‹ Bourguignottes et pompons rougesChapitre 9 sur 39 · SCENES DE LA MOBILISATION EN BRETAGNE · texte numérisé non relu

SCENES DE LA MOBILISATION EN BRETAGNE

A Emile Clouard.

SUR LA PLAGE

Lannion, 3 août l'Ji'i.

J'ai pu trouver hier une bagnole et un vieux cheval borgne, dédaigné par le service de remonte, et j'ai quitté Rûn-Rouz avec les miens. Nous voici à Lannion. Un télégramme vient d'arriver à la sous-préfecture : la guerre est déclarée; les Allemands ont franchi la frontière. Et comme entrée de jeu, pour bien signifier au monde le réveil de la barbarie germaine, des vieux appétits carnassiers qui dormaient sous ces crânes de métaphysiciens, le même télégramme nous apprend que le président du

Souvenir français en Alsace, M. Samain, a été passé par les armes (1). Les annexés sont prévenus : l'Histoire aussi.

Et maintenant, comme dit le vieil Eschyle, voici l'heure d'Ares à l'arc redouté devant qui tout se tait. Essayons cependant de les revivre, ces heures d'angoisse, d'effrayante incertitude qui ont précédé la déclaration de guerre et que nous avons vécues entre Perros et Trégastel, sur cette zone du littoral breton si capricieusement découpée par la Manche et dont les arabesques de granit, les entassements de rocs cyclopéens, les molles plages de sable argenté ou rose attirent de plus en plus la clientèle élégante des « baigneurs. »

Clientèle toute parisienne d'habitude, sauf cette année où, comme par hasard, dans les auberges, les villas écartées, surtout dans les îles, à l'embouchure des ri-

(1) M. Samain n'était pas président du Souvenir français, mais de la Lorraine sportive, dont on se rappelle je procès retentissant. On nous a laissé espérer depuis qu" Alexis Samain et son frère, le fondateur de la Jeunesse Lorraine, étaient seulement prisonniers.

SUR LA J'LACL

vières, à l'entrée de ces petits fiords sinueux que ne défend aucune batterie et qui pénètrent jusqu'au cœur du pays, de pacifiques et benoîtes tribus d'Allemands s'étaient installées et vivaient dans la familiarité de nos pêcheurs et de nos douaniers. Rien qu'autour de Ploumanac'h, on comptait une douzaine de ces braves têtes de Boches à figure de pédagogues, aux lunettes à branches dorées, chevauchant des nez qu'on aurait pu qualifier de doctoraux sans les fortes narines dont ils humaient voluptueusement l'air dularge — ou l'odeur des carnages prochains. Et la terrible saillie des maxillaires, détendus par un sourire trop large et trop perpétuel pour n'être pas affecté, achevait de renseigner sur les intentions véritables, le secret état d'âme de ces fourriers de l'invasion, déguisés en herren professoral, voire en pasteurs de l'Eglise réformée...

Nous en sommes moralement sûrs aujourd'hui : escomptant la défection de l'Angleterre, l'Allemagne avait préparé un

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débarquement à Bréhat, dans le Trieux, la baie de Lannion et de Morlaix. Ces pacifiques « baigneurs » allemands, c'étaient les troupes de 1' « avant-guerre », si persévéramment et si vainement dénoncées par Léon Daudet (1), les éclaireurs de la flotte et de l'armée d'occupation qui devait nous prendre à revers, investir Brest, Saint- Servan, Cherbourg et paralyser notre mobilisation sur tout son flanc occidental. A Paris, dès le 27 juillet, on était fixé sur les intentions de l'Autriche. Chez nous, c'est seulement le 28 au soir que les choses commencèrent à se gâter. Personne, jusque-là, ne prenait au sérieux les menaces autrichiennes. Rodomontades, disait-on, l'Autriche refait à Belgrade le coup d'Agadir. Et l'on avait l'impression, hélas ! — la Triple-Entente nous ayant habitués à ces reculades — qu'une fois de plus le « coup » réussirait.

(1) On a vu depuis combien M. Léon Daudet était audessous de la vérité et de quel réseau d'espionnage, à la faveur de la naturalisation à la Delbrùck, les Allemands avaient couvert notre pays.

