‹ Bourgeois et gens de peuChapitre 26 sur 30 · Guzman de Alfavache, par Maleo Aleman · texte numérisé non relu

Guzman de Alfavache, par Maleo Aleman

rait pas voulu troquer sa nouvelle existence contre celle du plus riche de ses nobles ancêtres, a Quoi qu'il arrive, pensait-il, mieux vaut savoir qu'avoir; car, si la fortune vous abandonne, la science reste. Les affaires se gâtent : la science croit, et le peu que sait le sage a plus de prix que tout ce que possède le riche. » Les philosophes n'ont jamais mieux dit.

Les (( études » de Lazarillo furent dirigées par son aveugle avec sollicitude. Il lui enseigna à mendier. C'était peut-être la branche de la profession qui exigeait le plus de tact et la plus grande fertilité d'invention. Chaque nation avait alors sa manière de mendier, et elle n'a guère varié depuis trois cents ans, témoin le tableau suivant; c'est encore le sage Guzman qui parle : ce Les Allemands chantent en chœur; les Français marmottent des litanies; les Flamands se confondent en révérences; les Gitanos vous poursuivent avec importunité ; les Portugais pleurnichent ; les Toscans percèrent; les Castillans le prennent de haut ». Les litanies, à la vérité, sont un peu démodées en France, mais les mendiants français continuent à (( marmotter », et c'est l'essentiel.

Il va de soi que chaque type national admettait une foule de sous-types. On mendiait et on mendie encore selon son âge, sa figure, son génie propre. Un vagabond de naissance ne tendait pas la main de l'air fier et protecteur d'un ancien soldat. Les grands airs d'un spadassin momentanément sans emploi n'auraient pas convenu à un pauvre aveugle. Un gamin leste et bien tourné comme Lazarillo usait d'autres moyens, pour apitoyer les passants, que l'enfant

estropié de propos délibéré par de tendres parents qui avaient tenu à lui ce laisser un bon patrimoine ». Les différences s'accentuaient de peuple à peuple. Un estropié flamand ne pouvait lutter avec un estropié d'Italie, où étaient alors les meilleures fabriques de monstres. Les Italiens se montraient grands artistes dans l'art de repétrir le corps humain. Ils y faisaient preuve d'une riche imagination et d'une science incomparable des effets. Leurs faux perclus, faux boiteux, faux lépreux, faux bossus, faux culsde-jatte, leurs fausses plaies et fausses enflures étaient si parfaitement imités, que les chirurgiens s'y trompaient. Et quelle fertilité d'invention dans leurs monstres! quelle verve atroce de création! quel sentiment profond de l'horrible! Ils cousaient les paupières des enfants, détruisaient leurs sourcils, tordaient leur cou, leurs bras et leurs jambes, déformaient leur tronc et y faisaient surgir des bosses; entre leurs mains barbares, le plus joli petit corps devenait en peu de temps un je ne sais quoi d'informe et de hideux, une espèce de paquet déjeté, bosselé et tortillé, qui marchait comme un crabe, quand il pouvait marcher, et qu'il était impossible de voir sans beaucoup de dégoût et de compassion *.

L'aveugle de Lazarillo ne lui en demandait pas tant, heureusement pour lui. Il se contentait de lui

1. L'industrie ne s'est pas perdue, et il existe toujours des fabriques d'infirmes. Les principales usines de monstres sont aujourd'hui situées à La Corogne. Elles ont, entre autres, la spécialité des culs-de-jatte.

enseigner comment l'on aide le riche à gagner le ciel, en le dépouillant de son superflu au profit du pauvre. Ses pareils avaient tous la prétention d'accomplir une œuvre pie. Selon eux, la Providence avait partagé ses dons, afin que tous fussent sauvés : « Elle a donné aux riches les biens temporels, et les spirituels aux pauvres ; en effet, le riche achète la miséricorde divine en distribuant sa richesse aux pauvres, de sorte que tous deux gagnent également le ciel. La porte du ciel s'ouvre avec une clé dorée; toutefois, elle peut aussi se crocheter. » Cette dernière expression est charmante. Elle explique l'assuidité du picaro aux offices et ses offrandes de cierges : il travaillait à crocheter la porte du paradis, n'étant pas bien sûr d'avoir la bonne clé.

