SUR LE FRONT DE BELGIQUE
A Yves Le Trocquer.
Je reverrai toujours Nieuport comme je l'ai vue pour la première fois, entre onze heures et minuit, au clair de lune, un des soirs du mois de décembre iqiS.
Le mélancolique Jules Tellier rêvait d'une terre où il ferait toujours nuit. Cette terre de deuil éternel, sans couleur, sans relief, sans mouvement, sans rumeur, la voici réalisée sous mes yeux: des squelettes d'arbres, une plaine nue et, là-bas, au bord d'un ileuve plus pâle que le Styx, une cité d'ombre et de silence baignant dans le mystère nocturne. Pas un lumignon,
pas une veilleuse à son chevet. Dort-elle ? Que ce sommeil ressemble donc à la mort! Et, dans mes yeux au moins, elle ne s'éveillera plus : il fera toujours nuit pour moi sur Nieuport.
Mais cette nuit d'hiver avait la douceur des nuits d'été. C'était la troisième du solstice. Il bruinait depuis la veille; il brouillassait encore quand nous nous mîmes à table; le ciel se bouchait de plus en plus, suivant l'expression marine, et ces maussades prémices n'invitaient guère à de sentimentales noctambulies. Puis mon attention était tout accaparée par les mâles figures que j'avais devant moi.
J'étais venu rendre visite à ce qui reste des fusiliers marins, débris d'une troupe fameuse entre toutes, poignée de braves éprouvés, commandés par des officiers d'élite et serrés autour du drapeau de la brigade dont l'amiral Ronarc'h,en partant, leur a confié la garde. Un peu las d'une longue et cahoteuse randonnée à travers les lignes belges et françaises, je me dis-
posais, vers dix heures, à prendre congé de mes hôtes et à gagner le lit — un vrai luxe sur le front — qu'ils m'avaient fait préparer dans une chambre de la villa.
L'auto du commandant, qui ralliait son P. C, l'attendait devant la porte. Au moment d'y monter, il s'aperçut que le temps avait changé : il ne pleuvait plus, il ne ventait pas encore, et la lune se levaitdans un ciel débarbouillé. Quelle occasion pour un poète ! pensa sans doute le commandant. Et, se tournant vers moi, l'index pointé en l'air:
— Hem ! Est-ce que ça vous dirait de visiter Nieuport au clair de lune?
Si ça me disait ! Le temps de rendosser ma houppelande et nous roulions de compagnie, le commandant, un de ses officiers et moi. Au P. C. du bataillon, où nous nous arrêtâmes pour prendre les dispositions d'usage, on nous renseigna sur l'état
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du secteur, presque calme par exception : d'heure en heure seulement et pour s'entretenir la main, l'ennemi envoyait quelques volées de percutants sur Nieuport et sa banlieue. Notre auto sut les éviter. Elle glissait sans bruit vers l'Yser, ses feux éteints. La canonnade chômait aussi sur notre front, et la nuit n'était troublée que par les brusques paraboles des fusées éclairantes qui montaient aux deux côtés du marécage et, parvenues au sommet de leur courbe, ouvraient leurs cônes blancs et s'épanchaient doucement comme des lys renversés.
— Quelle paix ! ne pus-je m'empêcher de dire à mon guide. Et que cette nuit ressemble peu aux nuits mouvementées de Dixrnude !
— Oui, me dit-il, mais c'est la paix du sépulcre... Nous sommes rendus. Regardez.
L'auto venait de nous déposer au seuil de Nieuport, sur le parvis de l'église paroissiale, devant les arches rompues de ce
vénérable monument dont il ne reste que la carcasse et quelques piliers intérieurs. Un grand pan de ciel se découpait par la brèche de la voûte, écroulée sur les dalles, et, dans ce pan de ciel, la lune, ronde et pure, comme jaillie des décombres, évoquait l'ascension lente d'une hostie.
Prostrée tout autour, effondrée sur ellemême, la ville semblait participer à la communion mystérieuse qui s'accomplissait dans la nuit. La longue traîne de ses maisons coulait obliquement jusqu'aux Cinq-Ponts. Nieuport, comme toutes ces petites bourgades flamandes où la vie aime ses aises, comptait presque autant de maisons que d'habitants. Ce n'était pas une grasse commère comme Loo, encore moins une béguine comme Dixmude: elle avait dans les veines du sang d'hidalgo, et la pêche, la mer, l'avaient hàlée, saurie, en lui laissant sa cambrure ; elle ne signait pas en vain Nieuport-la-Noble ; elle ne portait pas pour rien sur son blason un lion lampassé issant d'une nef et brandis-
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sant une hallebarde. Ce tas de pierres cal" cinées, qui furent ses Halles, effilait un campanile presque aussi léger que ceux d'Ypres. Tout à l'heure, le long de ses rues droites, bordées de maisons à moucharabys, nous forcerons nos yeux, entre deuxrafalesde io5,à s'incliner sur ces rudes ou délicates merveilles qui s'appelaient la tour des Templiers, la prison municipale, le palais d'Albert et d'Isabelle, les hospices, l'hôtel de l'Espérance, le délicieux petit clocher de l'hôpital Saint-Jean, et qui ne sont plus que des façades grimaçantes, les squelettes noircis d'un charnier à ciel ouvert...
Mon guide a raison : Nieuport est entré dans l'éternité. C'est fini d'elle, fini absolument. La grande dévastation est consommée, et cette lune blafarde qui l'enveloppe de je ne sais quelle clarté d'outre-tombe semble la seule lumière qui lui convienne désormais.
Et pourtant non, tout n'est pas dit. Il y a encore trace quelque part, dans ce Nieuport funèbre, d'une pensée agissante, d'un effort persistant de la vie et — ô paradoxe ! — c'est dans un cimetière qu'il faut l'aller chercher.
Le voici. Il est près de Téglise Notre- Dame. Là sont les centaines et les centaines de petites fosses, décorées avec un soin si pieux, entretenues avec un amour si touchant, où dorment les fusiliers marins et les soldats de diverses unités qui tombèrent au cours du siège. Tout ce que les survivants ont trouvé de rare et de joli dans les décombres de la ville, tout ce qui flattait leur goût naïf de la mise en scène, vases, statuettes, chandeliers, carreaux de faïence, ils l'ont apporté là en hommage à leurs morts : chaque tombe est comme un éventaire d'objets hétéroclites transformés par la piété des donateurs en autant <¥ex-
voto. Qu'un obus volatilise ce bric-à-brac pathétique — et le cas n'est que trop fréquent, — les tombes sont aussitôt réparées, les croix, les noms et la décoration rétablis. Dans cette ville en loques, dont toutes les maisons, tous les monuments sans exception sont crevés, incendiés ou rasés, dont tous les habitants sont partis, qui est plus déserte que Herculanum ou Pompéi, la seule chose qui ne meure pas, c'est ce cimetière. Il est là comme une protestation muette du droit outragé, une affirmation silencieuse de notre constance à défendre le dernier coin de terre belge qui ait échappé à l'ennemi et qu'il peut bombarder, écarteler, éventrer à son aise, mais que nos morts seuls occupent et auquel ils font comme une garde sacrée.
