LA FAMILLE GOETHE
Les archives de la famille Goethe ne se sont ouvertes qu'en 1885, à la mort de Walther von Goethe, petit-fils de l'auteur de Werther et de Faust. Walther, en qui s'éteignait la descendance du grand poète, avait légué ses papiers à la grande-duchesse de Saxe-Weimar, qui s'empressa d'en confier la publication à un groupe d'érudits. Bien que de nombreux volumes aient déjà paru, « l'armoire de Weimar » semble encore loin d'être épuisée; mais ce que nous possédons constitue dès à présent un trésor, A mesure que venaient au jour lettres et documents, bien des figures s'éclairaient dans l'entourage de Goethe. Des physionomies qu'il s'était contenté d'esquisser dans ses Mémoires se précisaient et s'accentuaient. D'autres, auxquelles il n'avait pas donné place dans sa galerie, sortaient de la pénombre et réclamaient à leur tour l'attention.
De toutes ces figures, aucune n'a autant gagné que la mère de Goethe à la grande lumière qui s'est répandue sur elle. Son fils en avait tracé une jolie silhouette. Il l'avait montrée gaie et sereine, bonne, active, jouant dans son intérieur le rôle de providence au petit pied. Ce n'était toutefois qu'une silhouette, et cette excellente et originale créature méritait mieux Les nouvelles publications et les recherches dont elles ont été le point de départ ^ ont grandi Mme Goethe. Elle était la digne mère de son illustre fils, cette bonne ménagère allemande, quoiqu'elle mît elle-même son vin en bouteilles et qu'elle usât largement du droit qu'on avait alors, en tout pays, de faire des fautes d'orthographe. Exquise par l'intelligence autant que par le cœur, elle est un exemplaire achevé d'une classe qui était justement en train de se faire une meilleure place, plus large et plus haute, sur la scène du monde, et que nous connaissons mal, parce que les romanciers et les auteurs dramatiques s'occupaient encore fort peu des bourgeois, sinon pour en faire la caricature. En vivant auprès de Mme Goethe, dans sa vieille maison de Francfort, nous apprenons de quel milieu sortaientles Saint-Preux et les Werther, quelles idées ils avaient sucées au berceau et dans quel esprit ils affrontaient la bataille contre les préjugés de classes et la sottise nobiliaire. Nous voyons la bourgeoisie du
1. Voir Goethes Mutter, par le docteur Karl Heinemann, ouvrage consciencieux, abondant en documents; les publications de la Goethe-Gesellschaft; les Œuvres complèles oe Goethe; ses Lettres, etc.
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xviii^ siècle à l'œuvre, préparant ses fils à leurs hautes destinées; n:iais c'était souvent sans le savoir, et il arrivait que les premières résistances, ces jeunes ambitieux les rencontraient à leur foyer. Ce fut le cas pour Goethe, cruellement entravé par un père respectueux de la tradition; et ce fut la gloire de sa mère d'avoir été son alliée fidèle dans sa lutte pour être le premier, à la cour comme à la ville, aux dépens de n'importe quoi, de par les seuls droits du mérite et au mépris des antiques privilèges du sang.
Les origines de la famille Goethe sont modestes. L'arrière-grand-pcre du poète était maréchal ferrant dans un bourg de la Thuringe. Il eut un fils qui apprit (( l'honorable )) métier de tailleur et vint s'établir à Francfort, où il fit une petite fortune et épousa en 1705 la propriétaire de lauberge du Saule, située dans la grande rue de la ville et bien achalandée. Ses affaires continuèrent à prospérer, et c'est du Saule qu'est venue la grande aisance de ses descendants. Après sa mort, sa veuve se retira dans une maison qu'elle avait achetée rue de la Fosse-aux- Cerfs et qui est aujourd hui un but de pèlerinage pour l'Allemagne, car c'est là qu'est né Goethe. Celui-ci se rappelait très bien avoir joué dans sa petite enfance auprès du fauteuil ou du lit de sa grand'mère, l'ancienne hôtelière de la grande rue. Elle était maigre,
invariablement vêtue de blanc, et il la revoyait, dans ses souvenirs, semblable à une ombre.