Lazarillo apprit de son vieux maître mille « façons et manières de soutirer de l'argent ». Il sut réciter des oraisons à une blanque pièce ', pour le compte des bonnes gens à courte mémoire. C'était un talent fructueux, à condition de posséder un répertoire varié, comprenant des oraisons pour toutes les situations et circonstances de la vie, et d'y joindre un débit éloquent, propre à persuader la Vierge et les saints. Les commères ne s'y trompaient pas, et il était certain pour elles que l'aveugle de Lazarillo avait le don de persuasion : (( Il savait par cœur plus de cent oraisons qu'il disait d'un ton grave, posé et très sonore, en sorte qu'il faisait résonner l'église où il

1. La blanque valait 1/3 de centime. Le maravédi valait 2 blanques.

les récitait; puis il alTectait un maintien et un visage très humbles et dévots, sans faire, comme d'autres font, des mouvements et contorsions avec la bouche et les yeux ». Ayant le don, il avait la vogue, et c'était un bon revenu.

La médecine était une autre de ses ressources. Il n'y avait mal de dents ni colique dont le bonhomme ne se fit fort de venir à bout, herbe ni racine dont il ne connût les propriétés et vertus, a Faites ceci, disait-il; faites cela; cueillez telle herbe, prenez telle racine. » Chacun courait après lui pour le consulter, a principalement les femmes, qui croyaient tout ce qu'il leur disait », et c'était encore autant de blanques. J'ose dire que ce petit trafic était non seulement le plus honnête de tous ceux qu'exerçait l'aveugle, mais honnête en soi, louable et utile. Dans l'état où était alors la médecine, et avec les remèdes sauvages qu'employaient les docteurs diplômés, un homme qui se contentait d'ordonner des tisanes etdes onguents était un bienfaiteur de l'humanité, et ses clients faisaient preuve de sens en lui donnant leur pratique. Il y a presque toujours un instinct juste au fond des traditions et des préjugés populaires. Le peuple s'en est tenu longtemps aux remèdes de bonne femme, parce qu'il se défiait avec raison dcs autres. L'idée que certaines gens, sans avoir fait d'études, ont le pouvoir, pour ainsi dire mystique, de reconnaître les maladies et de les guérir, est d'ailleurs aussi vieille que le monde. Hérodote rapporte que, chez les Babyloniens, chacun portait son malade sur la place publique. Tous les passants étaient forcés, de par la

loi, de s'arrêter et de donner une consultation. Il s'en trouvait toujours quelqu'un, dans le nombre, qui avait le a pouvoir » et qui indiquait le bon remède. Il ne restait plus qu'à le démêler parmi cette grande, foule de donneurs d'avis, et là gisait la difficulté, qu'Hérodote n'a sans doute pas aperçue, car il vante la sagesse de cette législation.

L'aveugle de Lazariilo était, à tout prendre, un honnête coquin, malgré son petit trafic d'oraisons, qui ne nous choque que parce que la foi s'en va. Il volait en douceur, et n'était affilié à aucune de ces corporations de malfaiteurs et de vagabonds dont l'Europe était alors couverte, et qui, bien longtemps avant nos grandes compagnies industrielles et commerciales, avaient deviné la fécondité du principe de l'association. Les anciens truands avaient formé de véritables sociétés, possédant leurs chefs, leurs correspondants , leurs règlements et quelquefois leurs registres, leurs maîtres es friponneries et leurs élèves, astreints à un certain temps de noviciat. Les fonctions de chef exigeaient un génie vaste et souple, joint à une grande connaissance des hommes. C'était le chef qui centralisait les renseignements, distribuait les rôles et partageait le butin ; qui maintenait la discipline et accommodait les différends; qui examinait les postulants et jugeait de leurs aptitudes; qui veillait à acquérir des amis parmi les gens de police et de justice; qui soudoyait le bourreau chargé de faire chanter un camarade. Le seigneur Monipodio, chef des voleurs de Séville, qui engageait ses associés, par dévotion, à s'abstenir

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de voler le vendredi, n'est pas un héros de pure invention.

Les picaros de la classe des fulleros, dont la spécialité était de tricher au jeu, avaient des compères dans toutes les villes d'Espagne et jusque dans les villages. Ceux qui savaient lire en portaient la liste sur eux. Ils avaient de plus, dans tous les centres importants, des correspondantes choisies parmi les femmes de mœurs légères, qui les avertissaient des coups à faire et leur signalaient les pigeons à plumer.

Les hélislres de France, qui florissaient sous François P' et Henri II, avaient un roi appelé coesre, et étaient divisés en provinces gouvernées par des archisuppôts. L'association subsista jusque sous Louis XIV. Elle fut détruite lors de la dispersion des 40 000 gueux que Paris logeait alors dans ses onze cours des miracles.