L'auto militaire qui est venue me chercher à la gare ne m'a pas mené directement dans nos lignes : mes papiers, paraîtil, n'étaient pas en règle et, du pont de Ghyvelde, il m'a fallu rebrousser chemin jusqu'à Dunkerque et, de là, descendre jusqu'au quartier général.
Je ne me plains pas du contre-temps, puisque je lui dois d'avoir pu m'entretenir, près d'une heure durant, avec le chef de notre armée de Belgique. Il porte avec aisance une lourde succession. Le 4 août l'avait trouvé simple brigadier. C'est un
des plus brillants officiers généraux qu'ait révélés la guerre, cette grande accoucheuse d'hommes. Il est fin, élancé, avec de beaux yeux clairs et une âme qu'on sent droite comme son épée. Et quelle mâle noblesse dans ses propos ! Comme il me parle de ses zouaves et des fusiliers marins, de ceux qui sont partis et qu'il regrette, de la petite phalange qui demeure sur l'Yser et pour laquelle il reprend le mot du généralissime :
— C'est « ma garde » !
Fontenelle, au dire des Goncourt, détestait la guerre parce qu'elle gâte la conversation. Que n'assistait-il à notre entretien ! Mais je craindrais d'abuser de mon hôte. Nanti cette fois de toutes les herbes de la Saint-Jean, je prends congé du général et remonte dans l'auto avec l'enseigne de vaisseau B..., qui m'accompagne depuis Dunkerque. Nous revoici sur les grandes routes droites de la Flandre. Je regarderais bien le paysage pour occuper le temps, mais la pluie brouille les vitres. Des
troupes belges nous croisent, le fusil à la bretelle : elles passent en silence, et la boue, la nuit qui tombe, étouffent le piétinement de ces ombres héroïques. Mon compagnon se tait et je songe à ce qu'il m'a conté jadis, car je l'ai déjà vu en avril ou mai dernier, à Paris, qu'il traversait pour rallier la brigade. L'Yser ne l'a pas changé; B... est toujours le même officier solide, plein d'une énergie concentrée, court et trapu comme les petits chênes des talus cornouaillais. Les pires bourrasques usent leur souffle sur ces organismes résistants. On ne les imagine pas déprimés, abattus. Ça lui arriva pourtant, et l'histoire, telle que je m'en souviens et peut-être légèrement déformée par la distance, mérite, je crois, d'être rapportée.
C'était au début de la guerre, dans les derniers jours de ce mois d'août io,i4i dont l'aube avait été si brillante et qui sombrait
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dans le plus angoissant, le plus tragique des crépuscules.
Le bâtiment à bord duquel se trouvait l'enseigne B... croisait en Méditerranée. Il était muni, comme tous les navires de la flotte, d'un appareil de T. S. F. Bien que détaché de l'escadre et opérant assez loin de sa base, il ne se sentait donc pas trop perdu dans l'immensité : un fil invisible continuait à le relier à la vie, au cœur de la nation; sur la solitude des eaux, dans la monotonie d'une croisière sans incident, il palpitait des mêmes émotions patriotiques qui nous agitaient ici au lendemain des exploits de- nos troupes en Alsace, en Lorraine, sur la Meuse. Plus tard encore, quand l'horizon se gâta, les messages de la tour Eiffel, reconnaissables à l'étincelle roulante et chantante de leurs ondes, lui parvenaient régulièrement. S'ils ne parlaient plus de nos succès, ils remettaient au point les grossiers bulletins de victoire propagés vers l'Espagne par la station allemande de Nauen, la plus puissante du
monde et dont la tyrannique insistance troublait trop souvent nos communications.
Cependant, les progrès de l'ennemi n'étaient plus contestables. Nos communiqués eux-mêmes les reconnaissaient :
l'ennemi investissait Maubeuge ; le lendemain ses avant-gardes touchaient Guise, puis Compiègne, puis Creil. L'inondation gagnait... Il fallait donc bien que Charleroi eût été un désastre, comme le prétendaient les communiqués allemands.
— Non, disait la tour Eiffel. Nous reculons, c'est vrai, mais nos armées sont intactes ; la décision est toujours à intervenir.
Un dernier message annonça que le gouvernement avait quitté Paris. Puis un silence, un trou noir, une nuit de huit jours : la tour Eiffel s'était tue. Les seules dépêches qui passaient, c'étaient les dépêches allemandes. Elles avaient accaparé l'air, elles régnaient seules sur l'étendue. L'appareil du croiseur ne vibrait plus que
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de leurs longues étincelles sifflantes. Et ce que propageaient leurs ondes était si terrible, la jactance allemande y claironnait de telles fanfares qu'une angoisse mortelle avait saisi tous les officiers.
Un soir, l'enseigne B... était à l'appareil. Il ventait dur, sans que l'atmosphère en fût rafraîchie, car le vent soufflait du sud. Le lieutenant de vaisseau T..., qui commandait le croiseur, s'était jeté sur son cadre, pour ne plus penser, ne plus vivre. C'était, lui aussi, un Breton de vieille roche, un rouleur de mers qui avait bourlingué sous toutes les latitudes et jargonnait toutes les langues, une tête de corsaire et un grand cœur. A plusieurs reprises, il avait manifesté d'étranges intentions, si nous étions vaincus. Les antennes de l'appareil étaient toutes secouées, dans la nuit, d'une vibration puissante, et le récepteur enregistrait à mesure les mots d'une dé-
pêche en langue espagnole lancée par la station de Nauen qui, préjugeant les résultais de la décision, annonçait la défaite totale de nos troupes, l'encerclement de 3oo.ooo hommes, l'écrasement et la déroute du reste...
L'enseigne connaissait mal l'espagnol, assez, cependant, pour soupçonner la gravité extrême de la nouvelle. Il envoya réveiller son chef et lui tendit le message.
— C'est bien, dit le commandant T..., qui avait pris sa figure de bronze... Si le télégramme ne ment pas, il n'y a plus d'armée, plus de France, plus rien... Mais je connais quelqu'un dont le navire ne sera jamais allemand.
Il tourna le dos, et l'enseigne ne sut que penser. Les jours qui suivirent furent affreux. La tour Eiffel ne sortait pas de son silence : Paris était tombé sans doute, brûlé, rasé peut-être, comme Termonde et Louvain.
Pourtant, les télégrammes de Nauen devenaient d'heure en heure plus hési-
tants, moins affirmalifs. Il y était question de manœuvres stratégiques, de combinaisons nouvelles nécessitant un regroupement des troupes en arrière des lignes qu'elles avaient atteintes : le bluff allemand perçait à travers les phrases de plus en plus embarrassées. Les officiers, l'équipage, n'osant croire à tant de bonheur, se taisaient, mais leurs cœurs étaient gonflés d'une immense espérance ; ils guettaient l'appareil...
