‹ Bourgeois et gens de peuChapitre 25 sur 30 · Toutes ces citations sont tirées de romans picaresques · texte numérisé non relu

Toutes ces citations sont tirées de romans picaresques

La passion de l'indépendance et du mouvement avait été déchaînée sur l'Espagne par les événements de la fin du xv"" siècle. La même année 1492 avait vu la découverte de l'Amérique, la prise de Grenade sur les Maures et l'expulsion des Juifs, qui donnaient l'exemple avilissant du travail. Presque aussitôt, l'Espagne se jeta sur l'Italie, où ses soldats, selon l'expression du pape Paul IV, de valets d'écurie qu'ils étaient, devinrent les seigneurs du pays. Des récits inouïs arrivaient du Nouveau-Monde, terre du rêve, terre des découvertes mirifiques, des conquêtes romanesques et des fortunes fabuleuses. D'autres récits inouïs arrivaient d'Afrique et d'Orient, disant les souffrances des chrétiens esclaves chez le Turc ou l'Algérien, et excitant à la lutte sainte contre l'infidèle. De tous les côtés, par toutes les mers, c'était une invasion de nouvelles extraordinaires, de nouvelles à tourner les tètes, que le peuple colportait à travers le royaume au moyen des hôpitaux et des cabarets. « C'est là, disait Yaùez y Rivera, que l'on apprend les nouvelles d'Italie, de Gonstantinople, des Indes; car les pauvres passent leur temps, dans les hôpitaux et les cabarets, à se les communiquer et à en raisonner. » L'hôpital surtout était le journal du peuple, au point qu'on y entrait sans nécessité, pour (( savoir les nouvelles ». De plateau en plateau, de sierra en sierra, l'histoire merveilleuse volait, et, à mesure qu'elle pénétrait au fond des provinces, on voyait s'établir un courant en sens inverse. Du haut des montages des Asturies, de la Gastille et de la Navarre, des bandes descerdaient vers les ports d'An-

dalousie, où galères et. caravelles étalent sans cesse en partance pour l'Italie et l'Amérique. Mais, quelque grandes que fussent les armées et les flottes, elles ne pouvaient accueillir tous ceux qui auraient voulu être soldats ou explorateurs. Les hommes rebutés par les recruteurs traînaient leur déception jusqu'à la mort. Il suffisait d'avoir eu la vision des batailles et des expéditions à la découverte pour ne plus trouver d'occupïition qui ne fût au-dessous de soi, et l'Espagne se couvrait de désœuvrés de Torgueil.

Si Ton ajoute que cette commotion se produisait au moment où l'Espagne entrait dans le mouvement qui a transformé, dans toute l'Europe, les royaumes du moyen âge en États modernes; où ses grands perdaient leur influence, ses villes leurs libertés: où son clergé se détachait de Rome pour se rattacher au roi; où une ère nouvelle enfantait des mœurs nouvelles et ébranlait l'ancienne hiérarchie des classes; si Ton ajoute encore que la secousse de la réforme s'y ajoutait à toutes les autres, on conviendra qu'il y avait de quoi enfiévrer un peuple, et Charles- Quint acheva de mettre le feu aux imaginations par ses exemples. Le grand politique a quelque peu masqué chez ce prince, aux yeux de la postérité, le roi-chevalier. La silhouette familière à tous est celle de l'homme d'État dissimulé, habile et froid, qui tint sa mère en prison pendant trente-neuf ans. On en a presque oublié le Charles-Quint des tournois et des batailles, le dernier roi paladin de l'Espagne.

Nous possédons un portrait immortel du Charles- Quint paladin, le portrait équestre de Titien que l'on

voit au musée de Madrid. Le monarque est représenté sur le champ de bataille de Muhlberg. Il galope. Cuirassé, casqué, panache au vent et lance au poing, il a les yeux pleins de feu, il est très laid et il a un air d'Amadis. C'est bien le cavalier fameux dont ses soldats disaient qu'en naissant roi, il leur avait fait perdre le meilleur chevau-léger du siècle. Il a Tair en route pour Tunis, où il fit tant et si bien le chevau-léger à l'avant-garde, tout roi qu'il était, que le marquis de Gouast, commandant de l'armée, lui donna l'ordre de se retirer. Le discours qui va s'échapper de sa bouche entr'ouverte est celui qu'il prononça à Rome devant le pape et ses cardinaux, et dans lequel il dépassa don Quichotte en offrant de terminer la guerre avec François I" par un duel, où tous les deux seraient en chemise et se battraient sur un pont ou une galère. Tel Titien l'a peint, tel les contemporains le décrivent, roichevalier en paix comme en guerre; Tun des premiers de son temps pour rompre une lance, courir la bague, lutter à la barre, trois et quatre fois paladin pour ses sujets espagnols, car a il tuait le taureau! » Il descendait dans l'arène, et il était Vesj^ada qui attend le taureau et le tue en face, d'un coup droit. Être le roi et « tuer le taureau », c'est être roi d'Espagne jusqu'aux moelles, avec intensité et à outrance. L'esprit chevaleresque se gagne, tout comme la peur et la férocité. Un prince ainsi fait, la fleur des tournois, carrousels et escarmouches, la terreur de l'hérétique et de l'infidèle, devait exaspérer la folie héroïque et aventureuse chez un peuple Imaginatif.

