois nuits sans interruption. Le quatrième jour, Nelson aperçut un rassemblement autour de son logis. Il s'approcha. Sa femme prenait le deuil selon la coutume sioux, en distribuant ses biens et ceux de son époux. Elle avait déjà donné les chevaux et leur harnachement, les vêtements, les pièges à castor, la poire à poudre. Nelson arriva juste à temps pour voir passer sa tente aux mains « d'une brute qui aurait bien pu ne pas l'accepter », et son fusil, son précieux fusil, aux griffes d'une vieille squaw. (( Ça, dit-il, je ne pus y résister. J'empoignai mon fusil et le repris. )) Lorsqu'il n'y eut plus rien à donner, Mme Nelson saisit un couteau de boucher et se coupa les cheveux. Elle coupa aussi sa robe au-dessus des genoux et se fit aux jambes des incisions qui partaient de la cheville et montaient jusqu'en haut des cuisses. Elle en fit autant à ses bras et s'en alla, ruisselante de sang, tourner autour du camp en poussant des hurlements. Une troupe de vieilles Indiennes la suivaient en glapissant. Quand la troupe hideuse se fut éloignée, Nelson ramassa son fusil et sortit du camp. Il gagna une éminence située à quelque distance, s'assit et se prit à songer.
Ses réflexions étaient amères. Il était décidément au-dessus de ses forces de pratiquer la philosophie peau-rouge. Il était inadmissible qu'un honnête homme fût exposé tous les jours de sa vie à coucher à la belle étoile, parce qu'il avait perdu un cousin de sa femme ou pour telle autre circonstance futile. Le
problème de la propriété lui apparut sous des couleurs nouvelles. Jusqu'ici, son idéal avait été de se rapprocher en toutes choses, et le plus possible, des plans de la nature. La nature n'ayant inscrit nulle part la loi du tien et du mien, les Sioux se conformaient à ses desseins en ne possédant rien avec fixité. C'était évident, mais un doute s'élevait à présent dans l'âme de leur frère adoptif. La supériorité de l'homme sur les autres créatures ne consisteraitelle pas précisément en ce qu'il sait s'écarter à propos des plans de la nature? C'est parce qu'il la violente qu'il la domine, et cette domination est sa grandeur. L'idée de propriété, qui ne vient pas à un bison ou à une antilope, est une de ces heureuses infractions à la morale animale sans lesquelles le progrès est impossible. L'histoire nous prouve en effet qu'elle existe chez toutes les nations policées, qu'il n'est pas de nation policée sans elle, et l'exemple des Sioux n'est pas pour donner un démenti à l'histoire. Ces Peaux-Rouges, se disait Nelson sur sa colline, ont certes de grandes qualités; mais quels barbares! que de brutes parmi eux, sans compter l'imbécile qui avait accepté sa tente! Ont-ils même d© si grandes qualités? Les Sioux possédaient-ils encore ces vertus sublimes qui l'avaient frappé lors de son arrivée au milieu d'eux?
Non, ils ne les possédaient plus. 11 était inutile de chercher à s'aveugler. Les « enfants innocents et inoffensifs » de jadis étaient devenus des êtres détestables et dangereux, depuis que la route de la Californie était ouverte aux blancs. Il y avait bien peu
de temps de cela, deux ans à peine, puisque l'exode des Mormons avait été le signal de l'émigration vers le Pacifique; mais les événements s'étaient précipités, grâce 5 la découverte des gisements d'or de la Californie, et la Prairie était à présent sillonnée par de nombreuses caravanes. Il y avait même un service de diligences à travers le désert. La civilisation arrivait au grand trot, en claquant du fouet, et déjà les Peaux-Rouges étaient méconnaissables.
Les blancs leur vendaient une horrible eau-de-vie, à l'ivresse méchante, qui stimulait tous leurs mauvais instincts. Les blancs apportaient des vices nouveaux, qui se propageaient avec rapidité chez des peuples dépourvus de tout frein moral. Les blancs traitaient les Indiens en ennemis et éveillaient dans leurs âmes des sentiments haineux. C'en était fait de la tranquillité du désert. Ce n'était plus la peine d'être un sauvage, et d'être marié à une sauvagesse couverte d'entailles « dont quelques-unes avaient un demi-pouce de profondeur ».
Nelson réfléchissait toujours. Il était décidé à renoncer à son expérience et à quitter les Indiens. Sa squaw ne l'embarrassait point; il l'abandonnerait comme il avait été lui-même abandonné, et il en reprendrait une autre quand la fantaisie lui en viendrait. La femme sauvage avait décidément été une déception, le mariage sauvage un insuccès, et John Nelson avait été un naïf de ne pas les traiter l'un et l'autre avec le sans-façon qu'ils méritaient. Son parti était pris. Il allait gagner le fort Laramie,
situé dans les Montagnes-Rocheuses, et commencer une nouvelle existence.