SUR f.\ PLAGE

Brusquement, dans l'après-midi, à l'heure du bain, sur la plage toute bariolée de maillots, de tentes et de parasols, le bruit courut que François-Joseph avait déclaré la guerre à la Serbie. Je revenais du bourg avec le commandant de Bonnerive (1). Devant le Grand-Hôtel, sur le promenoir des cabines, un gigantesque automobiliste en cache-poussière, le masque rejeté sur le front, — tels ces mufles de fauves dontsecasquaientles Kymris, — Xanachronique et verbeux, gesticulait au milieu d'un groupe de peignoirs. C'était lui qui avait apporté la nouvelle. Il l'avait copiée à Morlaix sur le télégramme officiel affiché à la devanture d'un établissement de crédit, et déjà deux ou trois de ses auditeurs coulaient un œil furtif vers le garage de l'hôtel.

(1) En littérature, Georges de Lys. Le chef de bataillon en retraite Georges Fontaine de Bonnerive ■fait aujourd'hui campagne sur l'Aisne avec son gendre, le capitaine briochin Halna du Frétay, breveté de l'École de guerre, cité à l'ordre de l'armée.

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— Savez-vous, demandait l'un, si les passages à niveau sont bloqués ?

Sur l'assurance que la voie était encore libre, un certain nombre d'automobiles quittèrent dans la nuit Trestignel et Trestraou. En général, on jugeait ces départs bien précipités. « Tout s'arrangera », proclamaient les sceptiques. J'étais de ceux-là, je l'avoue à ma honte. Mais, le lendemain, les nouvelles, de plus en plus mauvaises, aggravaient l'anxiété des « baigneurs » ; la débandade s'accélérait ; le 29 juillet, les hôtels s'étaient allégés d'un bon tiers de leur clientèle; les villas, à leur tour, commencèrent à mettre leurs volets. On apprenait que les permissionnaires étaient rappelés, les congés de moisson suspendus; chaque soir, au train de 8 heures et demie, tout Trestraou et Trestrignel descendait vers la gare; les journaux, à peine aux mains des vendeurs, leur étaient arrachés, commentés fiévreusement sous les réverbères. Et des gens d'ordinaire indifférents aux bruits publics, des marins, des ouvriers agricoles,

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déléguaient quelqu'un des leurs pour acheter un « papier ». Sur les routes, sans se connaître, on s'abordait; on hélait les chauffeurs qui semblaient arriver de la ville : « Du nouveau ? — Oui, la Russie mobilise. — Et l'Allemagne ? — Elle refuse d'intervenir près de l'Autriche. » Diable! Le 3o juillet, mon voisin, chef de bureau dans un ministère, m'annonce qu'il est invité à interrompre ses vacances et à rejoindre immédiatement son poste ; un autre de mes voisins, inspecteur général de l'Université, a reçu un ordre identique de la rue de Grenelle.

— Ma foi, je sors mon fourniment, me dit le commandant de Bonnerive, qui est chargé, en cas de mobilisation, de la surveillance des voies ferrées du Finistère...

Et mon cousin le colonel Letulle, fixé lui aussi à Perros et dont le nom, depuis la fameuse marche du Gourara, est resté populaire à la Légion, rédige la lettre qu'il enverra aux bureaux du recrutement

pour demander sa réintégration dans les cadres, si la mobilisation est décidée (1). Mais, jusqu'au bout, il y a des incrédules qui ne veulent pas croire à la guerre, qui tiennent mordicus pour un bluff... oh ! « kolossal » et qui passe la mesure... bluff tout de même, répètent-ils. Cependant, leur ton est moins assuré qu'au début.

Quelque chose pèse sur eux, peut-être cette ombre dont parle Shakespeare et qui précède les grands événements en marche sous l'horizon. On n'a cœur à rien; on travaille encore aux champs par habitude ou par nécessité, à cause de la moisson prochaine. Mais la plupart des pêcheurs ne « sortent »pas ; ils palabrent devant les cabarets où des étrangers équivoques les invitent à pénétrer, leur paient des tournées de « blanche » qui délie les langues. Un de ces étrangers, à Ploumanac'h, se faisait expliquer par un alcoolique de la

(1) Nommé commandant de la place de Guingamp, le colonel Letulle commande actuellement la place de Cherbourg.

SUR LA PLAGE

bande le sens des divers signaux sémaphoriques. Il se donnait pour Suisse. Comment se défier d'un Suisse ?... La vie, un peu partout, ressemble à une horloge près de s'arrêter.

Le lendemain, par un exemplaire d'une gazette régionale du matin, arrive la nouvelle de l'assassinat de Jaurès : serait-ce la guerre civile avant la guerre étrangère ? L'anxiété s'accroît. Mais, le soir, on apprend que l'assassin est un isolé, un demi fou, et que Paris n'a pas bougé.