De trois enfants qu'elle avait eus, il ne lui était resté qu'un fils, nommé Caspar, qui a été le père du poète. Caspar avail annoncé dans son jeune âge der facultés exceptionnelles. Ce fut du moins ce que crurent découvrir les yeux prévenus de ses parents, et Caspar fut choisi pour être la gloire de sa famille, l'homme supérieur qui décrasserait le nom de Goethe et ferait souche de gros bourgeois en belle perruque poudrée et jabot de dentelle. On lui fit faire de bonnes études, et il n'aurait tenu qu'à lui de s'avancer dans les emplois à sa portée, s'il eût été moins têtu et moins maniaque. Mais il avait plu à la nature de donner un cerveau étroit, rempli d'idées bizarres et bornées, au père d'un des génies les plus libres qui aient existé.
C'était un grand homme robuste, au menton un peu en avant, et à la bouche serrée de paysan avare. Taciturne et opiniâtre, il avait l'humeur sombre et était ennemi de la joie. Jouir de la vie, même en toute innocence, lui paraissait condamnable. La vie était faite pour peiner, et il peinait, et il faisait peiner les autres, sans trêve ni repos. Il eût été mieux à sa place, et beaucoup plus heureux, au village, à faire suer des florins à son champ par la lutte patiente du paysan contre le gel, la grêle, le haie, les intempéries et les accidents qui rendent la terre ingrate. Sa dureté aurait passé pour courage, son entêtement pour constance. Sa ladrerie n'aurait plus été que de l'ordre et de l'économie. Condamné par l'ambition
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des siens à être un monsieur de la ville, il s'était appliqué laborieusement à des travaux pour lesquels il n'était point fait, et il n'y avait gagné que de devenir pédant par-dessus le marché. Il avait la tète très dure, n'apprenait qu'avec des peines incroyables, et il eut beau suer sang et eau toute sa vie sur ses livres, compulser, annoter, prendre des leçons et faire des devoirs à l'âge d'être grand-père, il ne fut jamais qu^un maussade pédagogue.
Le mal eût été médiocre s'il s'était contenté de se donner des pensums à lui-même, mais il était venu au monde une férule à la main. Son pédantisme était agressif, et il n'avait malheureusement rien à faire du matin au soir que d'instruire son prochain. Au sortir des bancs, il avait demandé je ne sais quelle place aux autorités de Francfort et avait essuyé un refus. Cela le piqua. Il se retira sous sa tente et s'exclut lui-même, pour l'avenir, de tous les emplois de Francfort, ville libre et très jalouse de son indépendance, en se faisant conférer par l'empereur Charles VII le titre purement lionorifique de conseiller impérial. On a retrouvé récemment dans les archives de la famille la lettre par laquelle l'empereur lui accorda cette faveur moyennant la somme de 313 gulden 30 kreutzer. Caspar Goethe eut désormais le droit de se faire appeler « Excellence » dans les occasions officielles. Il paya cet honneur d'une oisiveté forcée qu'il employa à faire le régent de collège aux dépens des siens. Au surplus, fort honnête homme et ne manquant pas de dignité.
Son fils en a parlé d'un ton chagrin dans Poésie et
Vérité. En général, Goethe n'avait qu'une tendresse médiocre pour sa lignée paternelle. Il lui préférait la branche maternelle, moins humble et plus riante. Sa mère était une Textor, d'une vieille famille bourgeoise où l'on comptait plusieurs générations de juristes distingués. Le trisaïeul de Goethe était professeur de jurisprudence, son bisaïeul conseiller aulique. Son grand-père Textor avait pratiqué le droit avant de devenir maire de Francfort, haute dignité qui lui valait de jouer le premier rôle dans les cérémonies publiques. Il portait le dais sur la tête des empereurs. A la maison de ville, son siège était d'un degré au-dessus des sièges des échevins. C'était à lui que les députés de AVorms, de Nuremberg et de Bamberg venaient offrir solennellement, avant l'ouverture de la foire, les présents symboliques dont le sens s'était en partie perdu : le poivre, (( représentant de toutes les marchandises »; trois paires de gants a merveilleusement tailladés, piqués et façonnés avec de la soie , signe d'une faveur accordée et acceptée »; des baguettes blanches, des pièces d'argent et un vieux chapeau de feutre. A l'issue de l'audience, le maire remettait les présents symboliques à sa femme, qui versait le poivre dans la boîte aux épices et distribuait les menus objets aux enfants de la famille. 11 n'y avait personne, ce jour-là, qui ne s'enorgueillit en son cœur d'appartenir de près ou de loin au vieux Textor.