Un dominicain de Viterbe, qui vivait au commencement du XYii*^ siècle, a écrit un petit livre intitulé Il Vagahondo \ où il range les rôdeurs italiens en trente-quatre catégories. Sa liste témoigne une fois de plus de la richesse d'imagination de la race italienne. A côté de types qui seront éternels, comme le faux quêteur et le faux pei'clus, on y rencontre des figures d'une originalité pleine de saveur. Ainsi les testateurs, dont Tidée ne put venir qu'à un grand, misanthrope, profondément convaincu de la sottise humaine. Le testateur demandait l'aumône en pro-

l. H Vagabonda overo sferza de Bianii e Vagabondi, par Rafaele Frianoro. Venise, 1621.

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mettant de choisir ses bienfaiteurs pour héritiers, et les bonnes gens lui donnaient.

L'auteur du Liber vagatoriim, imprimé en Allemagne en 1528, écrivait dans le double but de se rafraîchir et consoler, sibi in refrigerium et solaciitm, et de ramener au bien les personnes adonnées aux vingt-huit espèces de vilenies exposées dans la première partie de son ouvrage. Nous relevons sur sa liste une famille de vagabonds qui indiquerait à elle seule que nous sommes en terre germanique : les Kammesierers, ou mendiants savants, recrutés parmi les étudiants des universités. D'autres, les Dallingers, étaient éclos, un jour de douce rêverie, dans la cervelle d'un Allemand sentimental; ils se donnaient pour d'anciens bourreaux pris d'attendrissement et faisant pénitence '.

Les vagabonds pullulaient en Angleterre. Les gueux anglais n'ont toutefois qu'un intérêt médiocre. Les écrits et gravures du temps ne nous ont pas transmis une seule silhouette britannique digne d'être placée à côté du testateur ou du dernier des picaros. C'est déjà de la canaille protestante, laquelle a toujours été infiniment moins pittoresque que la canaille catholique.

Un simple mendiant était un petit saint auprès de la plupart des autres variétés de gueux. Sa vie était relativement innocente. La Providence en jugeait ainsi, puisqu'elle protégeait le maître de Lazarillo. (( Il gagnait plus en un mois, dit son élève,

i. Voir A hislory of Vagranls and Vagrancy, par Ribloii' Turner. *•

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que cent autres aveugles en un an. n Sa besace était toujours pleine de pain, sans compter ce les bons morceaux », tels que tranches de 'ard et saucisses. Un homme capable de tirer des tranches de lard et des saucisses des campagnes espagnoles, dans l'état où elles étaient alors, était un grand maître. Les campagnes avaient ressenti avant les villes les ruineux effets du puissant drainage en hommes et en argent établi par les continuelles expéditions de Charles-Quint au dehors. Les habitants disparaissaient, les maisons se fermaient, le désert gagnait; une partie de l'Espagne était retombée en friche. Dans ces plaines désolées, la besace arrondie du vieil aveugle inspirait une juste admiration à son élève. Ce fut néanmoins au service du bonhomme que Lazarillo apprit à connaître le mal qu'on aurait pu nommer, au xvi° siècle, le mal d'Espagne : la Faim.

(( Jamais, dit-il, je ne vis homme si avare et si chiche, à tel point qu'il me tuait de faim.... Je dis la vérité : si je n'avais pas su me secourir, grâce à mon adresse et à mes bonnes ruses, je serais mort de faim bien des fois. » En vain Lazarillo apprit à découdre le fond de la besace pour en tirer doucement de quoi dîner : le « diable de creux » que l'aveugle lui « creusait)) ne lui laissait point de repos. Il s'exerça à escamoter une part de la recette : « Tout ce que je pouvais chiper et voler, je le changeais en demi-

blanques; et quand les gens lui faisaient dire des oraisons et tiraient une blanque, comme il n'y voyait pas, à peine avaient-ils fait mine de la lui tendre, qu'elle était lancée dans ma bouche et remplacée par une demi-blanque, de sorte que, pour vite qu'il allongeât la main, l'offi^nde lui arrivait diminuée de moitié ». L'aveugle n'y comprenait rien. On lui avait toujours donné une blanque par oraison: c'était le prix courant, et voici que le monde devenait ladre même pour4es choses du ciel. Il prit le parti de leur en donner pour leur argent et abrégea ses oraisons de moitié, mais cela ne faisait pas que les demiblanques redevinssent des blanques.

(( Ça doit être de ta faute», disait-il à son guide.

