‹ Bourgeois et gens de peuChapitre 7 sur 30 · Renan, Préface de l'Ecclésiaste · texte numérisé non relu

Renan, Préface de l'Ecclésiaste

lègues, émigrés en Allemagne. Ainsi, les compatriotes de Maimon passaient à Berlin pour avoir des idées avancées. Il avait fait deux cents lieues, vécu d'aumônes pendant trois mois, enduré la faim, la fatigue, les intempéries et les rebuffades, pour s'entendre dire que les talmudistes de l'école d'Ivenez, dont il fuyait avec horreur l'insipide étroitesse et l'ignorance superstitieuse, étaient des libres penseurs dangereux. Et lui-même, au lieu d'exciter l'intérêt, peut-être même l'admiration, il se voyait chassé en bête malfaisante loin de la source de science atteinte au prix de tant de sacrifices. « Ce fut un coup de foudre », dit l'Autobiographie. Où aller? que devenir? que faire? Cependant un surveillant juif le harcelait, ce sur l'ordre de ses supérieurs », pour l'obliger à s'éloigner sans délai. Ployant sous l'angoisse, il ressortit des portes de Berlin. (( Là, je me jetai à terre et pleurai amèrement. C'était un dimanche, et la foule allait se promener hors de la ville, selon la coutume. La plupart ne se détournaient pas pour les pleurnicheries d'un ver de terre tel que moi; mais quelques âmes charitables, frappées de mon aspect, me demandèrent la cause de mes gémissements. Je leur répondis, mais elles ne purent me comprendre, en partie à cause de mon langage inintelligible, en partie parce que les larmes et les sanglots me coupaient la parole. »

Cette fois , nous ne nous moquons pas de ses larmes. Peu d'êtres humains en ont versé de plus amères, et les heures que Salomon Maimon a passées devant la porte de Berlin, à se tordre dans la poussière comme un ver de terre blessé, doivent être

mises dans la balance en face de sa basse dépravation. L'épreuve était trop forte. Il se produisit un dernier écroulement dans cette âme déjà bien endommagée, et ce fut sans combat, sans répugnance, qu'ayant rencontré un de ses compatriotes, mendiant de profession, Mairnon s'associa à lui et prit de ses leçons. ((Je fus extraordinairement content, dit-il ingénument, de trouver un de mes frères, avec qui je pouvais causer. » Le mendiant lui enseignait les tours de son métier. Maimon faisait au mendiant un petit cours « de religion et de vraie morale », mais sans aucun succès.

(( 11 était idiot », nous dil cet étrange professeur. Ils errèrent de compagnie pendant six mois, au bout desquels ils arrivèrent à Posen. L'hiver approchait, et l'association n'avait pas prospéré; Maimon était sans chaussures , demi-nu , exténué par un long régime d'eau claire et de croûtes de pain. En cet état, il eut recours à son ancien système, se fit reconnaître des juifs de Posen pour un savant talmudiste, et fut sauvé. On l'habilla., on l'hébergea. Il disputa avec les plus savants et sa réputation éclata. Il devint précepteur, et il ne tenait qu'à lui de rentrer dans la voie droite, mais il était trop tard: jamais il ne put s'y maintenir, quelque peine qu'on prît pour l'y aider.

Pendant plus de quinze ans, il fut ballotté de çà, de là, en Allemagne et un peu en Hollande, finissant toujours par trouver des protecteurs à cause de son mérite supérieur, et les lassant tous par son désordre, sa vilaine débauche , son incurable mendicité. Il vivait la main teydue; il était importun, sans ver-

gogne, content de recevoir des sottises pourvu qu'on y joignit deux sous. Jamais pique-assiettes plus effronté; aucune invitation ne le dégoûtait, n'importe de qui, n'importe à quoi ; il en cite, dans ses mémoires, que nous ne saurions même faire deviner au lecteur. Le monde savant s'intéressait maintenant à lui. Mendelssohn le protégeait, Goethe lui faisait des politesses, et d'autres encore, qui s'employaient à lui trouver du travail, à lui faciliter ses études, à le retirer de sa boue. Peine perdue. Il leur échappait à tous pour se replonger avec volupté dans l'ordure.

