Marcos de Obregon
rillo ne l'avait ni plus ni moins que tout ce qui se sentait dans les veines du sang d'hidalgo. Il était de son pays et de sa race, rien de plus. Parmi ces fous d'honneur, beaucoup étaient destinés, avec l'âge et l'excès de la souffrance, à rouler de degré en degré, mais cela valait encore mieux que de commencer tout de suite par le bas, comme Lazarillo. Celui-ci en avait l'instinct, et il aiuiait et respectait profondément son maître, tout en le trouvant déraisonnable. Leur tranquillité ne fut pas de longue durée. Tolède se mit à fouetter et chasser les mendiants étrangers à la ville, de sorte que Lazarillo n'osa plus tendre la main. La faim rentra en reine dans la maison, et l'écuyer la brava de nouveau d'un front impassible. Il est vraiment très beau, dans son entêtement ridicule et héroïque, ce noblaillon qui, parce qu'il a l'honneur d'être Castillan, subit des tortures plutôt que de déroger. Lorsqu'on réfléchit qu'il résumait alors en lui les idées, la conduite et le sort de toute une partie d'une grande et noble nation, le drame muet qui se jouait dans cette petite maison devient épique. L'écuyer assis sur son banc de pierre, et attendant, grandit démesurément devant nos yeux. Qu'attendait-il? Rien, sinon que Dieu et le roi d'Espagne, voyant en quel état était léduite leur noblesse castillane, prissent des mesures pour faire cesser cette honte et injustice. On s'incline, comme Lazarillo, devant une telle foi. Il y a une grandeur qui impose, quoi qu'on en ait, dans un idéal aristocratique qui refuse résolument de tenir aucun compte de la réalité, dans des hommes qui meurent de la
réalité sans lutte ni résistance , en la niant. Le pauvre écuyer de Tolède, non moins fou que don Quichotte, était aussi non moins sublime. Nous saluons dans l'un comme dans l'autre la majesté de rimagination et de la volonté humaine.
Le récit de son dernier et grand jeûne est sobre et puissant. Point de grands mots, aucun détail, et pourtant on les voit, on est avec eux, on meurt de faim avec eux. (( Qui l'aurait pu voir, raconte Lazarillo, aurait vu la disette de notre maison, la tristesse et le silence de ses habitants, tellement qu'il nous arriva de rester deux ou trois jours sans manger une bouchée ni prononcer une parole. » Lazarillo fut sauvé par des voisines, de pauvres fi leuses avec qui il s'était lié, et qui lui donnèrent de quoi ne pas trépasser. Il s'en fallut de peu, (( et cependant, poursuit Lazarillo, je n'avais pas tant de pitié de moi que de mon malheureux maître, qui, en huit jours, ne mangea pas une seule bouchée; du moins, à la maison, nous demeurâmes sans manger; je ne sais pas où il allait et ce qu'il mangeait. Vous l'auriez vu néanmoins, sur le midi, descendre la rue, le corps raidi, plus long qu'un lévrier de bonne race, et, pour soutenir cette malédiction qu'ils nomment honneur, prendre un brin de la paille dont il n'y avait déjà pas trop dans la maison, et sortir sur le pas de la porte en se curant les dents, où il n'y avait rien. )) Il n'y avait plus qu'à expirer ou à céder. L'auteur nous a épargné le spectacle également répugnant d'une agonie physique ou d'une agonie morale. Il aurait été trop triste, en vérité, d'assister aux contorsions de cette grande figure ou à la con-
sommalion de sa déchéance. Il fallait que la fière silhouette del'écuyerde Tolède demeurât intacte dans notre mémoire, la taille bien cambrée, le jarret impertinent et le bonnet sur l'oreille. Il ne fallait même pas qu'elle quittât la scène d'un pas alangui par la faiblesse. L'auteur a ménagé sa sortie en grand artiste. L'écuyer rentra un jour au logis l'air satisfait et souriant. Par une aventure que nous ignorerons toujours, il lui était tombé aux mains un réal, soit 0 fr. 26. Tous les trésors de Venise ne lui eussent pas donné un air plus arrogant, ce Prends, Lazaro, dit-il; va sur la place et achète pain, vin et viande.... Va et reviens vite, et dînons aujourd'hui comme des comtes. » C'est avec le rayon de joie répandu sur son honnête visage par ce dîner inattendu que le bon écuyer nous fait ses adieux. Tandis qu'animé par la digestion, il essayait de faire comprendre à Lazarillo les multiples exigences de l'honneur, a en quoi consiste aujourd'hui tout le capital des gens de bien », ils furent interrompus par l'entrée d'un homme et d'une vieille femme. L'homme réclamait le loyer de la maison, la femme celui du lit. a Mon maître leur donna fort bonne réponse, disant qu'il allait aller à la place changer une pièce et qu'ils revinssent le soir; mais son départ fut sans retour. » On ne le revit jamais. Lazarillo le regretta. Avec lui finirent les seules leçons qu'il eut jamais sur le point d'honneur, trop tôt pour qu'il eût pu en profiter. Au contraire, plus il acquit d'expérience, plus il demeura convaincu que le commencement et la fin de la sagesse consistent à manger à sa faim et à laisser dire.