Celui-ci apprit à boire le vin de son maître à son nez, avec une paille; ou bien il perçait le fond du pot et recevait le vin dans sa bouche, tandis que l'autre buvait par en haut. Rien de ce qui s avalait n'était en sûreté dans son voisinage, et les saucisses se changeaient miraculeusement en navets entre les doigts de laveugle. Lazarillo aurait fini par dîner à peu près, s'il n'avait eu affaire à un psychologue hors ligne. 11 déclare n'avoir jamais rencontré le pareil de ce bonhomme pour la perspicacité, et il en cite l'e.Kemple suivant.

C'était le temps où l'on cueille les raisins. Un vendangeur leur en donna une grappe. Ne pouvant la mettre dans sa besace, où elle se serait écrasée, le vieux, s'assit dans un ravin et dit à l'enfant : a Je veux te faire une libéralité. Nous allons manger cette grappe, et tu en auras autant que moi. Voici com-

ment nous partagerons : tu piqueras une fois et moi lautre, mais à condition que tu me promettes de ne prendre à chaque fois qu'un seul grain. Je ferai de même jusqu'à ce que nous ayons fini, et, de cette manière, il n'y aura pas de tromperie. »

oc Marché conclu; nous commençons. Mais, dès le second tour, le traître changea d'avis et se mit à prendre deux grains à la fois, pensant que j'en ferais autant. Moi, dès que je vis qu'il manquait à la convention, je ne me contentai pas d'aller de pair avec lui, mais je pris deux; par deux, trois par trois, le plus que je pus. La grappe finie, il resta un moment la râpe à la main, branlant la tête, puis il dit :

ce — Lazare, tu m'as trompé; je jurerais que tu as a mangé les raisins trois par trois.

a — Non, répondis-je; mais pourquoi soupçonneza vous cela? »

a Le malin aveugle dit : ce A quoi je vois que tu les a mangeais trois par trois? A ce que je les mangeais a deux par deux et que tu ne disais rien. »

a Je ris en moi-même, continue Lazariilo, et, quoique enfant , je notai le fin raisonnement de l'aveugle. » -

Avec un pareil homme, que pouvait l'enfant le mieux doué pour la coquinerie? Le pauvret était sans cesse découvert et roué de coups. S'il avait du moins pu se rassasier, ce n'eût été que demi-mal ; mais il se mourait de besoin. Ce fut ainsi que Lazariilo connut le mal d'Espagne.

On sait combien les famines étaient fréquentes au temps passé. Elles étaient l'accompagnement

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obligé de toutes les grandes calamités publiques : invasions, pestes, guerres civiles prolongées. Mais on chercherait peut-être en vain dans l'histoire une autre nation qui, sans catastrophe intérieure, sans avoir été troublée que par de courtes insurrections, sans avoir pour ainsi dire vu d'ennemis sur son sol, et ayant atteint au contraire le point culminant de sa puissance et de sa gloire, ait autant souffert de la faim, aussi longtemps, et parmi un aussi grand nombre de ses classes, que l'Espagne de Charles- Quint et de ses successeurs. Que les déguenillés crèvent de faim, c'est la règle partout. Mais que des gentilshommes et de belles dames, vêtus de soie et de velours, manquent de pain dans leurs grand'salles, c'est ce qui ne se voit guère. Et ce qui ne s'est jamais vu, c'est la manière tra^iquille, noble, héroïque et stupide, dont ils se passaient de manger jusqu'à défaillir, parce que c'eût été déroger que de chercher à gagner son dîner. A ce point de vue spécial de la faim, les romans picaresques contiennent une excellente leçon d'histoire. On y jeûne depuis le bas de l'échelle sociale jusqu'à une hauteur qui surprend. Quand les personnages en scène ne sont pas des affamés, on sent que la faim les guette, et l'on comprend que, pour tous ces gens-là, le duel avec le sort, c'est le duel avec elle. « 11 est bon d'avoir un père, bon d'avoir une mère, il est meilleur d'avoir à manger », dit un vieil écrivain espagnol, a Je n'ai jamais senti de pire indigestion que celle que cause la faim », dit un autre. « Il n'y a pas de mauvais pain pour la faim », déclarait Guzman de Alfarache, qui avait été

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à deux doigts de périr d'inanition. Aucun écrivain n'approche de l'éloquence sauvage du peuple qui avait inventé ce dicton : « Les peines acconnpagnées de pain sont bonnes ».