Néanmoins, on n'a plus d'espoir, on sent obscurément que la fatalité est à l'œuvre et que le dénouement approche.

Le 1er août, dans mon petit bois du Keric, j'aidais un jeune ouvrier de La Clarté à scier des bûches de pin; tout en maniant l'égoïne, il me contait que deux de ses frères étaient déjà sous les drapeaux, que lui-même serait pris dès le second jour par la mobilisation et un autre de ses frères le troisième ; ma fille et ma domestique venaient de partir avec nos

bagages pour Rùn-Rouz, où nous devions passer le reste de la saison. 11 était quatre heures et demie environ. Sur Perros, dans l'éloignement, une cloche tinta; les coups, d'abord espacés comme un glas, s'accélérèrent soudain ; l'ouvrier avait arrêté sa scie, et tous deux nous tendions l'oreille.

— Ça y est, me dit mon compagnon.

C'est le tocsin...

Nous courons ensemble sur la terrasse, où les sons, moins amortis que sous bois, nous parviennent distinctement.

Ah ! l'horreur sinistre de ces coups précipités, de cette sonnerie qui frappe comme un marteau fou sur l'enclume du ciel, — un ciel mat, sans lumière, gris et triste comme un ciel de Toussaint. Et voilà qu'éveillées par l'appel du bourdon cantonal, d'autres cloches, là-bas, sur Saint-Quay, La Clarté, Pleumeur-Bodou, Trégastel, Trébeurden, dans toutes les églises paroissiales, les chapelles, les moindres oratoires de la côte, répondent

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au farouche trémolo, jettent à la volée sur la mer, les champs, les villages, leur martèlement fiévreux, désespéré. L'air n'est plus qu'un immense halètement (1). En même temps, à la drisse du sémaphore de Ploumanac'h, trois flammes montent :

une rouge, une jaune, une tricolore. Les terrassiers qui travaillaient à la construction du nouveau boulevard lâchent leurs outils et dégringolent la pente en enfilant leurs vestes; si peu marins qu'ils soient, ils ont compris le sens de ces signaux aériens qui vont porter en mer la grande, la terrible nouvelle dont frémit déjà toute la terre. Un tambour bat vers Perros. Et c'est le dernier coup. Nous resterait-il une lueur d'espoir, un semblant d'hésitation, ils seraient dissipés par ce garçon épicier dont la carriole traverse à bride abattue le hameau de Kroaz-ar-Moign. Debout sur l'avant-train, en blouse et tabliers blancs, l'homme,

(1) On retrouvera cet effet, ei presque dans les mêmes termes, p. 2ô3 de ce livre. Nous n'avons pas cru devoir le modifier, puisqu'il est de l'histoire.

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sans discontinuer, d'une voix où vibre on ne sait quelle sombre allégresse, crie de toutes ses forces :

— La mobilisation générale ! La mobilisation générale !...

Les femmes se signent sur les seuils, comme devant l'archange exterminateur.

Lui, d'un geste de défi, fait claquer son fouet autour de sa tête, repousse son cri sauvage et passe...

— Eh bien ! dit mon ouvrier, j'aime autant ça. Maintenant, au moins, on est fixé. Et puisqu'il faut se battre, on se battra. Y a assez longtemps qu'ils nous cherchent.

Gela est dit simplement, naturellement, sans rien de théâtral, avec une résolution froide que je retrouve ici chez tous, marins, ouvriers et paysans. « 11 fallait en finir », c'est le mot qui termine tous les entretiens, la moralité de la situation, telle que la dégage, du premier coup d'œil, avec une remarquable unanimité, le bon sens de cette race. On ne s'insurge pas contre

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l'inévitable : on l'accepte, surtout quand on est Breton. Je serre la main de mon ouvrier. Tandis qu'il retourne à La Clarté, je me rends au bourg, à la mairie, où précisément, quand j'arrive, on achève de coller l'affiche de la mobilisation. Un roulement de tambour, un cri de : Vive la France .'... Et spontanément un cortège s'organise : bras dessus, bras dessous, une cinquantaine d'ouvriers, de pêcheurs et de rapins en villégiature, conduits par l'édile Grolleau, défilent au chant de la Marseillaise... Ce soir, le train de Paris n'aura pas assez de voitures pour contenir les « baigneurs » ; on embarquera jusque dans les fourgons. C'est le dernier train « civil », l'exode suprême vers la capitale...

Au matin du 2 août, dans l'embrasement de la lumière incendiant ses eaux bleues et son bel hémicycle de sable blanc, la plage de Trestraou apparaît nue, entièrement vide.

