‹ Bourgeois et gens de peuChapitre 27 sur 30 · Vers de Padilla · texte numérisé non relu

Vers de Padilla

au fond duquel court le Tage : ils recevaient une impression de puissance et de richesse qui ravivait l'espoir dans le cœur le plus abattu. Il ne semblait pas possible de mourir de faim à Tolède. L'un d'eux, Pindaro le soldat — encore un fils de famille, qui s'enfuit du collège en emportant son Cicéron, son Virgile et deux réaux, — Pindaro raconte son éblouissement en approchant de la porte de Visagra. H dépeint Tolède telle qu'elle était alors, ceinte de fortes murailles, hérissée de palais et d'églises, entourée d'une campagne fertile semée a de riches sanctuaires, de couvents, d'ermitages et d'hôpitaux», si populeuse que, lorsqu'il y avait quelque chose à voir au Zocodover, on était porté par la foule dans les rues. Hélas! Tolède n'est plus aujourd'hui qu'un cadavre. Ses rues étroites et tortueuses sont vides. Une sorte de lèpre grimpe sur les hautes maisons inhabitées et closes. L'œil plonge, de l'autre côté du Tage, sur des collines stériles, couronnées par les ruines de l'ancien castillo. Ces collines rachètent leur nudité par la splendeur de leurs tons roses, or et bleuâtres. Elles forment sous le soleil une ceinture éblouissante à la grise Tolède, endormie tout là-haut sur son oreiller de granit.

Lazarillo avait ouï-dire à son av(5ugle que les Tolédains étaient gens durs et peu charitables. Il en fit promptement l'expérience. Tant qu'il fut malade, on lui donna. Dès qu'il fut guéri de sa blessure, tous lui répondaient : « Propre à rien, petit drôle, cherche, cherche un maître à servir y>. — « Et où le trouver, ce maître? disais-je en moi-même, à moins que Dieu

LES GUEUX DESPAGNE. 271

ne m'en crée un tout exprés, comme il a Créé le monde? » Dieu entendit Lazarillo. Il lui fit rencontrer un écuyer de belle tournure, bien vêtu, bien peigné, une bonne épée au côté, et marchant de ce pas cadencé qui donnait à l'homme de guerre d'alors une prestance incomparable. Personne n'a jamais su marcher comme ces gens-là. C'était le moment où ie chevalier venait de se transformer en cavalier. Le lourd glaive était remplacé par l'épée. On allait à la guerre avec des nœuds de ruban à la jarretière et des chapeaux à plumes. On avait dix manières de draper le manteau : sur le nez et cachant le bas du visage; sur le bras, avec la main sur l'épée; sur l'épaule, le poing sur la hanche; autour de la poitrine, et retenu sur le cœur par la main gauche. Il faut voir ces gens-là dans Gallot, se balançant sur les hanches avec une élégance exquise, le feutre à plumes rabattu sur les yeux, le nez au vent, les épaules effacées, le jarret tendu, les pieds en dehors, la pointe du soulier en bas. C'est le cavalier idéal, pimpant et glorieux.

On comprend, en les regardant, où les gueux de Callot ont appris à draper leurs haillons et à prendre des attitudes. On s'explique ces loques à l'air militaire, ces béquilles qui semblent marquer le pas, et ces grandes allures soldatesques. Les gueux ont gardé la marque des camps dont ils sont leis épaves, où ils ont appris les façons des beaux cavaliers, où ils ont été eux-mêmes de beaux cavaliers. Les soldats espagnols étaient coquets entre tous. Ils se sentaient plus braves dans un accoutrement galant. « Ce sont les beaux