A mesure qu'on s'élève au-dessus des basses classes, on continue à trouver des gens ayant faim. (( La gale et la faim, dit Cervantes, sont inséparables des étudiants. )) Le gentilhomme de Tolède qui prend Alonso ' à son service est mis à la dernière mode. Son grand manteau est doublé de panne. Ses gants sont parfumés à l'ambre, et non à la cannelle comme ceux des gens de peu. Il porte l'épée dorée au côté, la chaîne d'or au col; il a un beau logis, de beaux meubles et sa femme possède des bijoux de prix. Mais il n'a « ni place, ni rentes, ni aucun moyen d'existence »; il n'y a dans la maison « ni pain ni de quoi en acheter ». Maîtres et serviteurs jeûnent du matin au soir et du soir jusqu'au matin. Le même Alonso, arrivant à Valence, se place chez une veuve de bonne mine, qui avait déjà deux suivantes-. On n'y mangeait rien non plus, ce qui s'appelle rien, faute d'argent, et Alonso passait les nuits à raconter des histoires à sa maîtresse pour lui faire oublier le souper. « Ce qu'il y avait de pis, raconte-t-il, c'est qu'étant des gens honorables et délicats, il ne s'agissait pas de rien demander. Il fallait souffrir et se taire. » La meilleure preuve que de semblables aventures n'avaient rien que d'ordinaire, c'est que valets et suivantes se rési-

1. Alonso mozo de muchos amos, par Jeronimo de Alcala YaAez y Rivera.

gnaient, au moins pendant un temps, comme nous venons de le voir faire à Alonso et comme nous le verrons faire tout à l'iieure à Lazarîllo.

Il fallait cependant que les maitres ne rendissent pas le sacrifice trop lourd aux serviteurs en y ajoutant les mauvais traitements. L'aveugle n'eut point cette prudence. Sous prétexte que Lazarillo le menait toujours par les plus mauvais chemins, et exprès, ce qui était vrai, il lui donnait tant de coups de son bâton et lui arrachait tant de poignées de cheveux, que l'enfant avait la tète pleine de bosses et toute pelée, les dents cassées, le visage écorché. Ce fut ce qui le décida à abandonner son maître. Auparavant, il voulut se venger. Un jour de grande pluie, étant à mendier dans un village de la Gastille, il mena l'aveugle en face d'un pilier de pierre et lui recommanda de bien sauter, parce qu'il y avait un ruissteau à traverser. Le vieillard prit son élan et alla donner de la tète contre le pilier, a qui résonna aussi fort que si on y eût brisé une grosse calebasse. Il tomba à la renverse, demi-mort et la tète fendue. )) Lazarillo gagna au grand trot l'entrée du village, et il n'a jamais su a ce que Dieu fit de l'aveugle ». Toutefois, il ne fut point ingrat. Il n'oublia jamais les leçons lumineuses de son vieux maître sur la morale mise à la portée des petites gens et, en général, sur les affaires de ce monde. Il lui en garda dans son cœur une profonde reconnaissance et se plut à lui reporter l'honneur des succès qu'il eut dans la suite, a Après Dieu, diî-il, ce fut lui qui me donna la vie et qui, bien qu'aveugle, m'éclaira et me guida dans le che-

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min du moïKle. » Il va de soi qu'il fit ces réflexions plus tard, à loisir. Pour le moment, il ne songeait qu'à se sauver.

Il courait donc, de ses petits pieds nus, dans la plaine ruisselante d'eau , par une de ces routes défoncées, ravinées, effondrées, qui faisaient dire qu'une lieue de Castille valait une lieue et demie. Il pleuvait. L'immense et morne solitude, sans arbres, sans maisons, sans haies, sans une forme ni une couleur qui arrêtât le regard, était changée en une mer de boue, grise, monotone, à perte de vue. Quand vient la sécheresse, la mer de boue se transforme presque sans transition en une mer de poussière, grise, monotone, à perte de vue. On ne peut se représenter sans l'avoir vu la tristesse de ces paysages gris, où l'uniformité n'est rompue par rien, pas même par les bornes des champs, invisibles à d autres yeux que ceux du paysan; où les villages, bâtis de boue et sans jardins, sont gris; où les habitants, vêtus de brun et éternellement poudreux ou boueux, sont gris. Quand il pleut, c'est le gris complet. Les peintres nous représentent toujours l'Espagne aux gaies couleurs et à la vive lumière. Il en existe une autre, sans laquelle on ne s'expliquerait pas certains traits du caractère national. Les fleuves et les eaux courantes de Grenade vont à merveille avec la vivacité et l'exubérance andalouses. Les plaines grises sans fin, aux grandes lignes d'horizon simples et droites, ont façonné la figure sérieuse du paysan castillan, grave et lent sous sa capa aux plis classiques.