Et tout à coup, un roulement, un chant:l'étincelle française ! La tour Eiffel avait recouvré la voix. Elle parlait. Et c'était l'annonce de la retraite de l'ennemi, la nouvelle de la victoire de la Marne, l'hosanna de la France ressuscitée qu'elle jetait aux quatre aires du vent.
Les deux officiers étaient tombés aux bras l'un de l'autre.
— Et maintenant, commandant, demanda l'enseigne, voulez-vous me dire ce que vous auriez fait, si nous avions été vaincus?
LE SILENCE DE LA TOUR llô
— C'est bien simple, dit T..., nous aurions continué la guerre tout seuls : je me serais fais pirate !
Sept heures du matin. J'ouvre ma fenêtre. Rêvé-je encore ou si quelque coup de baguette magique a changé le paysage?
Il fait doux, il fait clair. L'hiver commence à peine et je ne sais quoi de printanier flotte dans l'air subtil. Deux Jean Gouin — c'est, comme Jack Tar chez les matelots anglais, le petit nom d'amitié que se donnent entre eux les fusiliers marins — en profitent pour s'ébrouer sous ma fenêtre, le torse nu, dans une cuvette de la dune ; des zouaves sifflent en étalant leur
linge sur les fils de fer d'un séchoir. Un reste de houle secoue la mer, plus lente à s'apaiser. Calme complet partout ailleurs, même sur le front, où la canonnade somnole. Vite, apprêtons-nous et descendons.
Les météorologistes auront beau jeu plus tard pour rechercher si quelque lien de corrélation n'existe pas entre l'état de l'atmosphère, au cours de ces pluvieuses années 1914-1916, et l'ébranlement causé par les perpétuelles décharges d'artillerie. Toujours est-il qu'on les compte ici, les matinées sans nuages, les après-midi sans brume ou sans averse. L'automne de 19Û), particulièrement, s'y fit renfrogné à plaisir. Il pleuvait presque sans discontinuer depuis la Toussaint et quand, d'aventure, l'horizon se décrassait, les vents du large opprimaient tout l'espace et chassaient sur la plaine des tourbillons de sable jaune arraché aux dunes voisines. On se serait cru dans quelque Mauritanie moins flamboyante, un jour de simoun. Nulle végétation qu'une herbe rêche comme l'alfa.
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Au temps où les goumiers y campaient, l'illusion était complète. Mais les vents du sud-ouest reprenaient bien vite le dessus : la pluie tenace, obstinée, la pluie noire des Flandres, noyait sous ses tulles cette fugitive vision d'un Sahel septentrional.
Ce matin, c'est autre chose. Quoi? Je cherche... L'homme est un animal classificateur. Devant un paysage qui ne lui est pas familier, comme devant une figure nouvelle, il s'inquiète et ne se satisfait qu'après lui avoir découvert quelque parenté secrète avec un paysage déjà connu. Celui que j'ai sous les yeux ce matin me rappelle la Bretagne : c'est le même ciel léger, un peu timide, d'une grâce languissante de convalescent, la même lumière mouillée, les mêmes lointains vaporeux, le même sourire mélancolique et tombant. En vérité, nos Jean Gouin n'ont pas grand effort à faire pour se croire « chez eux ». Tous, pourtant, ne sont pas Bretons. Et précisément, comme je flâne sur la dune, un second-maître s'approche :
— Vous vouliez voir Cacherat, monsieur? Il est là.
Cacherat! Le fusilier Cacherat! Brusquement s'évoque devant moi le magnifique fait d'armes de ce « matelot sans spécialité — autre que celle de l'héroïsme », pour parler à la façon du grand chef qui, non content de le citer à l'ordre du jour de l'armée, a pris la peine de rédiger lui-même le motif de la citation.
« Vous ne savez pas ce qu'a fait Cacherat? écrivait le général X... dans une lettre que je' reproduis de mémoire, mais dont je puis garantir les termes essentiels. Eh bien, voici : Cacherat appartient à un des bataillons de fusiliers marins qui devaient quitter le front le 6 décembre au matin. Le 5 au soir, il apprend qu'on allait tenter de reprendre le poste perdu de la digue de P... Alors il a voulu que sa dernière nuit fût bien employée et il est allé
trouver, son béret à la main, le colonel A..., commandant le ...e régiment mixte de zouaves pour lui demander la permission de se joindre au détachement chargé de l'attaque. Le colonel, tout en rendant justice à la noblesse de la demande, n'a pas cru pouvoir y accéder. Et mon Cacherat a disparu dans la pénombre. Qu'est-il devenu? On ignore l'emploi de son temps entre sa visite au colonel A... et l'attaque. On sait seulement qu'il s'est trouvé, quand nous avons repris le poste, à côté du lieutenant F... qui y est entré le premier. Et je l'ai cité à l'ordre de l'armée pour « indiscipline sublime »... Voilà bien vos marins ! Est-ce assez pur, ce traitlà ? »
Le général ajoutait en post-scriptum :
« Décidément, je garde Cacherat : la Marine n'en est pas à un homme près et, chez moi, c'est un grand seigneur de plus !... »
Heureuse décision à la faveur de laquelle il m'est permis de contempler pendant
quelques secondes ce spécimen peu banal de héros par effraction.
— D'où êtes-vous, Cacherai?
— De Valenciennes (Nord).
Il salue militairement et tourne les talons. Je doute que les marques de mon admiration l'aient touché. C'est un homme fort indépendant que ce Cacherat. Il n'en fait qu'à sa tête. Je crois que c'est pour son agrément personnel qu'il tape sur les Boches. Les récompenses qui lui viennent par surcroît, il les accepte avec philosophie : il ne court pas après...
La dune s'est peuplée dans l'intervalle : une section de fusiliers s'exerce sur une crête à la manœuvre d'un nouveau type de mitrailleuses; d'autres sections, plus loin, font l'exercice. L'aumônier du bataillon et le lieutenant de vaisseau G... m'ont rejoint. L'aumônier n'est sur l'Yser que depuis un an : la croix de guerre épinglée sur sa sou-
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tane et qu'il a dix fois gagnée y voisine avec une croix d'argent d'un plus grand module que les officiers du 2e régiment lui ont offerte en partant. Mais, sur la poitrine du lieutenant de vaisseau G... — un des deux survivants de Melle au bataillon; l'autre est l'enseigne T... — toute l'épopée de la brigade s'inscrit glorieusement. J'aurai le plaisir de parcourir en leur compagnie, sous la conduite du capitaine d'état-major de C..., qui a bien voulu se joindre à notre petite caravane et qui est le plus renseigné des guides, le Hooge- Duynen, la région intérieure des dunes nieuportaises, dont je n'ai vu jusqu'ici que le liséré.