habits;" disait l'un d'eux, les plumes, les couleurs vives qui animent le soldat et lui donnent forces et courage. )) Quand l'excès de souffrances rendit la guerre impopulaire, les gens du peuple prirent en haine les brillants uniformes, d En Espagne, dit le même personnage, quand on nous voit ainsi accoutrés, on nous insulte. On voudrait nous voir vêtus en quémandeurs ou en étudiants vagabonds, habillés de deuil et en guenilles, enveloppés de haillons noirs. » Dans la pensée du soldat, c'était un contresens, presque une profanation, que d'associer un costume triste et sans éclat aux idées de bataille et de gloire. Les habitudes de crânerie prises à l'armée se retrouvaient dans la façon pittoresque dont les vétérans tombés dans la misère portaient leurs guenilles. Il est impossible de ne pas les admirer, ne serait-ce que pour les sentiments auxquels ils devaient d'avoir gardé leur tournure martiale. A la différence des gueux ordinaires, ils n'avaient pas péché au début par veulerie, mais par exubérance d'énergie. Leur physionomie s'en ressentait. Les camarades de Guzman et de Pindaro avaient souvent des mines de sacripants; ils avaient bien rarement les mines basses des vagabonds vulgaires.

L'écuyer de Lazarilio était destiné à devenir un de ces vagabonds pittoresques. Pour l'instant, il était encore assez bien vêtu pour paraître un maitre désirable, a Nous nous regardâmes l'un l'autre, raconte Lazarilio, et il me dit :

ce Petit, tu cherches un maître?

a — Oui, monsieur, répondis-je.

a — Eh bien! viens avec moi. Dieu t'a fait une a grâce en te mettant sur mon cliemin ; tu as dû dire ce aujourd'hui quelque bonne oraison. »

a Je le suivis, remerciant Dieu de ce que je venais d'entendre, et aussi parce que je reconnus, à son maintien, que ce maître était celui dont j'avais besoin. »

Il n'était pas encore huit heures du matin quand il rencontra ce troisième maître. L'écuyer continua sa promenade, de son pas allongé et fier. Lazarillo trottait sur ses talons. Ils traversèrent une grande partie de la ville et vinrent passer au marché, mais ils n'achetèrent rien. a. Probablement, se dit l'enfant, il n'a rien vu qui lui plaise et il veut que nous achetions ailleurs. » Ils se renfoncèrent dans les rues, montèrent et descendirent, tournèrent et retournèrent, et cela dura jusqu'à onze heures. Ils entrèrent dans la cathédrale, écoutèrent les offices et virent le monde se retirer. Ils sortirent, reprirent une rue et pressèrent le pas. a J'étais le plus joyeux du monde de ce que nous ne nous étions pas occupés de chercher notre nourriture », raconte Lazarillo, qui en concluait qu'il trouverait le dîner servi. Enlin, comme une heure sonnait, ils entrèrent dans une maison décente. L'écuyer ôta son manteau, le secoua et le plia avec l'aide de Lazarillo, souilla sur le banc de pierre du vestibule, y posa le manteau et s'assit à côté. Il interrogea Lazarillo, qui ce le satistit du mieux qu'il sut mentir », très pressé d'en finir et d'aller dîner. Les questions épuisées, il se fit un silence. Lazarillo commençait à être inquiet, a II était déjà

près de deux heures et je ne lui voyais pas plus d'envie de manger qu'à un mort. De plus, je considérais qu'il tenait sa porte fermée à clé, qu'on n'entendait âme vivante marcher dans la maison, ni en haut ni en bas, et que je n'y avais vu que des murs, sans une chaise, ni dressoir, ni banc, ni table, ni même un coffre comme celui d'autrefois; enfin cette maison paraissait enchantée. »

L'écuyer rompit le silence pour dire qu'ayant déjeuné le matin il ne dînerait pas, et qu'il faudrait attendre le souper. Lazarillo, renfonçant ses larmes, s'assit dans un coin et tira de son sein quelques bribes de pain reçues la veille en aumône. Son maître lui prit le plus gros morceau et n'en fit qu'une bouchée. La nuit venue, l'écuyer dit : ce Lazaro, il est déjà tard, et il y a loin d'ici la place, sans compter qu'il y a dans cette ville beaucoup de voleurs qui volent les manteaux quand il fait nuit. Passons cette nuit comme nous pourrons et, demain, Dieu nous fera miséricorde.... Nous nous arrangerons autrement. »