Des tableaux aussi monochromes n'attirent guère

les artistes. Il faut être très grand coloriste pour en saisir les nuances subtiles. Velasquez demeurera le peintre par excellence de la Castille. Venu jeune à Madrid, il s^était pénétré de l'aspect du pays jusqu'à peindre, pour ainsi dire, l'air qu'on y respirait. Jl est le roi du gris par le nombre, la variété, la richesse de ses tons terreux, poussiéreux, sablonneux, boueux, grisâtres, blanchâtres, noirâtres. Il a des gris lumineux qui ne sont qu'à lui et qui ne pouvaient être observés que sur une terre de teinte neutre, éclairée par le soleil du Midi. Il en a de chauds et de frais, de tendres et de puissants, d'argentés et de dorés, d'obscurs et de brillants. Il en a de pâles et délicats comme un brouillard de France, et il en a de sales, par exemple dans son Apollon chez Vidcain, où la suie dont ses forgerons sont barbouillés donne, par le contraste, un air surnaturel à la blancheur des chairs d'Apollon. Il en a de doux, clairs et caressants, comme dans ses Pileuses, et il en a de vigoureux, comme dans son tableau des Buveurs, qu'on pourrait appeler la symphonie héroïque du gris.

La route où Lazarillo courait de toutes ses forces dans la boue profonde était celle qui conduit de Salamanque à Tolède, et le village où il avait réussi à « tenir sa vengeance » était situé dans les environs d'Escalona, ville dont une tradition attribue la fondation aux juifs d'Ascalon, réfugiés en Espagne sous la conduite de Nabuchodonosor. Il prétend qu'il arriva avant la tombée de la nuit à Torrijos, à une dizaine de lieues d'Escalona. Le jour suivant, ne se trouvant pas encore en sûreté à Torrijos, Lazarillo

reprit sa course, croyant sentir l'aveugle sur ses talons; mais ce n'était pas l'aveugle qui courait après lui à grandes enjanribées, c'était la Faim.

Elle l'atteignit au village de Maqueda, déguisée en prêtre. Lazarillo tendait la main. Le prêtre lui demanda s'il savait servir la messe, a Je lui dis que oui, comme c'était la vérité, car, tout en me maltraitant, le maudit aveugle m'avait appris mille bonnes choses, et celle-là était du nombre. » Le prêtre le prit à son service, et il vit qu'il avait a échappé au tonnerre pour tomber dans l'éclair ». L'aveugle lui donnait tous les jours quelques croûtes de pain; le prêtre le réduisait à un oignon pour quatre jours. L'aveugle ne voyait pas les doigts de Lazarillo, ni la demi-blanque attrapée par-ci par-là; le prêtre avait la vue perçante et suivait son enfant de chœur pas à pas pendant la quête à l'église, ce Ses yeux, dont l'un était fixé sur les gens, l'autre sur mes mains, lui dansaient dans le crâne comme du vif-argent. » L'aveugle fermait sa besace avec un anneau de fer et un cadenas, mais on pouvait découdre le fond ; le prêtre serrait le pain de Toifrande dans un grand coflre en bois, dont la clé ne le quittait pas. Avec l'aveugle, on mourait à moitié; avec le prêtre, on mourait tout à fait. Lazarillo aurait voulu s'enfuir; déjà ses jambes ne le portaient plus.

Ses yeux eux-mêmes ne pouvaient se régaler à défaut de son ventre, a Dans toute la maison, il n'y avait chose à manger, comme il y en a communément dans d'autres : quelque morceau de salé pendu dans la cheminée, quelque fromage posé sur une