C'est décidément tout un monde que ces dunes qui mesurent quelquefois jusqu'à trois kilomètres de large ; c'est, pour reprendre l'expression de Hugo, qui put les observer en 1837 dans leur sauvage virginité, à côté des vagues éternellement remuées, une barrière éternelle de vagues immobiles. Les jeux de la lumière, brisée
par les fines brumes de l'atmosphère flamande, y font chanter tous les tons : ce matin, elles sont roses ; ce soir, elles seront mauves. Et, dans le milieu du jour, elles s'étireront paresseusement au soleil, blondes comme des nymphes de Rubens.
Mais je ne sais pas quelle nuance elles revêtent à deux heures de l'après-midi.
J'avais autre chose à faire en ce momentlà qu'à les regarder. Comme nous prenions le café, une violente secousse ébranla l'air. Je crus d'abord qu'un obus était tombé dans notre voisinage. Mais le commandant du bataillon, à qui tous les ^20 du monde ne feraient pas perdre une once de son flegme, se contenta de me dire, en montrant la mer:
— Les monitors britanniques.
Il les avait reconnus à leur voix. Et ce sont eux, en effet. Moi qui souhaitais tant les voir en action ! Nettement discernables à l'œil nu, massifs comme des forteresses, entourés de leur mobile et léger escadron de contre-torpilleurs, ils sont posés, assis,
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dirai-je volontiers, en face de nous, sur la ligne d'horizon, d'où leurs énormes pièces bombardent Westende et les défenses allemandes de la côte. On voit l'éclair des pièces longtemps avant que le son n'arrive, comme un tonnerre. L'artillerie boche ne riposte pas immédiatement. Mais, sous les eaux grises, peut-être, les sous-marins de Zeebruge ont déjà pris du champ. Et, derrière Lombaertzyde, les fokkers s'enlèvent pour une attaque aérienne.
Sur mer, sous mer, en l'air, péril partout. Et c'est ainsi tous les jours. La semaine dernière, deux avions allemands s'acharnaient sur un cargo échoué devant Zeepanne. Nos torpilleurs leur répondaient. Trop loin pour participer à l'action, des fusiliers marins, sous les ordres de l'enseigne F..., suivaient anxieusement, d'une plage voisine, les péripéties de la lutte. L'officier leur avait fait mettre l'arme au pied. Soudain, l'un des avions bascula, touché au cœur, son réservoir en flammes. Les fusiliers poussèrent un rugissement de joie.
DANS LES DUNES ll'ô
— Garde à vous ! commanda l'enseigne.
Lui-même avait porté la main à la visière pour saluer ceux qui allaient mourir. Et, tandis que l'avion ennemi, dans une longue traînée pourpre, s'abattait verticalement sur la mer :
— Présentez armes !
A Woodfordbridge (Essex), en terre d'exil, s'est éteint, le 7 janvier 1916, vénérable et discret messire Théophile Moulaert, curé-doyen de Dixmude.
M. Moulaert n'avait rien d'ascétique dans la physionomie : il avait de gros traits, de grosses lèvres, un gros nez, comme on en voit aux personnages de Franz Hais et de Gonzalès Coques. Mais cette enveloppe un peu épaisse recelait une âme de qualité très noble. Et, d'ailleurs, je ne fais pas difficulté de reconnaître que, si M. l'abbé Moulaert s'était éteint il y a
dix-huit mois, le monde, vraisemblablement, n'en eût éprouvé aucune commotion : ce digne pasteur, jusqu'au mois d'octobre 1914? vivait aussi inconnu que la petite ville dont il paissait le troupeau. Dixmude n'était pas encore entrée dans l'histoire : il n'y avait pas encore autour de son nom l'auréole tragique du martyre. Telle était l'ignorance de nos marins à son égard qu'un de leurs officiers, homme fort instruit cependant, l'enseigne C, croyait de bonne foi que Dixmude s'écrivait comme bismuth. Excusons ces héros : nous étions tous à peu près aussi savants qu'eux, et la France, le monde, n'ont appris le nom de Dixmude que le jour où Dixmude a cessé d'exister.
Mais les plus surpris, sinon les plus satisfaits de cette illustration subite de leur petite patrie, ce furent à coup sûr les habitants de Dixmude et, à leur tête, M", l'abbé Moulaert. Rien ne les y avait préparés. Ils furent enveloppés brusquement dans la tourmente de feu qui se
déchaînait sur la malheureuse cité. Est-il vrai, comme me récrivirent l'abbé Moulaert et un notable dixmudois, M. Auguste Kempynck, qu'on leur avait dit : « Ne craignez rien. Tout se passera comme à Bruxelles, si les Allemands occupent la ville : les personnes et les immeubles seront épargnés » ? Le bourgmestre de Dixmude, M. Basile Baut, ne tomba point dans ce godan et, dès le i5 octobre, deux jours après l'arrivée de nos troupes, il prit le train pour Furnes : c'était le dernier.
Son excuse est qu'il avait soixante-dixhuit ans. Mais l'abbé Moulaert en comptait presque autant, et il resta. En quoi le digne homme sans doute ne fit que conformer sa conduite à celle de tout le clergé belge et français, qui fut proprement admirable au cours de cette guerre et ne connut pas de défaillance, mais je le soupçonne fortement aussi d'avoir voulu demeurer à son poste pour veiller de plus près sur sa chère église Saint-Nicolas et sur les pieuses merveilles qu'elle contenait. Il
ne les sentait point très en sûreté depuis que nous étions là : victime d'une légende intéressée, il prenait tous les Français pour d'affreux sans-culottes, capables des pires sacrilèges. Il revint vite de son erreur quand il connut nos marins, mais, en attendant, il verrouilla son église. Personne n'y entra plus — que les obus allemands.