La « saison » est finie presque avant d'avoir commencé.

Lannion, 4-8 août.

Dans l'impossibilité où j'étais de faire revenir les miens le soir même de Rùn- Rouz, j'ai dû renoncer à profiter de ce train in extremis, « à partir duquel, nous dit-on, la Compagnie de l'État n'acceptera plus de voyageurs civils, jusqu'au sixième ou septième jour de la mobilisation ».

Comment vivre d'ici-là ? Comment occuper ces heures mortelles sur une plage solitaire, où le remachemenl des rares nouvelles recueillies le matin à la gare ne suf-

fira pas à remplir l'immense avidité de nos âmes?

Et quelles nouvelles! Le courrier, dès le deuxième jour de la mobilisation, n'arrive plus : mais des rumeurs circulent, sorties on ne sait d'où. Bruits vagues, qui flottent dans l'air comme une semence invisible et, tombant dans des esprits crédules, y germent et multiplient instantanément. « Les Français sont à Metz », dit l'un — et la guerre n'est même pas encore déclarée ! Mais, avant la mobilisation, quand les pourparlers engagés par le Foreign-Office semblaient sur le point d'aboutir, le bruit n'avait-il pas couru que le président Poincaré, arrêté par l'escadre de la Baltique, avait été faitprisonnier? — « Cinq croiseurs allemands ont été coulés dans la Manche par les Anglais », certifie un autre. Et cette rumeur encore plus invraisemblable ne laisse pas d'obtenir une certaine créance, des oreilles subtiles ou victimes de ces hallucinations auditives, si fréquentes sur la côte, prétendant avoir en-

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tendu cette nuit, au large, le roulement d'une longue canonnade. Or, la flotte de l'amiral Jellicoe n'a pas quitté son mouillage. Puis, c'est Garros qui a foncé sur un zeppelin et l'a éventré; c'est Kiel quia été bombardé par les escadres réunies de la Triple-Entente; c'est Paris qui, tranquille d'abord, s'est soulevé aux funérailles de Jaurès et a proclamé la Commune (1).

Il était temps que l'état de siège mît un terme à ces stupides racontars : maintenant que tout lanceur ou propagateur de fausses nouvelles est exposé aux sanctions de la loi, on surveille mieux ses propos et les plus bavards cadenassent prudemment leur langue. Mais, tout de même, cette ignorance presque complète où nous vivons de la marche des événements, ce mur de silence subitement interposé entre

(1) Nous avons su depuis que ces contes « rouges » avaient couru à la même heure toute la France. Il ne s'agit donc point d'un phénomène de germination spontanée ou d'hallucination collective; ces fausses nouvelles, propagées par des nuées d'espions, sortaient évidemment de la même oHicine germanique.

la vie de la nation et nous, devient à la longue aussi insupportable qu'un mur de prison. Goûte que coûte, il faut le rompre, s'évader vers la ville prochaine où les nouvelles parviennent peut-être encore, où un fil quelconque, si frêle soit-il,nous rattachera au reste de la France, à la conscience du pays.

Quand j'essaie d'évoquer — à une si brève distance pourtant — les deux interminables journées qui séparèrent l'affichage du décret de mobilisation de notre arrivée ici, le soir du 3 août, je n'y trouve que du vide, des conversations décousues, une brève fugue à Lannion, dans l'automobile de M. de Beauregard (1), des va-et-vient pédestres entre le Kéric et Rûn-Rouz, pour

(1) Sergent de réserve au 48° régiment d'infanterie, M. Turquet de Beauregard a été cité à l'ordre du jour de l'armée en ces termes particulièrement flatteurs : « Devait, de par sa classe, faire partie des dépôts, a demandé à partir, a fait preuve d'une énergie remarquable au combat, ayant pris le commandement d'une section dans des circonstances difficiles. » Depuis, on n'a plus eu de ses nouvelles. On espère vaguement qu'il a été fait prisonnier.

briser ma fièvre autant que pour avertir les miens de se tenir prêts, enfin le souvenir d'une petite messe basse de six heures du matin à l'église paroissiale de Perros, messe qui devait être dite pour les réservistes de la première levée et à laquelle bien peu purent assister, faute d'avoir été prévenus à temps.