Il avait la haine de la propreté en toutes choses, physique et morale, sur soi et autour de soi. Les vingt années qu'il vécut en Allemagne , depuis Posen , furent une bataille ininterrompue contre les servantes qui voulaient balayer sa chambre, ou l'épousseter, ou nettoyer quoi que ce soit lui appartenant. 11 ne se lassait pas de défendre sa poussière, et ne pardonna jamais aux servantes hollandaises, qui avaient empoisonné son séjour à Amsterdam par leur acharnement à nettoyer. Sa personne et ses vêtements étaient comme il aurait voulu que fût sa chambre, et c'est tout dire. Tout ce qui sortait de ses mains : lettres, manuscrits, épreuves, était sale.

Ajoutez qu'il était continuellement ivre; quil ne savait jamais ni l'heure, ni le nom d'une rue, ni quoi que ce soit pouvant l'exposer à être exact ou régulier; qu'il parlait un baragouin abominable; qu'il était idéalement mal élevé, bruyant, colère et grossier : et expliquez, si vous pouvez, qu'il était séduisant quand il le voulait; qu'il trouva toujours des

amis dévoués pour remplacer ceux qu'il s'aliénait et qu'il inspira même une passion à une femme intelligente. Tel était le prestige de la philosophie dans l'Allemagne d'il y a cent ans, car Maimon n'eut vraiment que cela pour lui. mais il l'eut bien. A peine sur le sol germanique, son génie spéculatif prit son vol. De travail régulier, de méthode ou de discipline, pas ] apparence. Rien que des hasards ou des caprices de lecture. Il nous raconte con^ment il apprit la métaphysique; on pourra juger par là comment il apprit tout le reste : (( J'entrai un jour, par accident, dans une boutique de beurre, où je trouvai le marchand en traip de dépecer un vieux bouquin pour les besoins de son commerce. Je regarde,... c'était la Métaphysique de "Wohï '. Je demandai au marchand s'il voudrait vendre le livre. Il m'en demanda quatre sous. Je payai sans marchander et rentrai chez moi, enchanté, avec mon trésor. »

(( La première lecture me plongea dans le ravissement. Ce n'était pas seulement cette science sublime, mais aussi l'ordre et la méthode mathématique du célèbre auteur, la précision de ses explications, la rigueur de ses raisonnements, l'arrangement scientifique de son exposition; tout cela inonda mon esprit d'une lumière nouvelle. »

Certaines propositions de Wolfï lui semblèrent contestables. Il les réfuta dans un mémoire qu'il envoya à Mendelssohn et dont celui-ci demeura

1. Pcns'ies rationnelles sur D'eu, le monde et Vàmc, ou Métaphysique, par Chrislian \Vûl(T(ni9).

abasourdi, tant les objections de cet écolier étaient justes, son argumentation vigoureuse. Voilà comment Maimon apprit la métaphysique.

Une autre fois, il lut la Critique de la raison pure. Cette lecture lui suggéra quelques idées qu'il nota, et, lorsqu'il eut fini, VEssai de philosopJiie transcendantale était fait. Il le soumit à l'un des élèves de Kant, Marcus Herz; mais celui-ci se récusa, effrayé de ce qu'il entrevoyait, et le renvoya au maître. Kant fut longtemps avant de se résoudre à lire le manuscrit de Maimon, qui ne devait pas être engageant; l'auteur joignait au talent de tout salir le don spécial de ne pas pouvoir apprendre l'allemand autrement que pour le lire. « Il m'était impossible, dit-il, de prononcer un seul mot correctement. » Gela n'allait pas mieux la plume à la main. Il faisait des fautes d'orthographe et écrivait dans une mauvaise langue, semée de trouvailles de génie. D'autre part, Kant était vieux, malade et absorbé dans ses propres travaux : « Je m'étais déjà décidé, écrivit-il enfin à Marcus Herz, à renvoyer le manuscrit avec des excuses;., mais, y ayant jeté les yeux, j'en reconnus aussitôt la valeur, et je vis que non seulement aucun de mes adversaires ne m'a aussi bien compris et n'a aussi bien saisi le point principal, mais encore que bien peu d'hommes possèdent la pénétration de M. Maimon pour les recherches de cette profondeur. » L'/i'ssai de philosophie transcendantale parut à Berlin en 1790. Le directeur de VAllgemeine Litleraturzeitung écrivit à ce propos à Maimon : « Trois de nos meilleurs penseurs spéculatifs ont refusé de rendre

compte de votre livre, parce qu'ils sont incapables de pénétrer dans les profondeurs de vos recherches. Nous nous sommes adressés à un quatrième; mais nous n'avons encore rien reçu. »

Nous n'avons certes point la prétention de comprendre et de faire comprendre ce que les collaborateurs de VAllgemeine Litteraturzeitimg déclaraient trop difficile pour eux. Il nous faut pourtant indiquer, en faisant le moins de métaphysique possible, par où les travaux ' de Salomon Maimon ont été originaux, et pourquoi, de nos jours encore, ils conservent de l'importance pour l'histoire de la philosophie.