Le pauvre abbé n'avait pas compté sur ces hôtes encore plus indésirables que tous les septembriseurs. Ils firent un massacre de l'abside, qui datait de i33o;dujubé, l'un des plus beaux de la Flandre, qui datait de i54o ; des fonts baptismaux en bronze, qui dataient de i632; des stalles, chaire de vérité, portail, autel du calvaire, en chêne « admirablement sculpté », qui dataient de 1640; du Crucifiement de Jouvenet, qui datait de 1770 et qui était un don de Napoléon Ier à M. le curé Dema sière ; des cuivres, chandeliers, lustres,
ornements sacerdotaux, etc., pour la plupart du dix-septième et du dix-huitième siècle. « Au total, me mandait l'abbé Moulaert, à qui je dois ces renseignements et ces dates, la perte monte à 600.000 francs sans préjudice de la valeur de l'édifice qui était inestimable et pour la restauration duquel on avait fait en ces vingt dernières années 200.000 francs de dépense. » Luimême avait rassemblé la majeure partie de ces fonds dont il surveillait jalousement l'emploi : homme de goût et grand érudit sous ses allures campagnardes, il ne tolérait aucun solécisme archéologique. S'il avait pu prévoir la fin lamentable de tant d'efforts ! « Dans le doyenné de Dixmude, m'écrivait-il, il y avait dix-neuf grandes et belles églises, presque toutes du seizième et du dix-septième siècle et récemment restaurées, plus l'église des R. P. Récollets de Dixmude (1770) et nombre de chapelles : aucune n'est intacte et quinze ont complètement disparu. Il en est de même dans le doyenné d'Ypres, où vingt-
six églises sont anéanties, et dans le doyenné de Fumes, où, entre beaucoup d'autres, l'église abbatiale de Loo a été bombardée et détruite. »
Mais toutes ces pertes n'étaient rien, comparées à celle de Saint-Nicolas. Au dos de la photographie qu'il avait jointe à sa lettre, — précieux témoignage de sympathie dont les circonstances ont fait une relique et qui porte la date du 10 novembre 1915, anniversaire de la mort de Dixmude, — l'abbé Moulaert, d'une écriture ferme encore, avait inscrit tous ses titres : « Th.-L.-B. Moulaerl, curé-doyen de Dixmude, chevalier de l'ordre de Léopold, né à Bruges le 16 octobre i844> ordonné prêtre le 19 décembre 1868, successivement professeur au séminaire de Roulers, vicaire à Ostende, principal du collège de Saint- Joseph à Moscron et curé- doyen de Saint- Nicolas, à Dixmude, le 17 juillet 1895. Il célébra la dernière messe dans son église le 16 octobre 1914 et dut s'exiler dans la nuit du mercredi 21. » Quelle résignation
dans ces lignes qui affectent la froideur d'une inscription tumulaire ! C'est le consummatum est du chrétien dont le sacrifice est fait. Mais que ce sacrifice avait été douloureux ! Et, après vingt ans d'exercice apostolique dans le même diocèse, vingt ans de soins passionnés, d'attentions de tous les instants prodigués au merveilleux édifice dont il était si fier, comment ne pas compatir à la détresse du saint vieillard qui, dans la nuit, avec le reste de ses ouailles, sous une pluie de shrapnells, prenait le chemin de l'exil, emportant au fond des yeux l'image affreuse de son église béante et dévastée?
Le tableau de cette évacuation nocturne sera tracé quelque jour par un des acteurs du drame, M. l'archiviste communal Hosten, par exemple, tout désigné pour nous en restituer la sinistre horreur. Mais, dès le 16 octobre, un vent de panique avait précipité la majeure partie des habitants vers les ponts de l'Yser. Scènes de confusion indescriptible, sur lesquelles, cette
fois, nous avons le témoignagne d'un des médecins de la brigade, le docteur Petit- Dutaillis, qui nous décrit l'encombrement des routes, les bousculades, les voitures prises d'assaut, le désespoir des mères séparées de leurs enfants. L'excellent praticien rentre à son ambulance pour échapper à ce spectacle déchirant quand un fusilier marin le hèle au passage :
— Docteur, c'est pour des civils !
Sur la route, au pied d'un arbre, un vieillard, un «grand-père », agonise. « On dirait un Christ descendu de sa croix, au pied de laquelle pleurent de pauvres femmes. Une petite fille, son chien sous le bras, pleure aussi», — et notre Jean Gouin, pour la consoler, lui tend une barre de chocolat...
Les mêmes scènes se reproduisirent-elles chez les évacués du 21 octobre? Ils étaient encore un millier ou deux, terrés dans les caves de la ville et qui tenaient bon autour
de leur pasteur. Les carmélites et les béguines, notamment, quoique recevant leur part du bombardement, n'avaient pu se résigner à quitter leurs chères communautés, les doux cloîtres de silence où venaient expirer les bruits du monde avant que les « marmites » en eussent fracassé les clôtures. Telles des abeilles qui auraient, par mégarde, bâti leurs cellules dans le cratère d'un volcan ! Le 21 au soir, quand un officier de marine se présenta danstoutes les maisons habitées pour transmettre l'ordre d'évacuation, ce furent des cris, des pleurs. Pas de voitures, aucun abri, et les obus pleuvaient. La supérieure des béguines, pauvre femme hydropique, énorme, incapable de se déplacer, ne put suivre ses compagnes : le lendemain, on la trouvait dans la cave du béguinage, asphyxiée, les bras en croix.
« Pour moi, me déclarait l'abbé Moulaert, — bien revenu décidément de ses préventions contre les Français, et il est vrai que ces Français-là étaient pour la
plupart des Bretons, de fidèles servants de « Madame Marie », — j'ai vu vos braves à l'œuvre, j'ai reçu les confidences de plusieurs et Je leur dois la vie. Deux fusiliers et un officier m'ont obligé de quitter une cave, où je me trouvais réfugié avec cinquante personnes et, dans la nuit, au milieu de Dixmude en feu, ils nous ont conduits sains et saufs jusqu'au delà de l'Yser. »
Derrière lui, l'église Saint-Nicolas achevait de se consumer. L'abbé Moulaert ne devait pas longtemps lui survivre. Lejour où ce vénérable monument reçut son premier obus, on peut dire que lui-même fut frappé au cœur. Il ne fit plus que languir. Comment espérer rebâtir jamais la merveille écroulée? S'il s'en flatta un moment, il perdit bien vite ses illusions et, dans la simplicité de son aine, tourna uniquement ses yeux désormais vers la cathédrale céleste qui brave tous les bombardements et qui vient de lui ouvrir ses saints parvis.
Le 3i août 1837, à sept heures et demie du soir, dans une hôtellerie dont il n'a pas dit le nom, mais qui ne pouvait être que la Pomme cVOr ou la Noble-Rose, un voyageur au teint mat, aux longs cheveux et au grand front bombé, s'installait à une table, près de la fenêtre, devant la place d'une petite ville des Flandres et, portant alternativement ses yeux de la place à sa table et de sa table à la place, y commençait en ces termes une lettre à sa femme :
« J'ai sous les yeux, chère amie, une des
plus jolies places que j'aie encore vues : vis-à-vis de moi, un noble hôtel de ville de la Renaissance dont le beffroi est gothique, quoique gâté à son sommet par une balustrade à mollets ; à gauche, plusieurs logis de divers styles fort bien contrastés ; en face, à côté de l'hôtel de ville, quatre ou cinq gracieux pignons du seizième siècle au-dessus desquels se découpe, dans le crépuscule, le profil d'une nef gothique ; enfin, à droite, une belle embouchure de rue ourlée d'un côté d'un petit châtelet fort sévère et fort curieux, de l'autre d'un élégant fronton espagnol à rocailles accouplé à plusieurs autres, le fout dominé par une superbe flèche toute en briques qui est d'une ligne magnifique. Ajoute à ces trois façades mon côté, que je ne vois pas et qui les complète ; mets au milieu un fort beau pavé à compartiments de couleur, immense mosaïque qui tient toute la place, et tu comprendras, mon Adèle, que si tu y étais, et les enfants avec toi, la place de Furnes n'aurait rien à envier à la place Royale. »
Vous pouvez lire et relire cette page d'un raccourci puissant, où Victor Hugo — car il s'agit de lui — a ramassé en se jouant tout le passé archéologique de Fumes pour le présenter à « son » Adèle, vous n'y trouverez pas une ligne, pas un mot, qui éveille l'idée d'une ville moins riante et moins claire que les autres villes flamandes. Hugo, pourtant, était au premier chef un homme « pour qui le monde extérieur existe », suivant la formule de Gautier, et sa rétine prodigieusement impressionnable ne laissait perdre aucun détail des images qu'elle enregistrait. Or, Hugo n'a pas remarqué ce qui frappe d'abord tous les yeux quand on arrive ici et à quelque heure de la journée que ce soit : Furnes, la cité de dentelle et Tune des merveilles de l'art hispano-flamand, Furnes est noire, aussi noire qu'Alger est blanche. Comment notre voyageur ne s'en est- il pas aperçu ?