Pour lui, les honneurs ne l'avaient point gonflé. Il prouva son bon sens en refusant de se laisser anoblir par l'empereur; il disait que ses filles, qui étaient
sans fortune, ne trouveraient à se marier ni dans la bourgeoisie ni dans' la noblesse quand elles seraient des demoiselles de qualité. La simplicité de ses goûts paraissait dans toute la conduite de sa vie. Le matin, il allait à la maison de ville vaquer aux affaires publiques. En rentrant au logis, il mettait la longue robe de chambre et le bonnet de velours noir plissé qui lui donnaient l'air, selon Goethe, de « représenter un personnage mitoyen entre Aicinoûs et Laërte »; comparaison qui semble indiquer, chez le grand poète, des idées originales sur le costume antique. En cet équipage, qui ne lui ôtait rien de son aspect imposant, le grand-père Textor allait au jardin soigner ses Heurs et ses espaliers. Les beaux gants tailladés rtçus à l'ouverture de la foire lui servaient à se préserver des épines en greffant ses rosiers. Les jours de mauvais temps, il restait dans sa vénérable chambre boisée, où tout était très vieux, les meubles et les livres, ^t où il était sans exemple qu'on eût changé un objet de place. Lui-même était méthodique et plein de paix. Il donnait l'impression de quelque chose d'immuable et d'éternel.
Ce tranquille vieillard représente merveilleusement bien la bourgeoisie du vieux temps, riche en vertus domestiques, laborieuse, modérée dans ses désirs et très jalouse de bon renom, mais formaliste, d'esprit peu ouvert et inconsciente de sa force. C'est une race qui a disparu. On ne sait plus que par les livres ce qu'était la classe moyenne d'avant la chasse aux places et les casse-cou de la spéculation. En France, elle avait commencé à avoir la tète tournée
dès Louis XIV, par l'élévation soudaine et inattendue d'un si grand nombre des siens. La bourgeoisie allemande, au contraire, gardait encore son antique modestie au temps du grand-père Textor, ce qui explique l'attitude étonnée et scandalisée de beaucoup d'Allemands, et non pas seulement de la noblesse, quand la génération de Goethe s'élança à la conquête de la puissance, sinon de l'égalité.
La femme du vieux Textor ne nous est guère connue que par un portrait, qui en dit heureusement très long sur ce qui peut nous intéresser. NV)us voyons dès le premier coup d'œil de qui Goethe tenait son grand front et ses yeux superbes. La rolje à fleurs de la vieille dame est hérissée de ruches empesées. Son visage sérieux est encadré dans uh vaste bonnet blanc, compliqué et raide, qui donne à l'ensemble un je ne sais quoi de modeste et de charmant.