L'église était pleine cependant, mais surtout de femmes, dont les coiffes ondulaient comme un champ «Je pâquerettes dans l'ombre des lourds piliers romans, et l'émotion fut intense quand le vicaire — lui-même appelé par la mobilisation (1) — monta en chaire et, sansphrases apprêtées, du ton le plus simple et aussi le plus grave, après avoir excusé les absents, invita les autres à se munir du viatique céleste avant de partir. Le lendemain matin, à la chapelle de La Clarté — une des grandes « places dévotes » de la région, — l'assis-

(1) L'àbbé Le Merrer. Fait prisonnier à Charleroii presque au début de la campagne, et, après un an de captivité environ, échangé comme ambulancier.

tance masculine était plus nombreuse ; beaucoup des réservistes avaient revêtu l'uniforme : à chacun le prêtre remettait une petite médaille bénite de Notre-Dame. Jamais, fût-ce au jour du « pardon », je n'ai vu tant de cierges devant l'autel de la Vierge : la cire débordait du plateau, pleurait en larmes continues sur les dalles. Et les yeux étaient un peu rouges au sortir de la messe, mais les cœurs solides et la poignée de main assurée, seulement un peu plus chaude, plus appuyée dans son balancement horizontal particulier aux shake hands bretons.

Le soir du dimanche, à Rûn-Rouz, je demeurai quelque temps à ma fenêtre après le coucher du soleil, les yeux sur l'horizon où, dans une échancrure de clarté, scintillait la première étoile. Quel calme sur les choses ! L'air était si doux que les peupliers, le plus frémissant, le plus sensitif des arbres, avaient cessé de bruire. Entre les ormes de Kerlavoz et l'éperon des Goulmédec, la mer, visible encore,

découpait un triangle d'argent pâle ; un peu plus loin sur la droite, face au large, l'étrange roche à figure humaine qu'on appelle le roi Grallon se silhouettait confusément. La présence de cette haute sentinelle de pierre sur l'horizon achevait de pacifier le paysage. Mais, au-dessus d'elle, un grand rais blanc tournoyait : c'était le phare des Sept-Iles dont le reflet circulaire passait silencieusement dans le ciel comme une faux. Je fermai ma fenêtre en frissonnant... J'avais rêvé de vivre ici avec les miens mes mois d'été ; ma vieille petite maison, transformée, agrandie, s'apprêtait pour ses hôtes; elle avait fait peau neuve. Sans même avoir pu terminer son aménagement intérieur, il me faut lui dire adieu, quitter mon chien, mes livres, la paix de la lande, les longues flâneries par les grèves et les dunes où, sur un tapis d'herbes aromatiques, blanchit le lichen de mer, — ce lichen qu'après l'essorage on expédiait aux fabriques allemandes de gélatine végétale et qui restera pour compte,

cette année, aux pauvres gens de la côte. C'est encore une chance que nous ayons trouvé une carriole pour nous mener à la ville. La réquisition des chevaux a commencé. Sur le quai d'Aiguillon, dans l'enceinte du « bal champêtre », les bêtes sont parquées ; elles entrent par le dérisoire portique dressé pour la fête locale qui devait avoir lieu hier et aujourd'hui et dont un « papillon » bleu, collé en diagonale sur le programme des réjouissances, annonce la remise sine die. Un gendarme appelle les chevaux par leur numéro d'inscription; le vétérinaire les examine avec soin, renvoie les invalides et les poulinières, relient les autres, dont le matricule est peint au balai sur l'épaule, puis qu'on estampille au fer rouge sur la corne du sabot. Et, l'opération terminée, bêtes et gens prennent la direction de Guingamp ou de Fougères. Leur file s'allonge par les rues escarpées de la ville haute. Quatre jours durant, il en passa ainsi qui faisaient la plus étrange cavalerie du monde, bêtes

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de tout poil, de tout âge, depuis cinq ans jusqu'à quinze, lourdes et légères, tantôt conduites à la main, tantôt montées à cru par des cavaliers appartenant eux-mêmes à toutes les classes de la société rurale, du grand éleveur au petit fermier et au valet d'écurie. Sept cents chevaux, au total, fournis par le seul arrondissement de Lannion.

— Pourvu que ce ne soit pas comme en 70 et qu'il en revienne quelques-uns ! me disait Mlle Le Moing, qui assistait près de moi au défilé.

Et elle me conta qu'après la guerre, de tous les chevaux prélevés par la remonte, un seul revint au pays, une jument aveugle, qui, aux approches de sa métairie, dans la nuit, se mit à hennir. Le personnel de la ferme était couché. Mais il reconnut le hennissement. Et tous, en pleurant de joie, se levèrent pour embrasser la pauvre bête...