Maimon arrivait au moment où la doctrine de Kant traversait une période difficile. Il résultait clairement des travaux de Schulze-Jilnésidème -, que la philosophie critique ne pouvait rester au point où elle avait été portée par les disciples de Kant et par Reinhold. Il fallait aller en avant ou revenir en arrière. Un recul n'était guère admissible; c'eût été la négation même de la philosophie critique, un retour pur et simple au scepticisme. Quant à une

1. Outre V Autobiographie et VEssai déjà* cites, on a de Maimon : Progrès de la philosophie depuis Leibniz (1793); Traité de logique (1194) ; Recherches critiques sur l'esprit humain (1791), une édition avec commentaire du Mo?'e Nebouchim de Maïmonide (1791), etc. Maimon avait aussi écrit de nombreux articles de journaux et de revues.

2. Goltiob-Ernest Schulze, professeur de philosophie à Gôtlingue, où il eut Schopenhauer parmi ses élèves, est ordinairement désigné par le titre de son grand ouvrage : Ainesidemus, oder ûber die Fundamente dei* von dem llerrn Professor Reinhold in lena gelieferten Elementa' philosophie (1792).

marche en avant, elle ne pouvait avoir lieu que dans une seule direction, qu'il était aisé de discerner. — « Il fallait laisser de côté cette conception de la chose en soi qui avait servi de base aux objections de V /Enésidème et, de plus, l'abandonner par des raisons tirées du criticisme même *. »

Or Maimon n'avait pas attendu les objections de V jEnésidème pour se placer précisément à ce point de vue. Il avait dépassé Schulze et Reinhold avant de les connaître, par sa seule intuition. La Philosophie élémentaire de Reinhold avait la prétention de démontrer la réalité objective de la chose en soi. Maimon démontra au contraire que la chose en soi est inconcevable, et par cela même impossible. A lui tout seul, il fit progresser la philosophie critique jusqu'au scepticisme critique, ainsi nommé par M. Kuno Fischer en opposition au (( scepticisme anti-critique d'^nésidème ». Maimon a du reste résumé lui-même, de façon pittoresque, l'état dans lequel ses travaux laissaient la philosophie : — (( La philosophie critique, dit-il, et la philosophie sceptique sont en face l'une de l'autre dans les mêmes termes que le serpent et l'homme après la chute. Il a été dit au serpent : Uhomme te mar* chera sur la tête (c'est-à-dire la philosophie critique troublera toujours le sceptique en lui alléguant la nécessité inéluctable d'une connaissance scientilique et de principes universels); mais toi, tu lui mordras

1. Geschichte der Jieueim Philosophie. M. Kuno Fischer consacre deux chapitres entiers à Maimon et à son système.

le talon (c'est-à-dire le sceptique taquinera toujours le philosophe critique en lui démontrant que ses principes universels et nécessaires ne peuvent servir à rien). »

Il est bon de faire remarquer ici que la réputation de Maimon, en Allemagne même, n'est nullement en rapport avec le cas qu'ont fait de ses travaux des hommes tels que Kant et Mendelssohn ou, de notre temps, M. Kuno Fischer. Ce dernier attribue cette disproportion qui le choque à l'insupportable façon d'écrire du personnage. Maimon était un grand métaphysicien, mais il n'avait aucune instruction littéraire, et ses livres sont illisibles, même pour les Allemands; c'est tout dire. Je n'oserais même pai recommander son Autobiographie au lecteur fran* çais. La tradition rapporte qu'il l'écrivit sur le banii d'une taverne, d'où vient sans doute qu'elle est composée au hasard de l'inspiration et de la bouteille. C'est un pêle-mêle de scènes réalistes d'un grand effet et de dissertations, philosophiques ou autres, passablement fatigantes, dont l'une ne remplit pas moins de dix chapitres à elle seule et a certainement été écrite après boire. Maimon y analyse un ouvrage de Maïmonide, célèbre rabbin du xii° siècle. Maimon, ce jour-là, n'avait plus les idées nettes; il s'imaginait faire un article pour le Journal fiïr AufkVdrung ou pour le Berlinische Monatsschrift.