A cet endroit de ses méditations, il vit monter vers lui la petite fille de l'Élan-Màle. L'enfant lui dit que son père désirait lui parler dans sa tente. 11 la suivit :
(( Assieds-toi, mon frère », fit le vieux chef en l'apercevant.
L'Élan-Mâle alluma sa pipe, son hôte alluma la sienne. L'Indien prit la parole, et il fut visible dès les premiers mots qu'il avait deviné les pensées basses du jeune blanc, ses vifs regrets et sa colère, lors de la distribution de ses biens.
« Mon frère, dit-il, tu parais abattu. Prends courage. Le soleil brillera tout à l'heure. Il y a des temps où nous nous sentons malheureux, mais le Grand-Esprit qui est là-haut nous voit et il aura soin de nous. Il nourrit les oiseaux et les animaux dans la prairie et il veillera sur toi. Ta squaw a donné tous tes chevaux et tout le reste, mais n'y fais pas attention; il te sera rendu davantage. Je te donne le cheval Isabelle qui est dans mon troupeau. Va, prends-le et monte-le. Et s'il t'en faut d'autres, prends dans mon troupeau. Prends tous ceux qui te plairont, excepté les chevaux des enfants. »
J'ai traduit mot à mot ce discours, parce qu'il est exquis de piété confiante, d'indulgence et de finesse. Un prédicateur chrétien n'aurait pas mieux dit, et il n'aurait pas offert à la fin de son sermon de remplacer les chevaux perdus. Mais le vieux chef s'adressait à un cœur ulcéré, fermé pour l'instant aux sen-
timents généreux. Nelson accepta le cheval isabelie et annonça son départ pour Laramie. ce C'est bien, mon frère, se contenta de répondre l'Indien. Va, mais reviens bientôt. Tu me manqueras. »
ce Le lendemain matin, poursuit Nelson, je jetai mon fusil sur mon épaule, montai sur le cheval isabelie de l'Élan-Mâle et sortis solennellement du camp. »
De nouvelles années d'apprentissage comm-ençaient pour lui.
Il s'agissait de défaire l'œuvre des dernières années et de plier de nouveau ses épaules au joug social. Le poids en était bien léger dans ces contrées neuves, mais c'était pourtant un joug, et John Nelson en avait perdu Thabitude. Il avait possédé sept ans l'indépendance parfaite, sans autre restriction que le respect de l'indépendance du voisin. Chez les Sioux, personne n'avait d'ordres à lui donner, et il n'avait d'obligations envers personne. C'était le royaume de la fantaisie. Il restait au camp si tel était son bon plaisir. Si tel était son bon plaisir, il chargeait sa tente sur un cheval, se faisait suivre de sa squaw et s'enfonçait dans la solitude, à la recherche de l'antilope ou du castor. Son gibier le nourrissait de sa chair et l'habillait de sa peau. Sans besoins comme sans contraintes, il était l'homme libre, l'homme idéal, presque chimérique, dont se
plaisent à rêver chez nous quelques braves gens. Des causes mesquines l'avaient dégoûté de son grand bonheur et il s'était sottement fait reprendre par l'ennuyeux engrenage de nos organisations sociales. Même dans les Montagnes-Rocheuses, il lui fallait rapprendre un semblant d'ordre, compter avec les mœurs et la police. Il lui fallait payer son loyer, sa dépense au cabaret, et cela ne lui paraissait plus naturel. Il lui fallait gagner sa vie, tâche difficile pour qui n'a appris d'autre métier que celui de Peau-Rouge.
Le hasard parut tout d'abord le favoriser. En arrivant à Laramie, il rencontra un convoi de marchands canadiens qui allaient trafiquer avec les Indiens de la Prairie. Ces marchands l'engagèrent en qualité d'interprète à raison de 75 dollars par mois, et eurent soin de lui fournir pour plus de 75 dollars par mois de café, sucre et autres « objets de luxe », de manière qu'à la fm de la saison, l'employé devait de l'argent à ses maîtres. C'était élémentaire, et néanmoins Nelson en demeura suffoqué, tant il était devenu étranger aux combinaisons commerciales. Il se fâcha. On en vint aux menaces. Il fut obligé de chercher un refuge chez les Sioux et il était prêt, dans sa fureur, à signer un nouveau bail avec le désert; mais rien ne se recommence dans la vie. Le malaise et le mécontentement régnaient parmi les Peaux-Rouges. On sait que les progrès de la colonisation vers l'ouest amenèrent le gouvei'nement américain à conclure des traités avec les Indiens. Ceux-ci s'engageaient à ne pas molester les
caravanes d emigrants, ou à céder aux blancs des portions de territoire, et le gouvernement leur promettait en échange des subsides payables en nature : provisions de bouche, couvertures, armes et munitions, quincaillerie, verroterie. A en croire John Nelson, une minime partie des fournitures convenues arrivait à destination. Le reste était happé au passage par des fonctionnaires chargés de le distribuer. Ainsi qu'il arrive trop souvent, le monde chrétien se révélait à un monde païen par des actes de mauvaise foi et d'iniquité. D'autre part, on vendait beaucoup d'eau-de-vie aux Indiens. Ils n'avaient qu'entrevu les blancs, et ils n'étaient déjà plus qu'un peuple dégracié, enveloppant toute la race des spoliateurs dans une haine de brutes.