On retrouve dans les portraits de sa fille et des amies de la maison ces honnêtes bonnets blancs, qui ont i'air du signe de ralliement de toutes ces aimables femmes. Ils sont variés comme le caractère de celles qui les portent. La mère de Goethe, personne d'imagination vive, aime les combinaisons savantes, où la mousseline se prodigue en ornements fantasques qui rappellent la façade d'une cathédrale gothique. La Charlotte de Wertlier révèle la divine simplicité de son âme dans son petit bonnet en forme de marmite renversée, juché sur sa haute coilTure. Une autre amie de Goethe, Mme de la Roche, a su donner au sien l'élégance mélancolique qui convenait à l'ange
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des larmes. Au travers de toutes les nuances perce un sentiment commun. Humbles ou recherchés, austères ou coquets, les bonnets blancs de ces bourgeoises cossues sont de personnes qui ne soulTraient nullement d'appartenir à une société considérée comme inférieure, et d'en porter les insignes. Il leur aurait été facile de copier les modes des grandes dames, ainsi que leurs petites filles n'ont pas manqué de le faire. Elles s'en gardaient comme d'une faute de goût, grâce à un heureux instinct qui leur faisait aimer les existences harmonieuses, sans disparates ni disconvenances. Satisfaites de la place où le sorf les avait mises, on n'aurait pas trouvé trace chez elles de la sottise et des ridicules dont l'invasion de parvenus vaniteux infecte aujourd'hui la bourgeoisie, et doliFlespius vieilles familles ne savent pas toujours se préserver.
Les Textor avaient eu sept enfants, dont Elisabeth, née le 19 février 1731, qui a été la mère de Goethe. Elisabeth était une jolie fille vive et rieuse, qui respirait la santé et la bonne humeur. Elle avait la tête pleine de chansons, de contes qu'elle disait à ravir, de mots drôles qui ne demandaient qu'à partir, et d'idées très sages de petite personne pratique. Ses grands yeux bruns étincelaient. Son front était bien développé. Le nez manquait un peu de style, mais il était si gai! La bouche un peu trop grande avait tant d'esprit! Il est rare de rencontrer une physionomie aussi heureuse, reflétant avec autant de vivacité la joie d'être au monde et l'épanouissement 'd'une âme jeune et naïve, qui ne pense que du bien de la vie et
des hommes. Le milieu correct où elle était élevée n'avait pu lui ôter une pointe très marquée d'originalité, et elle était venue au monde avec des goûts littéraires qui lui faisaient trouver étouffante l'atmosphère de la maison paternelle. 11 est certain que les idées sentaient le renfermé dans la chambre boisée du vieux Textor, parmi ses vénérables bouquins, tous arriérés; et les mœurs voulaient que cette science moisie fût encore trop bonne pour les filles.
On leur donnait alors, dans les classes moyennes, une éducation élémentaire. Elles apprenaient la lecture et l'écriture, un peu de grammaire, la musique et la danse. Le reste du temps appartenait aux travaux de ménage, qui étaient une bien plus grande affaire que maintenant. On trouve encore aujourd'hui, au fond de nos provinces, des maîtresses de maison qui possèdent par héritage toutes sortes de recettes pour faire difficilement les choses faciles. Les ménagères de Francfort étaient riches en recettes de ce genre, au siècle dernier, et voyaient de mauvais œil les personnes enclines à simplifier les rites sacrés de la lessive ou du beurre salé. Elles en étaient choquées comme d'un manque de piété envers les aïeules. Elisabeth Textor n'eut pas à espérer l'approbation du public féminin quand on la vit dérober du temps à l'office et à la lingerie pour l'employer à des lectures. Ses sœurs la baptisèrent la Princesse. Elle tint bon. Pourtant elle ne fut jamais une femme instruite. Un demi-siècle plus tard, écrivant à son petit-fils pour lui vanter le bonheur d'apprendre des leçons, elle ajoutait dans son langage imagé :
(( De mon temps, nous étions si ignorantes, que nous bayions à propos de tout comme une vache devant une nouvelle porte ».
Vers onze ans, elle eut une passion digne d'une princesse de conte de fées pour Charles VII, l'empereur éphémère vaincu par Marie-Thérèse. Il était très beau et très bête. Du moins il parut très beau aux Francfortoises quand il vint dans leur ville se faire couronner (1742). C'était encore le bon temps où il suffisait d'avoir coiffé une couronne, fût-elle en carton, pour être paré de grâces surnaturelles par les imaginations féminines. Elisabeth aperçut Charles VII le vendredi saint, tandis qu'il visitait les églises, vêtu d'un long manteau noir et suivi d'une foule de seigneurs et de pages. Elle le suivit, le vit s'agenouiller au dernier banc, parmi les mendiants, et resta pénétrée d'admiration. Jamais elle n'oublia cette figure. Il avait des yeux! et des cils! et une manière de « voiler son regard » avec ses cils! qui étaient irrésistibles. Elle le revit une autre fois à une cérémcnie publique. Il avait un manteau rouge, et elle cria * a Vive l'empereur! » avec un tel entrain, qu'il la regarda et lui fit un signe de tête. Ce sont de ces choses qui font époque dans la vie d'une petite fille. Elisabeth Textor sentit (( qu'une grande porte s'était ouverte dans son cœur ». On prétend que, parvenue à l'extrême vieillesse, elle était encore remuée d'une émotion juvénile au souvenir du bel empereur.
