‹ Bourgeois et gens de peuChapitre 23 sur 30 · LAZARILLO DE TORMES · texte numérisé non relu

LAZARILLO DE TORMES

L'Espagne du xvr siècle nous apparaît peuplée de figures héroïques. Elle a eu toutes les folies : folie des conquêtes, folie de l'or, folie du ciel, folie de l'honneur et de l'amour, du sang et des tortures. Elle a des façons à elle, très nohles et un peu extravagantes, de sentir et d'agir. Ses cavaliers ressemblent au Gid, leur aïeul. Ses filles ont les traits de Chimène. Son Fernan Cortez met en action les poèmes de chevalerie. Sa sainte Thérèse s'enivre d'extases. Tout ce monde est si grand, si beau, que son éclat empêche de bien distinguer les figures restées au second plan, dans l'ombre. Nous savons que Gil Blas est là, leste et fripon, et que derrière lui s'agite une foule bariolée de mendiants, de voleurs de grand chemin, de gitanosetde spadassins; mais,

malgré Le Sage et les autres imitateurs des conteurs espagnols — peut-être à cause d'eux, — cette populace, ainsi entrevue, n'a pas un air de réalité; elle ressemble aux populaces d'opéra-comique.

Les écrivains nationaux avaient pourtant pris soin de nous en laisser des portraits fidèles. Elle nous est dépeinte dans une série d'œuvres d'une originalité puissante, comme tout ce que produisait l'Espagne en ce temps-là, œuvres cruelles, grossières souvent, mais vivantes, éclatantes, œuvres d'un réalisme aigu, qui s'espacent sur une centaine d'années. Le premier roman picaresque, Lazarillo de Tormes, parut en 4554. S'il eut une vogue qui dure encore et s'il donna naissance à un genre littéraire, c'est qu'il reflétait la vie, les mœurs, les idées, les joies et les souffrances de toute une classe de la nation. Les romans qui suivirent montrent de même la bourbe des bas-fonds. Elle est hideuse et répugnante, et néanmoins, à force de regarder, on distingue peu à peu le sentier qui mène de cette fange aux sommets, le lien qui rattache le gueux picaresque aux nobles compagnons de guerre de Charles-Quint. Confusément d'abord, puis avec une netteté croissante, on démêle comment les sentiments exaltés d'en haut ont enfanté des idées fausses, des déceptions, des découragements qui ont produit finalement les hontes d'en bas. Ce n'est pas impunément que tout un peuple se mêle de faire le héros et le grand seigneur. Nombreuses furent les chutes, et les romans picaresques nous apprennent ce qu'on devenait ensuite.

Nous voudrions conduire le lecteur dans cette société équivoque, lui montrer où elle se recrutait, et sous l'empire de quelles influences jeunes garçons bien nés et nobles hidalgos venaient grossir ses rangs. Nous prendrons pour guide Lazarillo de Tonnes, le premier en date de ces romans et le chefd'œuvre du genre.

Nous ne dirons rien de l'auteur du chef-d'œuvro, pas même son nom, par la bonne raison qu'on ne- le sait plus. La tradition attribuait Lazarillo de Tonnes à un savant jurisconsulte, Hurtado de Mendoza, ambassadeur de Charles-Quint. Un érudit * l'a ôté dernièrement à Mendoza sans le rendre à un autre, de façon que le livre se présente, comme les gueux dont il est l'épopée, sans papiers, famille ni répondant, avec sa mine effrontée pour tout passeport. Au temps où il fut écrit, la discrétion était chose sage et prudente. Le seigneur Monipodio, supérieur des voleurs de Séville et homme de grande expérience, disait qu'il était d'un usage profitable de taire son pays, cacher sa naissance et changer son nom. « Car, ajoutait-il, si la chance tournait autrement qu'elle ne doit, il n'est pas bon qu'on laisse inscrit sous paraphe de greffier et sur le livre des entrées : un

1. M. Morel-Fatio, dans la préface de son excellente traduction de Lazarillo de T or mes.

tel, fils d'un tel, habitant de tel endroit, fut pendu tel jour, ou fouetté,- ou autre chose semblable, qui pour le moins sonne mal aux oreilles délicates ^. » L'auteur de Lazarillo de Tormes était ennemi du scandale, comme le seigneur Monipodio. Il ne se vanta jamais de son œuvre, qui fut d'abord imprimée à Anvers et largement expurgée par l'Inquisition avant d'être autorisée en Espagne.

Le récit a la forme d'une autobiographie. Lazarillo commence son histoire au commencement, afm que nous ayons « entière connaissance de sa personne », et nous savons au bout de deux pages qu'il a de qui tenir. Son père était un coquin, sa mère une coquine, et lui-même de la graine de coquin. La Providence lui avait fait la grâce de naître libre de ces préjugés dont peuvent s'accommoder les riches et les puissants, mais qui coupent bras et jambes au pauvre homme n'ayant que son industrie pour tout patrimoine. Il n'était pas méchant : c'était seulement un esprit large, prêt à profiter de toutes les chances de l'existence humaine, pourvu que le ventre y trouvât son compte. Le préjugé du dîner est le seul qu'on lui découvre.

L'Espagne du xvi'^ siècle offrait un beau champ aux: ambitions d'une âme libre et hardie. Jamais et nulle part, dans aucun temps et dans aucun pays, les chances de l'existence humaine n'ont été plus nombreuses, plus variées, plus singulières en bien et en mal. On pouvait débuter par garder les cochons,

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