J'éprouve une déception d'ailleurs, en débarquant de ma carriole : non plus qu'à

Perros et à Trégastel, les journaux ici ne parviennent ou, du moins, ils ne parviennent qu'avec d'invraisemblables retards ; Lannion n'est pas sur la « grande ligne », comme Morlaix et Guingamp. Il faut se contenter du télégramme officiel que le ministre de l'Intérieur expédie tous les soirs aux préfets des cinq départements bretons et que ceux-ci font passer aux souspréfets, qui en donnent communication au public par voie de lecture, puis d'aftiches manuscrites.

A Lannion, le télégramme arrive d'ordinaire vers huit heures. Mais il se fait attendre quelquefois jusqu'à dix et par delà. Dès sept heures, malgré la pluie, l'étroite rue de la Sous-Préfecture grouille de monde; on s'écrase devant les bureaux, dont la baie large ouverte montre les employés, la plume à l'oreille, les coudes sur la table et qui attendent eux aussi. Enfin voici le facteur du télégraphe ! On lui fraie un chemin ; il remet sa liasse de feuilles jaunes au sous-prét'et qui, dans le fond de

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la pièce, grillo une cigarette au milieu d'un petit cercle de privilégiés, où de notoires conservateurs, même un délégué de la cure, coudoient des radicaux du plus beau rouge. Et, par parenthèse, c'est une chose admirable que l'entente qui s'est tout de suite établie entre les représentants de tous les partis, dans cette petite ville hier encore ravagée par les passions politiques : à la vérité M. Mathieu — c'est notre sous-préfet — y a bien aidé un peu par son autorité conciliante. S'il est méridional, comme la plupart des sous-préfets, on ne le dirait guère à le voir et encore moins à l'entendre. Il parle peu, mais bien, ne se commet point dans les cafés, garde le même ton égal dans toutes les affaires de son service et, sans obséquiosité, s'avère le plus affable et le plus obligeant des fonctionnaires. Son paquet de dépêches à la main, il s'approche de la fenêtre: un des employés lève sa lampe pour l'éclairer.

Tous les cœurs battent. Dans un silence impressionnant, il entame la lecture du com-

mimique officiel qui, Dieu merci, n'est qu'un chapelet de bonnes nouvelles : l'Angleterre « marche » ; la « petite » Belgique refuse de laisser violer son territoire. Et vive l'Angleterre ! Et vive la Belgique ! C'est une explosion d'enthousiasme qui se change en clameur de haro, quand on apprend que les Allemands ont fusillé le curé de Moyenvic (1) et trois enfants de quinze ans qui avaient prévenu les gendarmes de leur arrivée... Sauvages ! Gredins! Bandits!... La lecture du communiqué est achevée, mais le public ne bouge pas... Un des assistants a repris les dépêches qu'il dicte lentement aux employés : cinq copies en seront faites séance tenante, qu'on affichera devant la sous-préfecture, la mairie et dans les communes limitrophes...

Plus tard, le service de renseignements se perfectionnera ; le ministre, soucieux de concilier les intérêts de la défense avec la légitime impatience des citoyens, a dé-

(l) Le communiqué officiel avait d'abord ditMoine-

vilie. L'évêché rectifia.

cidé que le communiqué fera l'objet d'une publication spéciale qui paraîtra chaque jour, pendant la durée de la guerre, dans chaque chef-lieu d'arrondissement et qui s'appellera les Nouvelles officielles (1). Mois comment publier ce bulletin? L'imprimer?

C'est fort coûteux et la sous-préfecture ne dispose d'aucun crédit à cet effet. L'initiative des particuliers y suppléera. Celui-ci offre sa machine à écrire, cet autre sa presse à copier. On se décide pour la presse à copier, qui permet de « tirer » un plus grand nombre d'exemplaires. Chaque soir, à la mairie, dans la salle du Conseil, une équipe d'autographistes des deux sexes « fonctionnera » fort avant dans la nuit quelquefois, et le lendemain, au petit jour, le tambour criera par les rues « les Nouvelles officielles, 10 centimes, 2 sous, vendues, messieurs et dames, au profit de la caisse de la Croix-Rouge ! » Mais il n'a

(1) Les Nouvelles officielles n'ont paru que pendant un mois ;"i peu près, jusqu'au moment où les communications postales ont pu être rétablies et les grands

quotidiens servis régulièrement.

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pas fait le tour de la place que tout son stock est épuisé : il faut procéder à une deuxième édition. C'est un succès...