Ils furent poussés à bout par le besoin. A mesure qu'on leur rognait leur territoire, ils manquaient de gibier. Les agents de Washington n'en avaient cure et les laissaient imprudemment mourir de faim.
« Pour citer un exemple des infamies de ces genslà, dit Nelson, nous restâmes une fois trois mois sans bœuf, n'ayant absolument rien à manger qu'une quantité de barils pleins d'os de porc, d'où l'on avait ôté toute la viande. Il en résulta une famine, et les Indiens furent obligés de tuer leurs chiens pour subsister. Le gouvernement ne se doutait de rien. On votait tous les ans une somme considérable pour la nourriture des Indiens, mais elle avait à passer par plusieurs mains, et il ne nous en arrivait que les os susdits. ))
Une explosion était inévitable. Elle eut lieu à
propos d'un incident puéril, et la guerre éclata entre Américains et Peaux-Rouges. John Nelson est d'avis que les événements dont la Prairie fut alors le théâtre (( n'ont peut-être pas leurs égaux dans l'histoire du monde ». Nous nous abstiendrons pourtant de les raconter. Il nous suffit d'avoir montré comment la paix et le bonheur avaient fui le désert au contact d'un état social supérieur. L'arbre de la science du bien et du mal avait une fois de plus porté malheur à l'homme. A la seule approche d'un peuple nourri de son fruit, la malédiction divine s'était appesantie sur l'heureuse Prairie, transformée en champ de bataille. Les massacres s'y succédaient, suivis de représailles cruelles. Les voix légères de la solitude étaient remplacées par le bruit des armes à feu et des lourds chariots. Un John Nelson, rêveur incorrigible malgré sa rusticité, n'avait plus qu*à quitter la place.
Un jour qu'il était allé vendre des peaux de castor à un fort américain, il découvrit une petite ville dans le voisinage du fort, à un endroit où il n'y avait pas même une maison six mois auparavant. Il jugea l'occasion propice pour rentrer dans la vie régulière. Les affaires le tentaient. Sa mésaventure avec les marchands canadiens n'avait pas été une leçon perdue. Elle lui avait donné des notions sur le commerce civilisé, et il lui semblait qu'il s'en tirerait aussi bien qu'un autre. Il s'associa avec un autre chasseur de castors, et tous deux employèrent l'argent de leurs fourrures à fonder un cabaret. L'influence bienfaisante que la probité indienne avait exercée sur Nelson se fit sentir dans le choix de l'enseigne. Le cabaret
s'appela : Au nid de voleurs, afin que personne n'y fût trompé. Il contenait une salle de jeu, présidée par un croupier à gages qui ne trichait point; mais la banque gagnait invariablement. Fidèle à son nom, le ?\id de voleurs plumait le client ouvertement et, pour ainsi dire, loyalement. Après tout, c'était un progrès sur les établissements où l'on trichait. Le public le comprit ainsi et assiégea en foule le cabaret modèle. Les concurrents furent obligés de fermer les uns après les autres. John Nelson devint l'un des notables de la ville et tout aurait été pour le mieux dans le meilleur des mondes sans les mauvaises manières des Américains.
Ils étaient beaucoup moins bien élevés que les sauvages; cela ne se pouvait nier. Autant les Indiens avaient d'empire sur eux-mêmes et de dignité, autant les clients du Nid de voleurs étaient des êtres impulsifs, incapables de réprimer un premier mouvement. A la moindre contrariété, ils sortaient leurs revolvers et tiraient à tort et à travers pour soulager leur impatience. Des maladroits, de plus, qui visaient une lampe et tuaient un homme. Il fallut établir un cmietière derrière la maison, à une centaine de pas. Même dans les Montagnes-Rocheuses, ces choses-là font à la longue mauvais etïet. Nelson eut avec son associé un entretien à la suite duquel ils vendirent leur fonds et en touchèrent le prix, après quoi ils vinrent avec une naïveté sublime tenter la chance chez leur successeur. Celui-ci n'avait eu garde d'altérer la tradition. — a Nous eûmes le sort de nos anciens clients, raconte piteusement notre héros, et
fûmes tous les deux nettoyés. » Ils quittèrent la ville l'oreille basse, fort en peine de l'avenir. C'était la seconde tentative de Nelson pour reprendre pied dans la société blanche, et elle n'avait pas été plus heureuse que l'affaire des marchands canadiens. Il n'était pas de force; il s'était trop simplifié au désert.