A mesure qu'elle grandissait, le mépris du travail croissait d'autant, et aussi l'orgueil, magnifique à force d'absurdité; on se traitait entre mendiants de senor hidalgo^ de votre grâce ou votre noblesse. 11 devenait impossible de rester en 'place, de se contenter d'un sort humble et laborieux. L'Espagne s'élançait à la conquête du monde, l'ancien et le nouveau, et, en fin de compte, l'inquiétude des esprits profitait à lagueuserie. On voit dès Charles-Quint l'armée des picaros se metire en route vers les hautes destinées qui l'attendaient sous Philippe II. L'aventurier revenu d'Amérique, désaccoutumé du travail et la poche vide, lui était tout acquis. A elle, les éclopés de la guerre, gent hautaine qui n'admettait que la vie noble, pure de négoce et d'industrie. A elle, le paysan ruiné par le passage incessant des recrues et des peruleros '. A elle, par la contagion de l'exemple, le fainéant et l'irrésolu. A elle enfin, par les facilités qu'offrait tant d'eau trouble, quiconque se sentait la vocation de la friponnerie. C'est dans cette dernière catégorie qu'il convient de ranger ce petit vaurien de Lazarillo de Termes, la gloire de la confrérie, venu au monde lorsque celle-ci commençait à être en beau chemin. L'illustre garnement ne nous donne pas son extrait de baptême, mais il dut entrer dans la carrière à peu près au temps où le premier arrivage de l'or du Pérou (1533) confirmait les Espagnols dans l'idée qu'il était beau de ne rien faire.

\. Surnom de ceux qui allaient chercher fortune en Amérique.

Le père de Lazarillo avait « souffert persécution à cause de la justice », et le pauvre homme était mort. Son fils ajoute dévotement : a J'espère qu'il est dans la gloire, car l'évangile nomme bienheureux ceux qui ainsi souffrent ». Il est à noter que les héros des romans picaresques se croient tous au mieux avec le ciel et comptent avec pleine confiance sur leur part de paradis. Dans leur théologie, « faire le mal vient de notre fonds naturel », de sorte que nous n'en sommes pas responsables. D'ailleurs, il y a manière de s'y prendre avec Dieu. Il n'est pas de métier où l'on ne puisse le servir. Lorsqu'un voleur n'avait jamais failli à offrir, sur ses profits, des cierges au saint son patron; lorsqu'il était de plus humble de cœur et qu'il a remettait tout à la miséricorde de Dieu, rien à sa justice », il pouvait avoir 1 ame en paix : son patron veillait sur lui du haut des cieux et Dieu le recevrait dans sa gloire. En revanche, le négligent, qui laissait à ses héritiers le soin de faire prier pour son salut, courait grand péril, ce II est bien important, dit une vieille picara de Cervantes, qu'on porte ses cierges devant soi avant l'iieure de la mort.... Allons, ma fille, ne sois pas chicVie. »

La mère de Lazarillo avait aussi « souffert persécution », et la bonne dame n'avait jamais prospéré depuis le jour où elle avait été fouettée sur la place

de Salamanque. Son fils était une charge. Elle s'en débarrassa en le cédant à un vieil aveugle. C'était d'une bonne rnère, car le métier de conducteur d'aveugle passait pour la meilleure de toutes les écoles. c( Le garçon de l'aveugle, disait le maître de Lazarillo, doit en savoir plus que le diable. » Il disait aussi à son élève : d Je ne puis te donner ni or ni argent, mais bien beaucoup d'avis qui t'apprendront à vivre ». Le bonhomme ne se vantait point. Il était véritablement ce un aigle en. son métier ». Depuis que Dieu avait créé le monde, il n'avait pas fait un aveugle aussi sagace, et Lazarillo avait à peine franchi le pont de Salamanque, qu'il se sentit tout autre, ce II me semble, raconte-t-il, que je m'éveillais de la simplicité dans laquelle j'étais jusqu'alors endormi, comme un enfant que j'étais. » Il commença à ouvrir l'œil, à réfléchir, et, comme il était intelligent, il fit des progrès rapides dans l'art de vivre.

Quelle que fût la branche de la profession qu'on embrassât, le métier de picaro, où chaque bouchée de pain coûtait un effort d'ingéniosité, était connu pour développer l'intelligence. Guzman de Alfarache*, confrère de Lazarillo et garçon de bonne famille, rapporte que, dés le début de ses a études » de « pipeur », il reconnut qu'il n'y avait pas de meilleure gymnastique intellectuelle, (c Mon esprit, dit-il, devenait plus subtil d'iieure en heure. J'aiguisais mon entendement. » Lui aussi se sentait tout autre, et tellement supérieur à l'ancien Guzman, qu'il n au-

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