Le matin venu, l'écuyer fit sa toilette, s'habilla avec soin, pendit un gros chapelet à sa ceinture et sortit d'un air conquérant, « le pas mesuré, le corps droit, balançant le buste et la tête avec grâce, ramenant le bout de sa cape tantôt sur l'épaule, tantôt sur le bras, le poing droit sur la hanche )). Il monta la rue ce d'un si bel air et si gentil maintien, que qui ne l'eût pas connu l'eût pris pour un très proche parent du comte Alarcos »; et ce fut le déjeuner. Il sortit de la ville et descendit vers le Tage, dans un jardin peuplé de belles filles peu farouches : « Mon maître était au

milieu d'elles, nouveau Macias \ leur disant plus de douceurs que n'en a écrites Ovide » ; et ce fut le dîner. Alors Lazarillo, éperdu de faim, s'échappa pour aller mendier. Il rapporta au logis du pain, un morceau de pied de bœut et quelque peu de tripes cuites, qu'il étala sur le banc de pierre. (( Mange, pauvret, lui disait son maître. Moi, je t'ai attendu, et, ne te voyant pas venir, j'ai dîné. » — a Je me mis à souper et à mordre mes tripes et mon pain, tandis que je regardais à la dérobée mon malheureux maître, qui ne pouvait détacher ses yeux de mes basques, dont je m'étais fait une assiette. Dieu veuille avoir de moi autant de compassion que j'en ressentis alors pour mon maître, car j'avais éprouvé ce qu'il éprouvait, et je lavais enduré bien des fois, et je l'endurais encore! » Le bon petit cœur de Lazarillo n'y put tenir. Quelques minutes plus tard, maître et valet étaient assis côte à côte, dévorant de compagnie tripes et pied de bœuf. L'écuyer sauva l'honneur en protestant que c'était pure gourmandise de sa part et qu'il n'avait point du tout d'appétit, ayant déjà dîné. Après deux maîtres qui ne lui donnaient rien à manger, Lazarillo en eut ainsi un troisième qu'il était obligé de nourrir. Il s'attacha pourtant à lui de toute son âme, car il voyait bien que c'était pauvreté, non avarice ni dureté, et il mendiait avec zèle pour lui rapporter de quoi dîner. Il admirait sa patience. Qui donc, se disait-il en le regardant passer, magni-

l. Macias, surnommé l'Énamouré, poète portugais du xv* siècle, qui fut assassiné par un mari outragé.

fique et hautain, qui donc, rencontrant mon maître, ne croirait pas, à son air content de soi, qu'il a bien dîné hier soir et bien déjeuné ce matin? ce Qui ne serait trompé par ce beau port, cette bonne cape et ce bon sayon? Oh ! Seigneur, combien y en a-t-il de par le monde qui, pour cette malédiction qu'ils nomment honneur, souffrent ce qu'ils ne souffriraient pas pour Vous. » Lazarillo se creusait en vain la cervelle pour concevoir, lui picaro, un état d'esprit où on se laisse mourir de faim par bienséance et plutôt que d'abaisser son orgueil. Il s'étonnait en lui-même de ce que pouvait sur beaucoup d'hommes le mot « honneur », qui lui semblait si vide. Il considérait le grand nombre des gens qui pensaient comme son maître, et leur entêtement le confondait : ce II semble, dit-il, que ce soit entre eux une règle établie et observée, qu'encore qu'ils n'aient pas un cornado ^ vaillant, leur bonnet reste planté à sa place ». Mais, tout en jugeant leur conduite absurde, il s'inclinait devant leur supériorité morale. 11 sentait obscurément que c'était une autre race d'hommes, parlant un langage inintelligible pour lui, et certainement insensé, mais plus beau que le sien. Il était content de tendre la main pour écouter ensuite son maître lui raconter, en partageant leurs croûtes de pain, qu'il avait quitté son petit bien delà Vieille-Gastille pour ne pas saluer un gentilhomme plus riche que lui; qu'il n'avait pas manqué d'ollres de situations, mais qu'il ne voulait