Une vague inquiétude lui venait de ne plus être à sa place nulle part. Disciple sans le savoir de notre XVIII® siècle français, il avait vécu depuis l'âge de seize ans selon les préceptes de la philosophie de la nature, et il ne s'y reconnaissait plus dans le code moral des peuples éclairés. Leurs distinctions du bien et du mal étaient trop subtiles pour lui; elles lui échappaient. Il restait pourtant une dernière expérience à tenter. Nelson n'avait pas oublié les Saints des derniers jours, qu'il avait guidés jadis au bord du Grand Lac Salé. Le bruit de leur prospérité était venu à ses oreilles. Une cité florissante s'élevait au lieu où il avait vu Brigham Young, comme les héros fondateurs de villes de l'antiquité, tracer l'enceinte de la nouvelle Sion et dresser le Tabernacle, à l'endroit précis où les chariots de son peuple s'étaient arrêtés. Il y avait là une autre forme de société, un autre monde d'idées, qui lui conviendraient peut-être mieux que ceux des vieilles communautés chrétiennes. Le hasard, ou sa bonne étoile, semblaient justement le pousser vers le Grand Lac Salé. En errant dans la montagne, seul et à pied, il avait reçu l'hospitalité dans un petit village de Mormons. Son hôte lui offrit une lettre d'introduction pour son
beau-père, le prêtre Josué, qui habitait la capitale des Saints des derniers jours, et il partit avec la lettre, afin de voir ce que la chance lui tenait en réserve dans la Jérusalem moderne.
Il fut bien reçu par le vieux Josué et sa femme. Tous deux étaient de bonnes gens, charitables et pieux, qui tinrent à honneur de garder sous leur toit l'étranger envoyé par la Providence. Josué promit de lui trouver une occupation agréable, à une seule condition, la plus juste et la plus raisonnable du monde : qu'il se fît Mormon. Pas de baptême, pas de place, les Saints des derniers jours donnant naturellement la préférence à leurs frères sur les Gentils.
Nelson n'était pas préparé à cette exigence, si facile pourtant à prévoir. Dans l'espoir de gagner du temps, il rappela à sa mémoire l'admirable discours qu'un pauvra Indien ignorant lui avait tenu un jour sur l'impie qui se met en souci du lendemain et va disant : Que mangerons-nous? Que boirons-nous? De quoi serons-nous vêtus? Il répéta au Mormon ce que l'Élan-Màle lui avait dit du Grand Esprit, qui nourrit les oiseaux et les bisons, ajoutant qu'il ne doutait pas, quelles que fussent ses croyances, d'avoir toujours de quoi satisfaire sa faim. Il s'adressait mal. L'adorable imprévoyance conseillée par l'Évangile, si peu comprise en nos siècles de dur labeur et de cupidité, n'était nulle part plus mal vue que chez la nation utilitaire par excellence, auprès de laquelle le reste des États-Unis n'est peuplé que de songecreux.
Josué répliqua qu'un homme ne vit pas seulement
pour manger; qu'il a une autre mission à remplir, savoir : devenir prospère, labourer le sol, féconde, la terre. Conclusion : il fallait se faire Mormon au plus vite, et s'assurer ainsi une félicité perpétuelle.
Après avoir travaillé douze ans à se persuader contre toutes ses inclinations, que les Sioux avaient raison de ne pas amasser, ni même posséder, Nelson était sommé de croire soudain que la richesse est d'institution divine et que l'homme a été mis sur la terre pour faire fortune.
Il résista longtemps, ce qui est d'autant plus à son honneur que la religion mormonne ne le choquait en aucune façon. Il s'était accoutumé à considérer les théologies de si haut, que son esprit planait au-dessus de leurs variations, et il ne voyait qu'une objection à faire aux doctrines de Brigham Young : la polygamie.
« Je n'étais pourtant pas particulièrement délicat sur ce sujet, dit-il, ainsi que le prouvent mes expériences avec mes squaws; mais ce qui peut être toléré avec une Indienne ne peut pas l'être avec une blanche : tel est du moins mon sentiment. »
Il luttait, cherchait du travail partout, ne trouvait rien, et les mois passaient. Quand le vieux Josué le vit à point, très las, et découragé de ses vains eflbrts, il lui dit qu'il connaissait une place avantageuse, qui était à lui s'il se convertissait. Nelson céda, et rendezvous fut pris pour le baptême.