Dès la veille de la mobilisation, à Perros et à Trégastel, on ne trouvait plus de numéraire : la poste elle-même ne payait plus les mandats ; toutes ses disponibilités avaient été épuisées par les retraits des caisses d'épargne.

Même chose ici : aux premiers bruits de la guerre, partout l'argent s'est terré ; mais la panique s'est particulièrement fait sentir dans les campagnes, et quelque effervescence en résulte chez les femmes de la classe ouvrière, qui accusent les paysans de spéculer sur les malheurs publics. « Ils sont trop riches. C'est indigne, entend-on dire. On va les dresser! » De fait, le jeudi suivant, jour de foire, à peine les fermières rendues au Marhallac'h où se tient le marché volant, une bande de mégères se rue sur elles au cri de : « Le beurre à dix sous la livre ! Les œufs à deux pour un sou!... » En un clin d'œil,

les paniers sont dévalisés, les fermières en fuite. Razzia complète. La police, suivant son habitude, intervient trop tard. Mais les campagnes sont furieuses : plutôt que de s'exposer à de nouvelles avanies, elles resteront chez elles et consommeront leurs produits. Nous voilà menacés de la famine. Il faut aviser ; la municipalité se réunit d'urgence et décide de taxer à un prix « raisonnable » les denrées de première nécessité : les œufs à o fr. 60 la douzaine, le beurre à 1 franc la livre, le lait à 4 sous le litre. Ce sont encore, pour l'instant, des prix suffisamment rémunérateurs. La paix est rétablie. Il n'y a pas quoiqu'elle aitété troublée. Dans plusieurs localités environnantes, à Paimpol et à Tréguier, notamment, presque à la même heure, des bagarres semblables éclataient; les fermières houspillées devaient céder leurs denrées aux mêmes prix dérisoires. On ne s'était pourtant pas donné le mot. Phénomène d'anarchie spontanée, dirnit Taine...

L'échauffourée du Marhallac'h n'a été qu'un incident et la température de la petite ville est retombée presque aussitôt à la normale. Le maire, mon vieux camarade Marcel Soisbault, très aimé de la population, a pris dès la première heure les mesures les plus propres à parer aux conséquences économiques de la mobilisation : personne ne manquera de pain; les familles nécessiteuses recevront des secours de la mairie et tous les bras valides trouveront à s'employer, soit aux champs, soit à la ville.

En attendant, c'est le chômage presque général : les banques sont fermées, la plupart des ateliers aussi et même quelques magasins, mais non les boutiques d'épicerie qui ne désemplissent pas, bien que la vente y ait été réglementée et que les clients n'y puissent se faire délivrer plus d'une demi-livre de café ou de sucre par tête...

On flâne par les rues, sous les baliveaux du Quai-Planté, devant les lougres mouillés le long de la Corderie qui n'osent en-

core reprendre le large; on relit pour la dixième fois les Nouvelles officielles avec le vague espoir d'y découvrir on ne sait quoi qui avait échappé lors des premières lectures; chemin faisant, on s'intéresse à la manœuvre d'une douzaine de gamins en train de décrocher une affiche des bouillons Kub, posée comme par hasard à l'entrée du pont de la voie ferrée et qu'ils criblent de cailloux après l'avoir précipitée dans la rivière.

On gagne ainsi vaille que vaille l'heure — sacrée en province — de l'apéritif. On suit le flot, on entre. Le café n'a plus sa physionomie des jours réguliers. Il y a bien encore, dans un coin, de vieux habitués qui continuent de se livrer aux douceurs de la manille aux enchères : un peu d'égoïsme est permis à leur âge ; mais la plupart des consommateurs, debout ou à califourchon sur leurs sièges, font cercle au milieu de la salle et commentent les nouvelles. Le message présidentiel, l'attitude des puissances, les atrocités germa-

niques, le moratorium, tout y passe, — sauf les opérations militaires, dont la critique n'est pas de la compétence de ces messieurs.

Voilà qui nous change de 70 ! Le mystère dont l'état-major entoure l'exécution de son plan, l'ignorance où il nous laisse du nom des généraux et de la position des troupes auront porté un coup funeste à l'industrie, jadis si florissante, des stratégistes en chambre; La Bruyère ne retrouverait plus chez nous son Basilide qui « mettait d'un coup sur pied une armée de trois cent mille hommes et n'en rabattait pas une seule brigade ». Il convenait de signaler la disparition de ce type éminemment national. Mais à quelles prodigieuses volte-face de l'opinion, à quels brusques et complets revirements des caractères les plus entiers, n'aurons-nous pas assisté en cette semaine de renouveau patriotique? Depuis que les Prussiens ont fusillé le desservant de Moyenvic, Homais lui-même ne mange plus de curé; un gros

bonnet de la Loge applaudit devant moi à la décision de l'évêque de Saint-Brieuc qui vient de relever les sœurs Augustines de leur vœu de claustration — pour qu'elles puissent se rendre au chevet des blessés.