Le reste de sa carrière sera vite conté. Nous avons dit qu'il avait inspiré une passion. Cet événement tient peu de place dans ses mémoires. D'après son récit, la dame avait été belle; elle était savante et

brûlait d'un feu généreux pour la philosophie; mais L'Ile avait quarante-cinq ans, et Mai mon ne pensait pas à mal auprès d'elle; il allait la voir uniquement pour causer métaphysique. Elle se décida à faire les premiers pas. Maimon lui répondit .sans ambages q u'en amour, la science ne remplaçait pas la jeunesse. Elle soutint que si, par une argumentation dans toutes les règles, les arguments a priori d'abord, puis ceux a posteriori^ qu'elle appuya d'exemples tirés des auteurs, a et en particulier des romans français ». Il lui rit au nez, et leur liaison se termina par une correspondance qui est probablement unique en son genre. Bélise n'aurait pas trouvé mieux que la lettre suivante :

ce Monsieur, je me suis étrangement trompée sur votre compte. Je vous prenais ytour un homme de pensées nobles et de sentiments élevés, mais je vois à présent que vous êtes un vrai épicurien. Vous ne cherchez que le plaisir. Une femme ne peut vous plaire que par sa beauté. Une Mme Dacier, par exemple, qui a étudié à fond tous les auteurs grecs et latins et qui les a enrichis d'annotations savantes, ne serait pas capable de vous plaire. Pourquoi? Parce qu'elle n'est pas jolie. Vous, monsieur, qui êtes à d'autres égards si éclairé, vous devriez avoir bon le de chérir des principes aussi pernicieux; et si vous ne vous repentez pas, tremblez devant la vengeance de l'amour outra^^é. »

Maimon répondit à cette incomparable lleur de pédanterie par de lourdes remarques sur les différents sens d'épicurien. — a J'ai tout le respect

du monde, continuait-il, pour la science de Mme Dacier : elle avait en tout cas la ressource de tomber amoureuse des héros grecs qui assistèrent au siège de Troie et de compter en retour sur l'amour de leurs mânes, qui ne cessaient de voltiger autour d'elle; mais c'est tout. Quant au reste, madame, en ce qui touche votre vengeance, je ne la crains point, car le Temps, qui détruit tout, a émoussé vos armes, c'est-à-dire vos dents et vos ongles. » C'est la lettre d'un manant et d'un cuistre; mais, au fond, Maimon avait raison.

Maimon eut peu après une alerte autrement vive. Il se trouvait à Breslau, dans une misère noire. Tout à coup, il aperçoit sa femme Sarah et David, leur premier-né, qu'il avait bien espéré ne jamais revoir ni l'an ni l'autre. Sarah l'abandonnée, lasse de son veuvage, était partie de Lithuanie à la recherche de son époux. (( Cette femme, dit Maimon, avait un courage d'amazone. » Elle l'avait découvert, je ne sais par quel miracle, et elle venait le sommer de retourner avec elle au cabaret Rissia ou de divorcer, le tout sans délai. L'embarras de Maimon ne saurait se dépeindre. Il ne jugeait pas à propos de divorcer, pour des raisons à lui connues. D'un autre côté, il ne voulait à aucun prix retourner en Pologne. La vue des siens redoublait son aversion pour cette pensée. Sarah avait positivement de très vilaines manières. David était un jeune barbare. Maimon songeait, en les considérant, qu'ils étaient tous comme cela, là-bas, et il se sentait séparé d'eux par pUisieurs couches de civilisation, lui qui n'avait jamais

pu apprendre à ôter son chapeau pour saluer. Un homme de sa sorte ne pouvait pas reprendre celte existence de brutes.

Il raisonna Sarah, qui n'écouta rien. Elle avait hérité du caractère impérieux de sa mère, et Mai mon se sentait comme une herbe devant elle. Il fallut céder, divorcer, et toute cette aventure coûta cher aux amis de l'époux.

Cependant, Maimon approchait du port. La fortune lui vint par la philosophie, comme l'amour, et il l'accueillit d'un visage moins maussade. Un certain noble silésien, le comte Kalkreuth, avait été subjugué d'admiration par ses écrits. Il voulut connaître l'auteur. Il le vit, le sentit, et ne lui en offrit pas moins un asile dans sa propre maison. Maimon accepta et s'en fut continuer avec les laquais de son noble ami sa lutte héroïque contre les balais et les plumeaux. Sa chambre était véritablement et à proprement parler un clienil, car il y enfermait avec lui toute sorte d'animaux, qui vivaient de même dans la sainte liberté de la nature. Le comte Kalkreuth s'arrangea de tout, supporta tout, et garda son philosophe jusqu'à son dernier soupir. Maimon passa chez lui plusieurs années heureuses, à l'abri du besoin.