1. Le cornado valait la deux cent qualriùme partie d'un réal,

lc(iiicl valait 20 de nos centimes.

servir qu'un grand seigneur; qu'un gentilhomme sacrifie tout au point d'honneur; et autres choses également dépourvues de sens pour un Lazarillo. L'enfant ouvrait de grands yeux, et, au fond, c'était lui qui avait raison de ne pas comprendre. Le point d'honneur et les couvents furent deux des fléaux de l'Espagne au xyi" siècle, et hâtèrent sa ruine. Les couvents absorbaient une grande partie de la jeunesse. Le point d'honneur faisait une foule d'inutiles parmi ce qui restait dans le monde.

Le Cid de Corneille nous donne quelque idée de ce poétique et farouche point d'honneur espagnol, qui ne se définit point, et pour lequel l'écuyer de Lazarillo serait mort de faim, la moustache bien frisée et le poing sur la hanche. Le théâtre de Calderon nous fait pénétrer plus avant dans ses cruelles sublimités. On reste indécis entre l'horreur et l'admiration devant les sentiments surhumains et sauvages des drames dont le point d'honneur est le vrai héros, par exemple le Médecin de son honneur ou à Outrage secret, vengeance secrète. Ni Corneille ni Calderon n'ont pourtant forcé la réalité. Trente-sept ans avant le Cidy un héros picaresque qu'un recruteur refusait à cause de sa grande jeunesse, s'écrie avec le feu de Rodrigue et presque dans les mêmes termes : « Si l'âge est petit, grande est la valeur. C'est le cœur qui commande, et le bras saura régir l'épée, car en lui coule un sang capable de suppléer à bien des choses. » Le blanc-bec qui parle ainsi avant d'avoir barbe au menton est destiné, par droit de naissance, à devenir l'un de ces hommes chatouilleux dont l'écuyer

Marcos * rencontra un si joli échantillon dans les rues de Séville. Marcos était tout jeune. 11 heurta par mégarde un passant et s'excusa, disant qu'il ne l'avait pas fait exprès « Si vous l'aviez fait exprès, repartit l'autre d'un grand sérieux, ne seriez-vous pas déjà dans votre linceul? » Burlesque et grandiose, tel était leur point d'honneur, l'un des produits les plus nationaux parmi tant de sentiments à panache qui pullulaient dans la vieille Espagne et en faisaient une terre romantique entre toutes.

Pour le point d'honneur, le soldat était deux fois Espagnol. Il se savait un personnage. Sa « place » de soldat était sa propriété, dont il ne pouvait être dépouillé que par un jugement. 11 avait un valet. 11 était tellement considéré, que nombre d'anciens officiers et de jeunes gentilshommes entraient dans le rang. Cervantes et Lope de Vega firent tous deux la guerre en simples soldats dans les armées de Philippe II. Charles-Quint s'était fait inscrire dans la compagnie d'un de ses capitaines. Dire du métier des armes que sa gloire surpassait toutes les autres gloires n'est pas encore assez. C'était la seule vraie gloire, la gloire même. Le moyen que ces gens-là, en rentrant au foyer, apprissent à courber l'échiné et à manier un outil? Ils soufflaient autour d'eux leur mépris pour les métiers servîtes et trouvaient des cœurs convertis d'avance. On ne doit pas oublier que l'esclavage existait encore en Espagne, et tous les pays à esclaves ont le mépris du travail manuel. L'écuyer de Laza-

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