Tandis qu'elle rêvait, en mettant sa cornette, à son prince Charmant, le bonhomme Textor songeait prosaïquement à l'embarras de marier quatre filles sans
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dot. La Providence vint à son secours en inspirant des pensées ambitieuses à Caspar Goethe, fils de l'aubergiste du Saule. Caspar était riche, et il avait le titre de conseiller impérial. Le moment lui semblait venu de prendre pied dans la bourgeoisie en s'alliant à une vieille famille. Il demanda la main d'Elisabeth Textor, qui finissait à peine de grandir, et le père la lui donna sans difficulté. Le futur était déjà barbon et il avait mauvais caractère, mais c'était un homme droit et un bon parti. Sa future se soumit à son sort (( sans beaucoup y réfléchir )). A quoi bon? Il n'en aurait été ni plus ni moins. La voix du chef de famille était alors la voix du destin, et il était contraire aux principes d'Elisabeth Textor de se tourmenter inutilement. — (( Quand on est forcé d'avaler le -diable, disait-elle, il ne faut pas trop le regarder. » Elle avala son époux les yeux fermés, et ils se marièrent le 20 août 1748.
Ils allèrent habiter rue de la Fosse-aux-Cerfs, chez la grand'mère vêtue de blanc et semblable à une ombre. La maison était antique et biscornue. Les étages faisaient saillie sur le rez-de-chaussée, mettant une obscurité sur la rue. A l'intérieur, rien n'était de niveau et tout allait de guingois. Ce n'était que coins et recoins, passages obscurs, pièces borgnes,
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marches à descendre ou à monter : une, maison feile exprès pour jouer à cache-cache. La nouvelle épousée en aurait été bien capable; mais M. le conseiller impérial nourrissait des pensers plus graves. Le premier passe-temps qu'il oiîrit à sa jeune femme fut de faire des pages d'écriture. Les leçonâ d'italien suivirent, puis ce fut le tour de la musique. L'élève avait de la bonne volonté, et Caspar Goethe se livra en paix à sa vocation de maître d'école. Son honnête cervelle était bourrée de plans et de systèmes qu'il comptait appliquer à-ses fils, quand il en aurait; en attendant, il se faisait la main sur sa femme. Et ainsi se passa leur lune de miel.
Un an après leur mariage, le 28 août 1749, un fils leur naquit, à demi mort. On eut beaucoup de peine à le ranimer. Enfin, il ouvrit les yeux. On lui mit une robe bariolée, un bonnet orné de fleurs en argent, et on le porta à l'église, où il reçut au baptême les noms de Jean-Wolfgang. Quinze mois plus tard vint une fille, l'étrange Gornélie de Poésie et Vérité. D'autres enfants moururent en bas âge.
Voilà Mme Goethe occupée à bercer un marmot de géqie. Quelque aimable qu'elle fût, c'est par son rôle de mère qu'elle nous intéresse avant tout. Sans son Wolfgang, elle aurait passé ignorée sur cette terre, comme tant d'autres charmantes créatures qui ont accompli leur devoir obscurément et sans gloire. La Providence lui ayant confié un de ses nourrissons de choix, on est naturellement curieux de voir comment elle s'en est tirée, et si elle avait tout d'abord compris l'importance de sa tâche. Je connais peu
d'histoires plus exquises. C'est une jolie chose qu'une femme qui devient illustre, simplement parce qu'elle a été une bonne et brave femme.