Le lendemain, au lever du soleil, le prêtre et son néophyte sortirent de la maison et se dirigèrent vers une tannerie située dans le voisinage. Ils y trouvèrent
un réservoir creusé dans la terre. Le temps était glacial, l'heure déserte. Frère Josué et frère Nelson se prirent par la main et sautèrent dans l'eau tout habillés. Le prêtre récita des prières, plongea la tète de son compagnon sous l'eau, et ce fut le baptême. Ils sortirent du réservoir tout grelottants, coururent se sécher, déjeunèrent, et frère Nelson connut le sort heureux qui l'attendait.
Un riche Mormon, frère Nathaniel, allait en Angleterre pour les alYaires de la communauté. Son absence devait durer trois ans. Il lui fallait quelqu'un pour surveiller ses intérêts, garder sa maison et ses femmes, présider la table commune et y maintenir la paix, servir de directeur spirituel, aussi bien que de factotum, à une famille considérable; être enfin un autre lui-même — en tout bien tout honneur, s'entend. Le vieux Josué lui avait affirmé qu'il ne pouvait trouver mieux que le frère Nelson, homme jeune, gai et actif, d'une expérience audessus de son âge. Frère Nathaniel avait approuvé ce choix prudent, et il ne restait plus qu'à signer le contrat par lequel le bonhomme se substituait Nelson pour commander au logis. Ils signèrent, le vieux partit et le jeune chaussa ses pantoufles. Mme Josué se chargea de l'initier à ses nouveaux devoirs et de le présenter à mesdames Nathaniel.
L'excellente femme lui donna auparavant de précieux conseils. Elle attira son attention sur la nécessité d'être populaire parmi les femmes confiées à sa garde. Son bonlieur présent et sa fortune à venir en dépendaient. Il allait avoir à conduire mesdames
Nathaniel dans le monde; ce soin rentrait dans ses attributions. En les voyant contentes et d'accord sous sa tutelle, le monde concevrait la plus haute opinion de ses capacités et songerait à lui pour des postes importants. Tous ses efforts devaient donc tendre à entretenir la bonne harmonie dans la maison. Aussi longtemps qu'elle durerait, Mme Josué lui promettait que sa vie serait une fête gigantesque. L'ayant ainsi prêché, elle le présenta solennellement à ses pupilles.
Frère Nathaniel possédait trois femmes. L'aînée, sœur Rébecca, approchait de la cinquantaine et avait deux grandes filles. Son caractère enjoué s'était assombri sous l'empire de peines secrètes, et elle avait l'air de lassitude propre aux femmes qui ont éprouvé de profondes désillusions. La seconde, sœur Mary, était une personne de vingt-quatre ans, mère d'un jeune enfant. Mécontente de son sort, elle souriait rarement et exhalait librement sa méchante humeur. Venait enfin sœur Annie, une adorable Anglaise de dix-huit ans, au teint blanc et aux cheveux bouclés, fraîchement débarquée dans la ville des Mormons, où le vieux Nathaniel s'était hcâté de l'épouser presque à la veille de son départ. Sœ-ur Annie n'était encore qu'une enfant et n'avait renoncé ni à l'amour ni au bonheur, malgré son étrange mariage.
Ces trois dames habitaient des chambres séparées, donnant sur un corridor à l'entrée duquel l'appartement de Nelson formait corps de garde. Elles tenaient le ménage à tour de rôle, une semaine cha-
CLine; mais le seul Nelson s'acquittait des emplettes, dont il décidait à son gré. Ses pupilles allaient avec lui à la promenade, en visite, au bal; elles donnaient des fêtes avec lui, s'épanchaient avec lui; il était le majordome, le confident, le père, le frère, l'ami; que n était-il pas? Il aurait pu être insupportable dans l'exercice de son autorité, et il était complaisant, généreux, infatigable. On pouvait acheter ce qu'on voulait; il ne se refusait jamais à aucun caprice. Il n'était jamais las de danser. Il n'avait pas son pareil pour conduire une voiture à bride abattue. Il était joyeux et amusant. Sœur Rébecca oubliait ses déceptions en l'écoutant. Sœur Annie en raffolait, et l'on entendait rire sœur Mary. Ah! le beau temps, et que l'on était peu pressé de voir revenir le vénérable Nathaniel !
Les yeux noirs, le teint blanc et les dix-huit ans de sœur Annie perdirent tout. Ils agirent sur Nelson avec la force d'une révélation. Veuf de plusieurs squaws, il découvrait la femme, et ce n'était pas impunément. Il était contraint de s'avouer qu'elle gagnait prodigieusement à devenir la créature artificielle tant raillée par nos moralistes. La belle Annie le raccommodait avec la civilisation. Il lui en témoigna sa reconnaissance; elle ne parut pas offensée. «J'en devins amoureux fou, et elle avait un grand attachement pour moi. » Nelson n'eut bientôt plus qu'à souhaiter, et souhaita en effet de tout son cœur, que le frère Nathaniel restât au fond de la mer en revenant d'Angleterre.