planche ou dans l'armoire, quelque corbeille avec des croûtes de pain ramassées sur la table; quoique je ne dusse pas en profiter, il me semble que la seule vue de ces choses mx'eût réconforté. )) Le pauvre Lazarillo aurait expiré, si la mort d'un des paroissiens de son maître n'était venue de temps à autre lui rendre un peu de force. Le clergé était invité au festin d'enterrement, et Lazarillo se réproche encore la convoitise avec laquelle il attendait la mort du pécheur : « Dieu me le pardonne! dit-il, car jamais je n'ai été ennemi de la nature humaine, sauf alors, et c'était parce que nous nous régalions aux enterrements et que j'y mangeais mon saoul. Je souhaitais que chaque jour tuât son homme et je le demandais même à Dieu. Et quand nous donnions le sacrement aux malades, spécialement l'extrême-onction , au moment où le prêtre ordonne aux assistants de prier, je n'étais certes pas le dernier à le faire; je priais le Seigneur de tout mon cœur et de toute mon âme, non pas de faire du malade selon sa volonté, comme on a coutume de dire, mais de l'emporter de ce monde. Quand ils en réchappaient — Dieu me le pardonne, — je les donnais mille fois au diable; au contraire, celui qui mourait emportait autant de bénédictions. Pendant environ six mois que je restai là, il ne mourut que vingt personnes, et je crois fermement que c'est moi qui les tuai, ou, pour mieux dire, qu'elles moururent à ma requête, parce que le Seigneur, voyant ma mort terrible et continue, prit plaisir à les tuer pour me donner la vie. » Trois ou quatre dîners par mois sont juste assez

pour raviver la sensation de la faiin. Lazarillo, efflanqué, exténué, n'en pouvant plus, résolut d'obtenir coûte que coûte un peu de ce pain que le peuple espagnol, d'un mot qui dit tout, appelait « la face de Dieu », et que les pauvres gens serraient comme le trésor des trésors, l'objet rare et précieux par excellence. Il se procura une fausse clé du grand coffre et vola un pain. Le prêtre eut des soupçons et compta ce qui lui restait. Alors l'enfant affamé, mais craignant le châtiment, partagé entre la faim et la peur, voulut du moins adoucir sa peine par le spectacle de cette chose bénie, miraculeuse : un pain. « J'ouvris le coffre et, lorsque je vis le pain, je commençai à l'adorer, sans oser y toucher. Je les comptai pour voir si le misérable ne s'était pas par hasard trompé, et je trouvai le compte plus juste que je ne l'aurais voulu. Tout ce que je pus faire fut de leur donner mille baisers et de rogner un peu, le plus délicatement que je pus, le pain entamé, à l'endroit de l'entame. » Les jours suivants, il souffrit tellement, que l'idée de regarder seulement du pain devint une idée fixe : (( Dés que j'étais seul, je ne faisais pas autre chose que d'ouvrir et de fermer le coffre pour y contempler cette face de Dieu ». Lorsqu'un enfant en est à adorer la huche comme une châsse et son contenu comme une relique, ne soyons pas surpris s'il ne voit pas d'idéal plus élevé qu'un état, quel qu'il soit du reste, où l'on dîne.

Si encore le prêtre l'avait plaint, s'il avait partagé avec lui le peu qu'il avait, Lazarillo se serait soumis au sort commun. Il aurait reconnu dans ce qui lui

arrivait le doigt de la Providence, comme le spadassin de Cervantes à qui la besogne manquait et qui disait avec une soumission édifiante : (( La feuille d'arbre ne remue pas sans la volonté de Dieu, et nous ne pouvons obliger personne à se venger ». (Mais ce prêtre était un homme dur et injuste. Il rongeait premièrement les os de ce peu qu'il avait et il les jetait ensuite à Lazarillo en disant : « Prends, mange, triomphe, car le monde est à toi; tu fais meilleure chère que le pape ».

(c Ce Dieu qui secourt les affligés, poursuit Lazarillo, me voyant en telle détresse, me suggéra un petit remède. » Le vieux coffre avait des trous par où les rats auraient pu entrer s'il y avait eu des rats. 11 n'y en avait pas, a car s'il était une maison dans le royaume qui dût en être exempte, c'était celle-là, les rats n'ayant pas coutume de demeurer où il n'y a rien à manger ». Il y en eut un désormais, et ce fut Lazarillo. Il grignotait les pains à la façon des rats, et en les imitant avec une telle perfection, que son maître y fut pris. Le prêtre, en se mettant à table, racla toute la partie qu'il croyait avoir été rongée, a II me la donna en disant : ce Mange ça, le rat est un « animal propre. »

Chaque jour, le prêtre bouchait les trous de la huche avec des morceaux de bois et des clous. Chaque nuit, Lazarillo refaisait les ti'ous, après quoi il ouvrait le coffre et grignotait. « Nous travailHons tant l'un et l'autre, et avec une telle diligence, que c'est sûrement pour nous que fut inventé le proverbe : Quand une porte se ferme, une autre

s'ouvre. » Le prêtre, au désespoir, mit dans la huche une souricière garnie de croûtes de fromage données par des voisins. L'heureux Lazarillo se régalait des croûtes, et la souricière restait vide. Le village, informé du prodige, déclara d'une commune voix que les rats ne pouvaient être des rats. Une forte tête émit l'avis que ce devait être une couleuvre. Le prêtre errait la nuit comme un fantôme, un bâton à la main, pour surprendre la couleuvre, mais alors ce fut de jour, tandis qu'il était à l'église ou chez ses paroissiens, que les dégâts se commirent. Il en perdait l'esprit.