Elle devina sur-le-champ que son fils serait un homme extraordinaire. En bonne conscience, il n'y a pas à lui en savoir gré; d'innombrables mères ont la même intuition, sans que les déboires des autres puissent les désillusionner. Mme Goethe étant tombée juste, on a recueilli pieusement le souvenir des riens qui l'avaient confirmée de jour en jour dans sa conviction, et cela est touchant à force de puériUté. Tout lui était révélation : les pleurs ce douloureux » de son nourrisson, sa manière de regarder la lune, son aversion pour les enfants laids, et jusqu'à ses fréquentes colères. Sitôt iqu'il marcha, ce fut a. avec beaucoup de majesté ». Sitôt qu'il put jouer, ses camarades (( furent toujours ses laquais ». A sept ans, il répondit un jour avec fierté : ce Ce qui suffit aux autres ne me suffit pas à moi ». La mère gardait toutes ces choses dans son cœur. Elle n'en oublia jamais la moindre bagatelle. Quelque temps avant sa mort, elle disait à Bettina, la confidente des derniers jours : (( Ces pensées sont de l'or pour moi ' ».
A ré[ jque où elle prononçait ces mots, il se mêlait à sa tendresse un légitime orgueil. Ce fils chéri,
\. Goethes Briefœechsel mil einem Kinde. Nous citons en général la traduction de Séb. Albin. La passion romanesque de Beltina Brenlano pour Goethe vieillissant est bien connue. Leur correspondance ne doit être lue qu'avec la plus grande défiance; Beltina y a tant ajouté du sien avant de la livrer à l'imprimeur, qu'on l'a appelée avec raison un roman historique.
favori des dieux, aussi beau qu'intelligent, et qu'elle avait senti dès le berceau tout palpitant de forces impatientes, — elle savait qu'il lui avait dû dans son enfance plus et mieux que des soins de nourrice. Elle avait contribué au glorieux épanouissement de son esprit, gèiié dans son expansion par les manies du père. La routine bourgeoise s'était faite oppressive et triste à leur foyer. Mme Goethe la contrecarra perpétuellement, tantôt sans y penser, parce- qu'il lui était impossible de ne pas avoir ses idées à elle et de ne pas les crier sur les toits, tantôt parce qu'elle se souvenait de ses propres aspirations vers des horizons plus larges, au temps où ses sœurs l'appelaient la Princesse parce qu'elle aimait à lire. Le père s'appliquait à faire entrer l'esprit de ses enfants dans un moule décent et correct. La mère les excitait sans cesse à faire éclater le moule. Wolfgang et Cornclie furent à peine hors du maillot, que le contraste des deux influences devint sensible.
Il se dessina d'abord à propos de la question qui domine toutes les autres en éducation, et sur laquelle on variera éternellement. L'heureuse floraison d'une jeune intelligence dépend des soins donnés à l'imagination, au détriment de la pure raison, et nous savons que jamais l'accord ne s'est fait sur la mesure à garder. Caspar Goethe avait la tète trop froide pour admettre le plus léger partage, et pour reconnaître d'autres droits que ceux de la raison. Il s'attacha donc de très bonne heure à combattre chez ses enfants le sentiment du mystérieux et de l'invisible. Par bonheur pour eux, il avait épousé une femme
qui méprisait profondément (( les gens pour lesquels •le soleil levant n'est plus un miracle », et qui devait descendre de quelque ancien rapsode, à en juger par son talent singulier de conteuse. Mme Goethe défaisait innocemment ce que son mari avait fait. Il travaillait à bannir de sa maison le frivole et le chimérique. Elle s'installait sur la fameuse chaise verte surnommée dans la famille « la chaise aux contes », et elle improvisait -aux enfants des histoires qui se passaient dans les étoiles. Pendant des soirées entières, un flot d'absurdités poétiques coulait de ses lèvres souriantes, et allait remplir de visions merveilleuses la cervelle de ses petits auditeurs, haletants de curiosité et d'émotion. AVolfgang s'envolait dans le pays du bleu, où les belles princesses dont il venait d'entendre les aventures s'avançaient avec bonté au-devant de lui, et lui disaient la suite de leurs épreuves. Le lendemain matin, la prose reparaissait avec M. le conseiller impérial, mais Tenfant avait eu une échappée sur l'irréel, et cela ne s'oublie pas.