Sur ces entrefaites, Rébecca eut un de ses accès de
UN ÉVADÉ DE LA CIVILISATION. 22o
mélancolie. Elle errait dans la maison comme une âme en peine, a On aurait dit, raconte Nelson, qu'elle avait perdu un dollar et qu'elle le cherchait. » Dans son ennui, elle se permit à table une remarque blessante sur l'heureuse Annie. Nelson ne put le supporter.
(( Sœur Rébecca, dit-il, vous ne devriez pas parler ainsi de votre sœur Annie. Je ne trouve pas cela bien de votre part et je suis sûr que frère Nathaniel serait très mécontent s'il était ici. — Je pris, continue Nelson, mon air le plus dévot etje poursuivis : Je considère ces remarques critiques sur votre chère sœur comme inexcusables et parfaitement inconvenantes. — Ma péroraison fut soudainement interrompue par Annie. Me jetant un regard débordant de tendresse, elle bondit sur sœur Rébecca et l'attaqua des deux mains. »
a Je contemplai pendant quelques instants la marche des événements. Réfléchissant ensuite que frère Nathaniel m'avait délégué pour exercer l'autorité en son absence, je dis à la sœur Mary de m'aider à les séparer. Nous y parvînmes après une longue lutte, mais ce ne fut pas avant que sœur Rébecca eût perdu une partie de ses boucles et deux ou trois de ses dents de devant. »
Cette scène fut la revanche de la femme du désert. Jamais ses squaws ne s'étaient battues ainsi, jamais elles ne lui avaient causé de pareils embarras. Il n'était pas admis au désert que les idées et les sentiments des femmes, leurs joies ou leurs peines, pussent jouer un rôle dans les préoccupations des
hommes, et ainsi se trouvait supprimée la source la plus abondante de chagrins et de difficultés que le progrès ait fait jaillir sous les pas de l'humanité. La mauvaise conscience de Nelson ajoutait à ses alarmes. Gardien infidèle, il envisageait avec effroi les conséquences d'un scandale qui ne manquerait pas d'attirer l'attention sur lui. Il ne tarda pas en effet à s'apercevoir qu'il était espionné, et il se voyait déjà perdu pour avoir trompé la confiance d'un personnage aussi important que frère Nathaniel. Sans balancer un moment, il fut trouver Rébecca : ce Ma sœur, lui dit-il, vous êtes absurde. J'ai fait de mon mieux pour que vous soyez toutes heureuses, et vous me le rendez en essayant de me perdre. Je m'en vais. Vous verrez, quand je serai parti, quelle sottise vous avez faite. Quel que soit mon successeur, vous me regretterez, )) Rébecca sentit sa faute et pleura. Mary eut une attaque de nerfs. La pauvre Annie sanglotait amèrement. Tandis qu'elles s'abandonnaient toutes trois à leur désespoir, l'objet de tant d'intérêt fit son paquet et s'enfuit.
Il n'était pas au bout de ses alarmes. Impitoyable pour les renégats, Rrigham Young les faisait poursuivre par des fanatiques qu'on appelait dans la montagne les anges destructeurs, et qui passaient pour assassiner les fuyards. Nelson se souvenait d'être tombé jadis dans une de leurs embûches, pendant un de ses nombreux voyages, et de n'avoir échappé qu'à grand'peine à une sorte de géant, peint et déguisé en Peau-Rouge. Il se glissa hors de la ville et courut longtemps sans s'arrêter. Au moment de perdre de
vue la nouvelle Jérusalem, il s'arrêta pour reprendre haleine et abjurer solennellement le mormonisme. Jetant alors un dernier regard sur le lieu où il avait aimé, il se remit à courir aussi vite que ses jambes pouvaient le porter :
(L Pendant deux jours entiers, raconte-t-il ingénument, je fus fou de terreur à l'idée que les anges destructeurs auraient vent de mon départ et me poursuivraient pour sauver mon âme en me tuant; c'est ainsi qu'ils présentaient les choses quand on apostasiait et qu'on quittait la vallée. J'étais aux aguets, et déterminé à vendre ma vie chèrement. »
Il arriva pourtant sans encombre dans la Prairie et se trouva de nouveau en face du vieux problème : Qui était-il? où était sa place dans le monde? Il alluma sa pipe, et il s'assit pour examiner le parti à prendre.