Peut-être, si je n'avais pas revu Furnes à midi, après l'avoir traversée la veille entre chien et loup, aurais-je pu me défier de ma propre impression ; l'image que j'en emportais pouvait être un effet passager de la triple mélancolie du soir, de l'hiver et de la pluie. Pas une âme sur la place : les vieux pignons à redans, les flèches gothiques, les tours, les beffrois, les balcons ajourés, tous ces bijoux de jais, cette sombre joaillerie espagnole jetée par le caprice de Philippe II sur les épaules d'une humble bourgade flamande, s'assourdissaient encore sous les longs crêpes de la brume ; Furnes, clouée sur le ciel dans ses tulles, n'était plus qu'une pauvre petite chose inerte, soyeuse et triste, comme ces chauves-souris que la superstition paysanne cloue aux vantaux des granges pour effrayer les rapaces.
Mais Furnes, spectrale au tomber du
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soir, trouble peut-être davantage en plein soleil. La nuit et la solitude sont sœurs : elles vont de compagnie ; mais il y a comme un désaccord, surtout dans les villes, entre le jour et la solitude. Qu'a pu devenir tout le peuple qui se pressait ici ? Quelle épidémie meurtrière, quel vent de sécheresse y a brusquement tari les sources de l'activité sociale ? Furnes est toujours debout. Ce n'est pas comme Soissons, Arras, Ypres, Dixmude, Nieuport, un cadavre de ville. Non que les Allemands l'aient respectée. Elle a été plusieurs fois bombardée ; elle l'est encore un jour sur deux, tantôt le soir, tantôt à midi, et bien peu de ses pignons sont intacts. Le Palais de justice, l'Hôtel-de-Ville, mouchetés de shrapnells, n'ont plus un carreau ; l'église Sainte-Walburge elle-même porte une plaie à son flanc. Mais Furnes, enfin, n'est que blessée : elle pourra guérir, revivre, si l'ennemi ne lui fait pas de nouvelles et trop grièves entailles.
Et, cependant, Furnes est déserte : les
quelques habitants qui s'y cramponnent ne sortent guère de leurs caves ; sur la place de l'Hôtel-de-Ville, autour du fameux pavé à compartiments, la plupart des devantures sont abaissées ; celles qui sont levées ne le sont que jusqu'à hauteur d'homme. Quand l'auto nous dépose sur la place, elle s'étend devant nous complètement vide.
Et cette absence de tout être humain la fait paraître énorme, bien qu'elle soit de dimension moyenne. Dans ce vide, sous la lumière de midi, elle accuse plus fortement aussi son relief, la sombre couleur de ses pierres. Je ne sais quoi d'austère, plus encore que de triste, se dégage d'elle :
Fumes, que ses habitants appelaient la ville sainte et dont les « processions de pénitence » attiraient un aussi grand concours de peuple que les liturgies payantes d'Oberammergau, Furnes m'apparait surtout comme une guerrière : du moins cette vierge noire a-t-elle revêtu un moment la cuirasse et ceint l'épée. Elle a été, pendant plusieurs mois, la grande place de guerre
des Flandres, le quartier général du Roi.
— Tenez, me dit l'officier qui m'accompagne, voilà où II nous a passés en revue pour la première fois.
Si je ne me trompe, c'était au lendemain de Pervyse. Boueux, sordides, hirsutes, bandés de linges sanglants, des fusiliers marins traversaient Furnes pour regagner leurs tranchées de Dixmude, quand le Roi, prévenu, descendit sur la place. Un seul clairon éraillé pour scander la marche. Et des baïonnettes tordues, des équipements en lambeaux, des pattes endolories, des échines circonflexes. Mais, à la vue du souverain, tous les fronts s'étaient redressés, les rangs s'étaient reformés, chaque pompon rouge à l'alignement. Et ces hommes, épuisés par trente-six heures de bataille consécutives, défilèrent comme à la parade devant l'étrange et taciturne personnage en dolman noir, qu'aucun galon, aucun insigne ne distinguait, qui avait la grandeur abstraite d'un principe et les fixait avec les yeux graves du Devoir.
Aujourd'hui, sur la place vide, il n'y a que trois visiteurs de rencontre, dont l'un, il est vrai, est le lieutenant de vaisseau G..., qui a fait toute la campagne de Belgique, l'un des plus « complets » officiers de la brigade navale et pour lequel, cherchant une épithète, je ne trouve que ce qualificatif de « splendide », moins galvaudé chez nous qu'en Angleterre. Midi passe : aucun Angélus ne tinte ; le cœur de la cité ne bat plus. Silence. La place est toujours déserte et cependant, depuis un moment, nous y sentons comme une présence latente, évoquée par la réflexion du lieutenant de vaisseau G... Quelqu'un est là, dont nous subissons, mes compagnons et moi, la hantise grandissante.
Sans nous être parlé, nous l'avons reconnu.
C'est lui, le grand Absent, qui emplit de son souvenir, de sa gloire, de sa mélancolie royale, le vide de cette place im-
mense. Il est partout ici. Je le vois qui fait les cent pas dans cette vaste pièce tapissée de cuirs de Cordoue, aux armes de Flandre, où s'assemblait l'échevinage ; je le vois qui soulève les rideaux, qui appuie son front pâle à la vitre et qui reprend sa promenade. Sa longue et fine silhouette nous apparaît un instant plus tard sur le perron de l'Hôtel-de-Ville.Et le voici, toujours simple, sanglé dans le même dolman noir, qui descend sur la place pour inspecter ses troupes. Elles regagnent leur cantonnement; d'autres partent pour les tranchées, et il les suit longtemps des yeux. Le canon tonne à quelques kilomètres. Que sera la nuit sur l'Yser? Il regarde la déroute des nuages, la terre aussi incertaine que le ciel, l'horizon où la mort guette, si proche, derrière les files des peupliers, la ville sombre qui est sa dernière capitale et dont Hugo, en 18.37, ne voyait que la grâce et l'élégance.