Mme Goethe crut toute sa vie qu'elle avait été pour quelque chose dans le talent de narrateur de son lils, et celui-ci n'en doutait pas. Il dit dans les Xénies : (( Je tiens de mon père la stature, la conduite grave, de ma mère l'enjouement et le goût de conter ».
Le père ne sut pas non plus sauver ses élèves d'une autre influence tout aussi pernicieuse que celle de la (( chaise aux contes ». A la Noël de 1753, la grand' mère en blanc avait donné un guignol à ses petitsenfants. M. Goethe blâma ce présent. On voit dans WHfielni Meister, qui suit ici de très près la réalité,
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qu'il allait répétant : « A quoi cela est-il bon? Gemment peut-on perdre ainsi son temps? » Au fond, il flairait un danger. Sa femme intercéda en faveur des marionnettes. Elle plaida la cause de David et de Goliath, qui attendaient dans la caisse, au bout de leurs fils, la permission d'en venir aux mains, et elle l'emporta. Le petit théâtre se dressa dans une chambre, et « créa dans la vieille maison un monde nouveau ». On le fit disparaître après deux représentations, mais Wolfgang en avait reçu une impression profonde, qui se tourna en exaltation certain dimanche, resté cher à la scène allemande, où il découvrit les marionnettes dans la chambre aux provisions, parmi l'amoncellement de sacs, caisses, boîtes, paquets, pots, bocaux et bouteilles, sans lequel il n'y avait pas jadis de bonne maison. Il venait de voler des pruneaux, des pommes sèches et une orange confite, et il se retirait doucement. Un (( secret pressentiment » lui fit soulever un dernier couvercle, et il vit ses héros couchés en tas. Il les prit pour les contempler : David et Goliath sentaient bon l'épicerie, ce qui les lui rendit encore plus chers. Quelques semaines plus tard, il était devenu, avec la complicité de sa mère, l'imprésario du guignol, et il s'initiait avec ardeur à l'art de donner vie aux personnages créés par son imagination. Son père continuait à gronder, mais en pure perte; le mal était fait, comme pour les contes.
M. Goethe prenait sa revanche à l'heure des leçons. Il régnait seul dans la classe, et son joug était pesant. Il avait résolu de longue date de faire lui-même, avec
l'aide de quelques maîtres particuliers, l'éducation de ses deux enfants, selon un programme longuement médité, tendrement caressé et où il n'avait omis qu'un détail : il n'avait inscrit nulle part que son fils serait un homme de génie. Le génie de Goethe fut l'accident qui gâta tout. Il amena entre son père et lui des froissements qui auraient tourné à l'aigre sans l'intervention de la mère. Le pauvre conseiller avait senti dès les rudiments que son élève lui échappait et le jugeait. Il en fut d'autant plus dépité, que Wolfgang avait une facilité extraordinaire; personne ne pouvait dire le contraire. L'enfant apprenait en se jouant des leçons qui auraient coûté des semaines d'effort à son père. Combien n'était-il pas déplorable de voir employer de si belles facultés à satisfaire des goûts frivoles! Caspar Goethe ne fut jamais bien convaincu, même après Gœiz von Berlichingen et Werther, que son fils n'avait pas manqué sa vraie vocation en refusant de se consacrer au droit, à fimitation de ses ancêtres les Textor. (( Il m'assura souvent, disent les Mémoires, et à diverses époques, tantôt sérieusement, tantôt par forme de badinage, qu'il aurait usé tout autrement de mes dispositions, et qu'il ne les aurait pas prodiguées aussi négligemment '. ))
Le zèle intempérant du professeur n'aidait pas à lui concilier ses élèves. Dans la meilleure intention du monde, il les instruisait à tout propos, sans leur laisser de répit. Sa maison aurait fait la joie de Phi-