Il n'était qu'un faux Indien, aussi faux que le colosse barbouillé de rouge et de bleu qui lui avait un jour couru sus du milieu d'une touffe de roseaux. Les Peaux-Rouges lui avaient enseigné leur langue, leurs ruses de chasse et de guerre. Ils n'avaient pu lui donner leur impassibilité, leur tranquille imprévoyance, leur pauvreté d'idées. Ils ne l'avaient pas amené à partager leur conception de ce qui est bon et utile dans la vie, à croire que l'homme n'a plus rien à désirer quand il est nourri et à peu près vêtu. Quelque inculte que fût John Nelson, il avait pour ainsi dire dans le sang les germes d'un idéal plus élevé, et il n'avait pu changer sa nature morale aussi aisément que son costume. Il avait beau porter
des mocassins au lieu de souliers, une veste en peau d'antilope au lieu de redingote, il était toujours le bourgeois romantique qui s'amuse à jouer au sauvage et trouve poétique de tirer de l'arc. Il aimait toujours le désert à la faconde Ghactas, et non de la Queue-Tachetée. Il écoutait, comme Chaclas, Tàme de la solitude respirer dans la nuit ; la Queue-Tachetée n'écoutait dans la nuit que les bruits indiquant où l'on trouverait demain le bison. Ce n'était que dans l'imagination de John Nelson que sa vraie place était dans un camp de Sioux.
Il n'était aussi qu'un faux civilisé. Ce n'était rien d'avoir oubUé comment l'on pensait et l'on sentait dans la Virginie; il aurait pu le rapprendre; mais il avait brisé les mille entraves au moyen desquelles la société contient et règle les moindres mouvements de ses membres, et l'on sait combien ces entraves paraissent redoutables à qui en a été un temps soulagé.
Nous sommes tous dans la situation de Gulliver cliez les Lilliputiens, lorsqu'il n'avait pas un de ses membres, pas un de ses cheveux, qui ne fût immobilisé par des fils reliés à des pieux. Nos lois, nos usages, nos traditions, nos préjugés sont les fils et les pieux par lesquels actions, idées, passions, jusqu'à nos tendresses et nos rêves, sont maintenus dans les routes permises et les justes bornes. Nous ne le supportons que parce que nous n'avons jamais connu autre chose, et quiconque a goûté de la liberté ne revient pas volontiers tendre ses pieds et ses mains aux liens qui font la sécurité de tous et l'ennui de chacun. La place de John Nelson n'était pas non plus
au foyer paternel; elle n'était plus nulle part, el c'était le résultat de son expérience.
La conséquence fut qu'il tourna au vagabond. Il eut envie de revoir sa famille, dont il n'avait pas eu de nouvelles depuis vingt ans, et abandonna son projet avant d'avoir traversé le Missouri, écœuré de la stupidité et de la scélératesse des blancs. Il avait dû reprendre leur costume, et ses* bottes le gênaient. Un marchand lui avait vendu très cher une montre en or, qui se trouva n'être que du cuivre. Un voiturier lui vola sa malle et son argent. Un grossier Yankee l'obligea à lui envoyer une balle dans le corps pour sauver sa propre vie. Et il n'était encore qu'au quart de la route! Il retourna prudemment sur ses pas et loua ses services à un individu qui fondait une auberge dans la Prairie, au bord de la route suivie par les convois d'émigrants. La place était bonne et le patron d'humeur facile : ce Au bout de trois mois, dit Nelson, je sentis que cela ne pouvait pas durer. Je passais mon temps à regarder la Prairie et à souhaiter d'y être. J'enviais jusqu'au vieux chasseur Vendredi, qui venait et allait a son plaisir, tandis que j'étais attaché comme un cheval boiteux. A la fin, je ne pus y tenir plus longtemps, et je dis à Ackley que j'étais obligé de le quitter; que je deviendrais fou si je restais! »
L'aubergiste essaya de le retenir : a Non, Ackley, répliqua Nelson. Vous avez été bon pour moi, et je vous porte amitié plus qu'à homme du monde; mais il faut que j'aille, parce que ma vie est là (je montrais la Prairie). Quand je suis venu ici, je croyais
que je pourrais me fixer; mais le vieux sentiment est redescendu sur moi, et il faut que j'aille. »
Il s'enfonça de nouveau dans la Prairie, planta de nouveau sa tente chez les Sioux et épousa de nouveau des squaws qui se sauvaient avec un autre, ou qu'il abandonnait. Une seule se montra fidèle et fut cause par là d'une catastrophe. Nelson avait été blessé dans une rixe de cabaret. On le transporta dans un fort américain. Jennie, sa squaw du moment, vint l'y rejoindre, au grand scandale de l'aumônier du fort, qui entreprit de sauver ces deux âmes. Il représenta au malade l'indignité de sa conduite et l'exhorta à se retirer du péché en épousant Jennie selon les rites de l'église protestante. Son assiduité égalait sa véhémence. Il ne se passait pas un seul jour sans que les yeux enfiévrés de Nelson l'aperçussent devant son lit, levant les bras au ciel avec une pieuse horreur. Fatigué de sermons, le blessé finit par répondre : ({ Comme vous voudrez, pourvu que cela ne me fasse pas de mal. De toute façon, ce n'est qu'une comédie, puisque Jennie n'y comprendra pas un mot. » Héias! un pasteur méthodiste n'y regarde pas de si près quand le salut est en jeu. L'aumônier chargea sur une voiture ce malheureux sans défense, aux idées troubles, le conduisit à une chapelle, marmotta quelques paroles parmi les éclats de rire de Jennie, qui le trouvait « très (Jrôle »,et déclara que tout était maintenant en règle. Trop en règle : quand Nelson eut recouvré la liberté de son esprit, il découvrit qu'il était bel ot bien marié, marié à une squaw pour le reste de ses jours, lors même que cette squaw
s'enfuirait comme les autres en emportant sa tente. Il lui fallait renoncer à l'espoir d'épouser un jour une femme de sa race, une Annie à la-peau blanclie et à la douce conversation, tandis que Jennie, qui n'y avait rien compris, conservait tous les droits de la femme de la nature à l'union libre : a II n'y avait pas de quoi rire en ce qui me concernait ». En eftel, car Jennie ne s'enfuit jamais, se retrouva toujours après les séparations, lui donna des enfants, et il n'y eut plus qu'à oublier la famille de la Virginie.