Et, si Hugo ne remarqua pas alors ce qui frappe aujourd'hui tous les yeux, c'est
apparemment qu'à cette époque la couleur de Furnes n'avait rien d'insolite. Furnes ressemblait à toutes les villes flamandes ; Furnes n'avait pas abrité encore la plus sublime détresse de l'histoire... Albert Ier n'est plus à Furnes, mais son reflet est resté sur les pierres : la ville a pris la livrée du Roi.
Les bâtisseurs sont morts, Mais le temple est bâti.
(Frédéric Mistral.)
Il est neuf heures. On sonne. « Mon ami, c'est M. Platt. » Et je fais en moi-même réflexion que M. Platt est bien matinal aujourd'hui. Mais le brave homme n'a pas la disposition de tout son temps. Bûcheronélagueur de son métier, vous le voyez quelquefois, sur son escarpolette, dans les plantations du quartier de l'Etoile, vérifiant l'état d'un tilleul ou d"un paulownia, sondant, taillant, émondant. C'est le chirurgien des arbres. Il habite aux .ibords du canal
Saint-Martin et je perche à Montrouge, mais le Métro, n'est-ce pas, n'a pas été fait pour les chiens, et l'on se pousse des visites de fois à autre, histoire de se serrer la main et de prendre des nouvelles de la santé des garçons.
J'ai connu M. Platt par l'intermédiaire de Gustave Geffroy, le grave et puissant écrivain qui s'est penché avec tant d'affectueuse clairvoyance sur l'âme du peuple de Paris. Geffroy, par hasard, avait vu des dessins du fils Platt, de curieux croquis du front, un peu linéaires, mais d'un trait élégant et d'une extrême précision, et il avait pensé qu'ils m'intéresseraient. Et, certes, je fus ravi de cette révélation d'un artiste insoupçonné, mais combien plus encore de la splendeur morale du milieu où s'était développée cette nature d'artiste ! Ah ! je vous prie de croire que la connaissance tra. vite faite et l'amitié solidement nouée entre le Breton indécrottable que je suis et le vieux Parigot impénitent qu'est le père Platt !
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Sa vie ? Celle d'un pupille de l'Assistance publique qui ne se souvient pas d'être resté une heure inactif depuis l'âge où il a eu la force de tenir le manche d'un outil.
Terrassier, puis bûcheron, il entre à vingt-cinq ans dans les services municipaux, se marie, fonde un foyer, vite égayé par la présence de deux beaux enfants, et décide, avec sa digne compagne, de s'imposer les plus rudes sacrifices pour leur donner la solide instruction dont lui-même fut privé. Ses salaires sont insuffisants. Qu'à cela ne tienne! Il n'y aura pour lui, pendant des années, ni dimanche ni lundi; au besoin, la nuit, pour gagner quelques sous de plus, il prendra sur son sommeil et fera des travaux supplémentaires. Et la destinée, en somme, le paiera de ses efforts. De ses deux fils, le cadet, Charles, vient de passer avec succès l'examen d'entrée à l'une des grandes écoles munici-
pales; l'autre, Luc, c'est encore mieux, c'est le chef-d'œuvre de la famille : boursier de Colbert, puis de Chaptal, breveté à quinze ans, bachelier à dix-sept, il est reçu avec le n° 2, en mars 191 4, au concours pour l'emploi d'adjoint technique des services de la Ville. En a-t-il fallu de l'huile de bras et des suées pour arriver là ! Mais enfin ça y est : la côte est gravie, au moins pour l'un des enfants, et l'attelage va pouvoir souffler un peu, quand éclate le coup de tonnerre du 4 août. Luc a vingt ans. 11 est grand, robuste, plein de foi patriotique. Il devance l'appel et s'engage.
Mes relations avec son père remontent à quelques mois en deçà. Et, si elles devinrent tout de suite fraternelles, c'est que, dès l'abord, nous pûmes mettre en commun nos angoisses et nos fiertés : son fils et le mien, à ce moment, étaient là-bas, sur l'Yser : c'étaient deux « demoiselles au pompon rouge ». La brigade fut dissoute en décembre 1915, mais un bataillon resta au feu. Luc en faisait partie. Et vous me de-
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manderez peut-être à quel titre ce petit Parisien figurait sur le contrôle des équipages de la marine.
Il y a du mystère dans toutes les vocations. C'est un fait, pourtant, que Paris et les régions de l'Est, notamment la Meurtheet-Moselle, fournissent, chaque année, un sérieux appoint à la Flotte. Pour que l'attraction de la mer s'exerce à cette distance et avec cette intensité, il faut que son nom seul ou, si vous préférez, les images qu'il suggère, possèdent une vertu peu commune. Ce nom n'a qu'une syllabe — et il est immense. Il éveille l'impression d'une grande force vierge, impolluée, restée telle qu'aux âges primitifs du globe; il ouvre à notre curiosité, à nos fièvres d'indépendance et d'aventure, des horizons illimités et toujours nouveaux : il y a réellement en lui quelque chose d'ensorcelant.
Et Luc, comme tant de Parisiens, fut ensorcelé. Désigné sur sa demande pour la marine, on l'envoya à Brest, au deuxième dépôt des équipages. Sur cette étrave de
l'ancien monde qu'est la pointe du Finistère, c'était un peu comme s'il avait eu déjà un pied à bord. Il comptait bien y poser l'autre sans tarder et ne pas moisir au dépôt. Son col bleu à liston blanc était mieux qu'une promesse: l'estampille même, le baiser d'adoption de la mer. Qu'on l'aurait surpris, alors, si on lui avait dit qu'il décrocherait les galons de quartier-maître et la croix de guerre sans avoirembarqué ! Lui-même, à son dernier congé, en plaisantait devant moi, d'être un gradé de la marine qui, comme le petit navire de la chanson, n'avait ja-ja-jamais navigué. Et il ne naviguera pas plus demain qu'hier: son sommeil ne sera pas bercé parles houles; il ne s'endormira pas aux bras de la sirène...
— Qu'est-ce qu'il y a donc, M. Platt?... Entrez, mon vieil ami. Comme vous êtes pâle ! Luc...
Un sanglot. Et nous nous étreignions.
J'avais compris.
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Ah ! Paris peut être fier de ses enfants ! Ils sont restés dignes de leur réputation et nous n'avons pas besoin de forcer la note en parlant d'eux, qu'ils appartiennent aux formations de l'armée de terre ou, comme Luc Platt, à ces bataillons de marche des équipages de la Flotte dont j'ai conté les hauts faits sur l'Yser, mais pour qui mon admiration n'a rien d'aveugle ni d'exclusif.