Le sort le fit entrer au service d'un moine qui parcourait les campagnes en vendant des indulgences. Ce moine était un impudent coquin, comme il y en avait beaucoup avant la réforme des ordres religieux et des couvents, et l'on conçoit que l'inquisition se soit hâtée de le faire disparaître des éditions de Lazarillo de Tonnes imprimées en Espagne. Tous les moyens étaient bons à ce père pour faire aller son commerce. Il ne reculait même pas devant les faux miracles pour échauffer le zèle des fidèles, et Lazarillo consacre un chapitre au récit d'une de ces comédies. C'est la portion du livre la moins originale. Les désordres du clergé catholique, vers Tépoque de la Réforme, ont été souvent exploités, et le type du moine débraillé a été vu tant de fois qu'on en est un peu las. Retenons seulement ce trait, qu'il s'efforçait de gagner les curés de villages par des présents, afin qu'ils recommandassent sa marchandise : ce Une laitue murcienne, si c'était la saison, une couple do limons ou d'oranges, une alberge, une couple de pêches dures, ou à chacun une poire bergamote ». En supposant à tous les curés de campagne de l'Espagne une conscience molle, encore fallait-il que leur pauvreté fût piteuse pour être achetés par une poire bergamote, une seule, ou par une laitue. Devant de tels abîmes de misère, on ne peut pas être sévère. '
Lazarillo quitta son moine, et il passe légèrement sur les années qui suivirent, jusqu'au moment où il atteignit l'âge d'homme. La fortune ne l'avait pas gâté quant aux biens temporels. Il était arrivé, à force d'industrie et au prix de grandes fatigues, à diner tous les jours, mais il portait encore une souquenille et cherchait toujours « le genre de vie qu'il élirait afin de trouver le repos et gagner quelque chose pour sa vieillesse ». Je n'oserais affirmer qu'il fût riche, d'autre part, en biens spirituels. En morale, il pensait, avec le chien de Cervantes \ que la forme importe plus que le fond : (( Si tu dois être méchant, tâche de ne pas le paraître en tout ce que tu pourras ». Celui qui sait garder les apparences se rend service à lui-même sans nuire à autrui; a en effet, la feinte sainteté ne fait de mal à personne, si ce n'est à celui qui la simule ». C'est pourquoi le second bien auquel doit aspirer un gueux — le premier étant de manger à sa faim — est de se procurer ce un habit d'honnête homme ». Quant à mettre dans cet habit un véritable honnête homme, c'est affaire à Dieu d'y pourvoir, lui qui nous a créés et nous conduit par la main. Le fatalisme oriental s'était appesanti sur l'Espagne pendant le long séjour dos Maures, et les romans picaresques en sont imprégnés - sous leurs dehors fantaisistes. On n'y parle que par heur et malheur, astre et désastre; tout y est dû au sort, au destin, aux décrets d'en haut, rien