(( Un des grands regrets de ma vie, dit Nelson, a été de ne jamais avoir revu mon père ni ma mère. Je crois que j'ai là-bas des frères et des sœurs; mais, jusqu'à présent, aucun d'entre eux n'a exprimé le désir de me faire place dans le cercle de famille. Une femme indienne et des enfants métis ne sont pas des parents que la plupart des gens du Sud se soucient d'avouer. Et puisque je suis ce que je suis, mieux vaut peut-être que nous demeurions séparés. j>
L'âge venait, et il vagabondait toujours, s'obstinant à chercher sa place dans ce monde. Vers la cinquantaine, il la trouva enfin; il en est sûr, bien qu'il ait été méconnu. Sa place dans ce monde, c'était de conmiander la police de Sydney, l'une des jeunes villes de l'Ouest et l'un des rendez-vous de la dangereuse racaille qui infestait alors ces contrées. Il tut nommé chef de la police, et sentit tout de suite qu'il ferait beaucoup de bien, parce qu'il éprouvait « une sorte de sympathie » pour ceux qu'il arrêtait. Quand on lui amenait un naufragé de la vie, un de ces mallieureux pour lesquels les citoyens respectables
qui ont réussi dans le monde entretiennent des juges et des bcurreaux, il faisait un retour sur lui-même, calculait combien de fois il avait tué, combien de paisibles émigrants reposaient dans le cimetière du Nid de voleurs, combien d'autres étaient sortis du salon de jeu dans une morne stupeur, ayant perdu jusqu'à leurs attelages, et il avait au cœur une immense indulgence pour son prisonnier. Qui sait s'il n'avait pas mérité un meilleur sort? Qui sait par quel hasard, quel accident, peut-être même quelle noble entreprise, il avait été jeté hors de la règle et avait rompu avec la société'? Nelson avait frayé dans la Prairie avec maint proscrit, ardent au vol et au meurtre, et il avait été frappé souvent de tout ce qu'il y avait de bon en lui. Il se donna pour mission d'empêcher les habitants de Sydney de lyncher les malfaiteurs. Il enfermait ses prisonniers dans une mauvaise cabane construite en bois et en brique, ce Quand nous allions les chercher le lendemain matin, poursuit-il, nous découvrions qu'ils avaient fait des trous dans le mur avec leur couteau et qu'ils s'étaient évadés. Personnellement, je n'en étais pas fâché, car ils avaient le bon sens de filer au loin et de ne jamais revenir. Gela m'épargnait beaucoup de tracas. ))
Sydney n'était pas mûr pour la justice philanthropique. Le chef de police dut envoyer sa démission et quitter la ville.
Dix ans plus tard, il résumait sa carrière en ces termes :
a J'ai soixante-deux ans. Je n'ai pas fait le bien. Je
ne possède pas un sou. Je reconnais fjue je me suis trompé et que j'ai gaspillé ma vie; je n'engage personne à m'imiter. Mais j'ai foulé aux pieds une terre où je pouvais aller et vivre à mon caprice, choisir le pâturage le plus gras et dire en mon âme et conscience : (( Tout ce que je vois est à moi ». J'ignore quand je m'arrêterai. L'esprit inquiet de ma jeunesse est toujours en moi, et aussi longtemps que j'aurai la force d'aller, j'irai. La conclusion de ces pages paraîtra sans intérêt au lecteur, mais elle est importante pour moi : je suis encore en vie. »
Ici s'arrêtent ses mémoires. Il existe, et il a vécu pour dix; ce n'est peut-être pas avoir gaspillé sa vie.