Je crois seulement qu'il y a des heures où l'histoire, sans s'écarter de la vérité, doit tendre à nourrir la ferveur patriotique et qu'à ces heures-là, même une ombre de critique, même une réserve, serait impie sur les lèvres de l'historien. Et j'ai une trop haute idée enfin de la confraternité des armes pour me figurer qu'exalter les marins est faire tort à leurs émules de gloire : les coloniaux, les chasseurs, les alpins, les zouaves, etc. Ramscappelle, le Vauquois, les Éparges, le Bois-le-Prêtre,
le Bois-d'Ailly, Berry-au-Bac, Lorette, Neuville-Saint- Vaast, le Vieil-Armand, Tahure, Douaumont, vingt autres actions fameuses valent certainement Dixmude, où les fusiliers opéraient d'ailleurs en liaison avec les vaillantes unités belges et les impavides Sénégalais. Dans toutes ces « gestes » héroïques vous trouverez des Parisiens. Il n'y a pas de bon « boulot » sans eux, comme ils aiment à dire. Et leur gaminerie naturelle, leur bonne humeur inaltérable, maintes fois, fut le cordial qui ranima les courages abattus.
Il était bien de leur race, à cet égard, le brave petit Luc. Sa correspondance, que j'ai sous les yeux, pétille d'enjouement et de malice ; car il écrit presque aussi bien qu'il dessine, il a le trait, la fleur de coin dans l'expression, — tel un Gavroche qui aurait fait ses classes. Ecoutez-le, par exemple, nous conter comment, cuistot sans expérience, il s'avisa, un beau matin, dans une cave de Nieuport, de « confectionner » le jus pour ses hommes.
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Une idée me vient : si je faisais du jus? Eh bien oui, faisons du jus. Seulement voilà, j'ai juste de l'eau et du café en grains; il faut se passer de moulin et de filtre. Hum ! hum ! On remplace généralement le moulin par la poignée de la baïonnette. Vas-y, Auguste, pile toujours! L'eau chauffe tout doucement. Grosse question : combien faut-il de café pour cinq litres d'eau? Je remonte au niveau du sol et avise un poilu dans la cour : il n'est pas bien calé, mais il peut tout de même me donner le précieux renseignement. Je redescends : l'eau bout et j'y flanque la proportion de café nécessaire. Luc faisant du café ! C'était la première fois et, si vous aviez pu me voir, vous auriez bien ri... Au bout d'un moment je commençais à croire que le jus était prêt : il manquait encore de cuisson. Enfin ça y est! Je filtre dans... un vieux mouchoir... pas très propre. Ça ne fait rien, car tout fait ventre, pourvu que ça rentre. C'est prêt, c'est chaud. Maintenant une idée originale : je réveille l'escouade en jouant au piano la diane maritime :
Tous les marins de la Basse-Brelagne Sont dégourdis comme des manches à balai.
Tout le monde rit et on goûte le jus, « mon jus ». Comment vont-ils le trouver? — Il est bon! Ah! je respire! Je suis rudement content. J'ai su faire pour la première fois un jus acceptable : grande victoire !
N'est-ce pas délicieux? Et quelle modestie ailleurs, quelle simplicité pour conter à ses parents l'épisode qui lui valut sa première citation à l'ordre de la brigade! C'était le 9 mai. Les Boches préparaient un « sale » coup, et Luc, de quart au périscope, avait donné l'alerte à sa tranchée. Presque aussitôt le bacchanal se déchaîne : les obus pleuvent, les parapets sautenl. L'enseigne envoie Luc prévenir le capitaine qu'une attaque semble imminente. Mission dangereuse ! Il faut ramper par un boyau bouleversé, marmite, où déjà plusieurs des nôtres agonisent. Luc va et revient sans méchef et peut reprendre son poste de combat dans la tranchée de première ligne. Ce qu'il s'en paye alors, sur' les Boches ! Ici le ton change : une véritable ivresse s'empare du narrateur à l'évocation de cette scène épique, dont tous les détails sont scrupuleusement exacts :
Enfin tout le monde est prêt et le lieutenant, debout derrière le mur de sacs (un brave !), prend les dernières dispositions. « Ils » arrivent!
Un par un les Boches sortent de la tranchée et s'étalent en tirailleurs dans la prairie, sac au dos et baïonnette au canon. Le casque à pointe sur la tête, ces messieurs de l'infanterie coloniale allemande viennent de taper sur un bec de gaz de première classe. Vous allez voir ! Un commandement : « La hausse à 250 mètres, feu à volonté ! » Alors, oh ! mais alors, Jean Gouin se met en colère et l'on tire en poussant les cris les pins divers : « Envoie dedans ! Vas-y ! Ça chic! Regarde-moi ces c...-là! Tiens, salaud, pour ta gueule ! » J'en passe. C'était pour nous une joie de taper dans ces andouilles qui venaient tout debout, en plein soleil, à 150 ou 200 mètres. A la première salve, beaucoup se couchèrent, mais nous les avons eus quand même... Et le 75 entra en action pour couper l'arrivée de leurs renforts. Leur tranchée sauta en l'air, pendant que les hourras des marins saluaient les explosions de nos obus : « Bravo ! Vive la France ! On les tient! On leur casse la gueule! Envoie dedans! » Nous tirons toujours comme des fous. Seul l'officier parvient jusqu'à 30 mètres des fils de fer avec une escouade. Cadio le tue. C'est fini. Plus rien ne bouge. « N... de D... ! dit un marin, ils nous ont fait bouffer des betteraves à Dixmude, mais ici ils boufferont la luzerne ! »
Plus tard, après la guerre, quand on pourra publier les carnets de route et les correspondances des combattants, j'imagine que les lettres de Luc Platt ne feront pas méchante figure dans la collection.
C'est tout ce qu'il laisse, le brave enfant, avec ses précieux albums de croquis — et son exemple, plus précieux encore. Magnifique héritage, celui-là, tout d'honneur, de travail, de piété filiale et de dévouement à la patrie. Ne jugeons pas sur les apparences; n'écoutons pas les suggestions amères d'une douleur qui n'a pas eu le temps de s'épurer. « Pauvre vieux ! écrivait au lendemain de la mort de Luc un de ses camarades du front, Parisien comme lui, le fusilier D... Je pense à ses chers parents, eux qui ont mangé leurs quatre sous pour lui donner une instruction supérieure. » Et il y aurait de quoi dégoûter de la vertu en effet, si de pareils sacrifices n'aboutis-
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saient qu'à la démonstration de leur vanité. Mais rien n'est moins établi. Bien au contraire. Quoi qu'en pensait sur le moment le fusilier D..., il n'est pas indifférent qu'un Luc Platt, tombé au champ d'honneur, ait manifesté dans la vie les plus brillantes qualités : ni son père, ni sa mère n'ont fait un calcul de dupes en se saignant aux quatre veines pour favoriser son ascension sociale. L'unanimité de nos regrets les en assure, l'avenir le leur prouvera : il mesurera les réparations à l'importance des sacrifices consentis ; il ne laissera pas en jachère le champ arrosé par tant de beaux enfants de promesse. Et ce sont eux en définitive, les Luc Platt et leurs émules, c'est toute cette élite de nos jeunes morts d'aujourd'hui et d'hier qui fera la France de demain.