Au mois de novembre de l'année 1800, il tomba malade dans un château appartenant au comte. Le pasteur protestant de la ville voisine vint le visiter et se mit à lui parler de l'autre monde, plus par curiosité, d'après ses propres aveux, que par tout autre sentiment. Maimon affichait depuis longtemps des idées très peu religieuses, et le pasteur voulait

voir s'il (( tiendrait bon » devant la mort. Au début, il tint bon. — « Quand je serai mort, répondait-il, je serai lini. » Le bon pasteur se piqua au jeu. Il s'attendrit, devint éloquent et lit briller devant les yeux du mourant un monde futur où il rencontrerait des gens très distingués. — a Voyons, disait-il, est-ce que vous n'auriez pas envie de vous trouver avec Mendelssohn, pour qui vous aviez tant de considération? ))

Maimon l'écoutait-il? Quoi qu'il en soit, le moribond s'écria tout à coup : — « Ah ! quel imbécile j'ai été! le plus imbécile de tous les imbéciles! » li expira le jour suivant, 22 novembre.

Tel fut le jugement de ce vigoureux esprit sur luimême, au moment suprême de l'examen final. Il reste à se demander si Maimon, lorsqu'il proclamait ainsi la faillite de son existence, songeait au bilan matériel ou moral. La réponse n'est guère douteuse. Depuis bien longtemps, les considérations morales n'existaient pour lui que subordonnées aux autres; c'était la leçon que lui avaient enseignée ses expériences de juif polonais, et il ne s'en cachait pas, soit reste de naïveté, soit plutôt perfection de cynisme. Avant d'être recueilli par le comte Kalkreuth, il avait eu l'idée de se faire baptiser pour avoir du pain, et il avait rédigé une profession de foi où il déclarait a sa résolution d'embrasser la religion chrétienne, afin de s'assurer le bonheur temporel aussi bien que l'éternel ». Il ajoutait que la religion juive était plus conforme à la raison que le christianisme, a mais que celui-ci était plus avantageux pour l'usage pratique».

L'ecclésiastique auquel il présenta son papier le mit à la porte, donnant ainsi, d'après Maiinon, une preuve d'inintelligence, puisque le bonheur temporel est a la condition indispensable » du progrès moral; idée, par parenthèse, tout à fait opposée au christianisme, qui met les épreuves sur la route de la perfection et fange l'humilité et la pauvreté parmi les vertus.

11 regrettait d'avoir mal arrangé sa vie, d'avoir eu faim et froid, d'avoir marché pieds nus et couché sur la dure, d'avoir usé son corps sous le soleil, la pluie et la neige, sans foyer et souvent sans toit; d'avoir été battu par les nobles polonais et leurs domestiques, par les soldats russes, par les bateliers allemands du Niémen, par sa belle-mère la cabaretière; de ne pas avoir abandonné plus tôt ses enfants pour venir dans le pays des livres; de ne pas avoir mieux profité des leçons de son ami le mendiant; d'avoir été poltron, de sorte que personne ne se gênait pour l'injurier; d'avoir eu quelquefois la faiblesse de travailler; de ne pas avoir su troîaver plus tôt un comte Kalkreuth pour l'entretenir à ses frais. — « Imbécile! le plus imbécile de tous les imbéciles! » de s'en être si mal tiré avec tout son esprit.

Quant à avoir été un mendiant, un gueux, un ivrogne, un être crapuleux et immonde, ce n'était pas à lui à le regretter, si tant est que ce fût regrettable, puisque ce n'était pas sa faute. La nature l'avait créé pour être un homme supérieur, un pasteur d'intelligences, et il avait certes assez lutté pour faii'e valoir ses dons et remplir sa destinée ! Mais, parce qu'il était

juif, son caractère avait été brisé, ses sentiments salis, son sens moral anéanti. L'excès de souffrance, l'iniquité et l'injustice l'avaient mis dans un état à faire douter qu'une âme humaine soit toujours quelque chose d'important. L'àme de Salomon Maimon était si peu de chose! Il le savait, mais cela n'avait pas dépendu de lui, tandis que cette faim maudite, ces vagabondages harassants sous la bise et le hâle, ces nuits sans gîte.... « Imbécile! le plus imbécile de tous les imbéciles! »

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