Enfin, une nuit, il entend un sifflement. Il saisit son gourdin, frappe un grand coup et casse la tête de Lazarillo. Le sifflement avait été produit par la fausse clé du bahut, que le petit scélérat cachait la nuit dans sa bouche, « car, dit-il, depuis que j'étais entré au service de l'aveugle, je l'avais si bien habituée à me servir de bourse, qu'il m'advint d'y abriter douze ou quinze maravédis, tous en demi-blanques, sans que cela m'empêchât de manger; autrement, je n'aurais pas pu dissimuler une seule blanque au maudit aveugle, qui ne laissait pas une seule des pièces de mes habits, ou une seule couture, sans la tàter soigneusement ». Ses péchés voulurent que, cette nuit-là, la clé se fût placée entre ses dents, de façon qu'en respirant il sifflait.

Lazarillo fut trois jours sans connaissance et quinze avant de pouvoir se lever, ce Le lendemain du jour où je me levai, le seigneur mon maître me prit par la main, et, m'ayant fait passer la porte et mis

dans la rue, il me dit : « Lazare, dorénavant tu es à toi et non plus à moi ; cherche un maître et va avec Dieu, car je ne veux pas chez moi d'un serviteur si diligent. Il faut que tu aies été garçon d'aveugle. » Lazarillo se retrouva, pour la seconde fois, seul dans le vaste monde.

Malgré tout ce qu'il avait souffert dans ce logis, il s'en éloignait avec une certaine tristesse. Il en était venu à douter qu'il y eût des maisons où les serviteurs mangeassent. « Je réfléchissais, et je me disais : j'ai eu deux maîtres. Le premier me faisait mourir de faim Je l'ai quitté, et je suis tombé sur cet autre, qui m'a mis dans ma fosse.... Et si je tombe sur un autre encore pire? Il ne me restera qu'à mourir! » Il n'avait point si tort; néanmoins, en attendant qu'il eût un troisième maître, les choses allèrent assez bien. Il vécut d'aumônes mieux qu'il n'avait vécu en travaillant, et il n'était pas le seul dans ce cas, quelque singulier que cela puisse sembler. Dans ces vieux siècles où les âmes nous paraissent si dures, jusque dans cette Espagne dont la littérature n'est jamais traversée, sauf dans Don Quichotte^ par un rayon de pitié, la main du pauvre s'ouvrait pour donner au très pauvre, rendant ainsi possible l'existence d'une population de mendiants et de vagabonds. La charité populaire contrecarrait les efforls des gouvernants pour enrayer le mal, tellement que l'on retrouve

dans les vieilles législations de plusieurs pays des édits contre les faiseurs d'aumônes. Une ancienne loi française, remise en vigueur à peu près du temps de Lazarillo, punissait d'une grosse amende quiconque donnait à un mendiant. En Angleterre, une ordonnance d'Edouard III, confirmée par son successeur, édictait la peine de l'emprisonnement contre toute personne qui, « sous couleur de pitié ou de faire la charité », donnerait quoi que ce fût à un mendiant valide. La grande bonne volonté qui rendait de telles lois nécessaires n'empêchait pourtant point que ce fût une énigme qu'une nuée de Lazarillos grands et petits, jeunes et vieux, mâles et femelles, pût subsister, même très mal, le long des routes de l'Espagne.

Quoi qu'il en soit, notre petit polisson arriva sans trop de peine, a peu à peu, avec l'aide des bonnes gens », à la ville de Tolède. Quel est le picaro qui ne passait point par Tolède, ce la couronne de l'Espagne, la lumière du monde? * » Qui d'entre eux ne connaissait le Zocodover, cette place dont le triangle biscornu, aux arcades noires et sales, nous paraît aujourd'hui si étroit et si misérable, et qui était alors le cœur de la ville, un cœur tumultueux où le sang affluait avec trop de violence? Lorsqu'ils apercevaient de loin l'orgueilleuse cité, dressant au sommet d'une roche colossale les tours et clochers de ses cent églises ; lorsque leurs regards découvraient la courbe superbe du précipice qui enserre ce gigantesque piédestal et

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