Ils ne sont pas encore là, ces blessés. Mais ordre est venu de tenir l'hôpital prêt pour mardi prochain (1 . On l'a installé dans les dortoirs du pensionnat Saint-Joseph, qui a remplacé le petit séminaire de Tréguier, désaffecté dans les conditions qu'on sait : il comporte trois cent cinquante lits; un médecin-major, le docteur Le Gueut, procède, depuis une semaine, à son aménagement. Dans chacune de nos petites villes de l'Ouest, il y aura un hôpital analogue ; les blessés ne seront pas entassés, comme en 70, dans quatre ou cinq grandes agglomérations urbaines ; on espère conjurer ainsi les épidémies, conséquence presque fatale de l'encombrement des locaux sanitaires.

Sans les Augustines, cependant, corn- (1) C'est l'hôpital temporaire complémentaire n' 20.

ment eût-on l'ait pour soigner les 35o blessés prévus par l'administration (1) ? Lannion ne possède pas de section de la Croix-Rouge. J'entends bien que les improvisations du cœur féminin sont capables de tous les miracles : dès qu'on a su que Lannion recevrait des blessés, la plus louable émulation s'est emparée des dames de la « société », comme on appelle ici la classe dirigeante. C'était à qui de ces dames s'inscrirait comme infirmière. On ne voyait qu'elles matin et soir, dans la rue qui mène à Saint-Joseph. Les femmes sont comme ce héros d'un conte oriental qui ne pouvait rien toucher qu'il ne le changeât en or : du plus ingrat des devoirs sociaux, elles font une fête, presque un

(1) Chiffre qui a pu être sextuplé par la suite, grâce à l'annexion de l'hospice municipal et aux ambulances créées un peu partout dans l'arrondissement. — Le 17 juillet 1915, une affection contractée au chevet des blessés, qu'elle soignait avec un dévouement admirable, emportait Mlle Le Huérou, en religion Sœur Saint-Yves. La ville, reconnaissante, associée au représentant du gouvernement et à la municipalité, lui flt des obsèques imposantes.

36 BOURGUIGNOTTES BT POMPONS ROU<.

sport, l'équivalent dune partie de tennis ou de croquet. Il faut être une sœur de charité ou une brevetée de la Croix-Rouge, comme Mme d'Affry et Mlle Huon de Penanster, fille de l'ancien sénateur des Côtesdu-Nord, les seules de ces dames qui possèdent leur diplôme d'infirmière, pour se douter du long apprentissage, des connaissances spéciales, de la force d'âme à toute épreuve que requiert le traitement des blessés, surtout des « contagieux »...

Même avec les éléments nouveaux qu'y a introduits la guerre, elle peut paraître bien monotone et, pour dire le mot, un peu insipide, cette existence de la petite ville dont, pour m'occuper et en attendant que l'État veuille bien m'accepterdans un de ses trains de fortune, je me force à compter les pulsations. Mais la vie ailleurs est-elle beaucoup plus intéressante ? Un de mes amis, M. Rivoalan, m'a mené en automobile à Morlaix; il ne m'a pas paru que l'existence y fût beaucoup plus palpitante qu'à Lannion.

Nous avions dû au préalable nous munir d'un sauf-conduit. On ne peut plus faire un pas hors de la ville sans sauf-conduit. Et il faut avoir soin d'être de retour pour six heures du soir : la circulation, à partir de cette heure-là, est interdite sur les routes, et non seulement aux voitures, mais aux piétons. Les campagnes prennent si bien à la lettre l'ordonnance préfectorale que toutes les maisons et jusqu'aux fermes les plus isolées sont closes à six heures tapant : il n'y a pas une âme dehors après VAngélus dont la sonnerie, dans tous les bourgs, a été avancée pour la circonstance. Cependant on est en août; les cavales du soleil ont encore un bon bout de course à fournir, et c'est une chose impressionnante que ce silence universel qui s'établit brusquement deux heures avant la chute du jour, comme si la vie avait déserté tout à coup notre planète.

A l'entrée de certains villages, pour plus de précautions, les municipalités font tendre des chaînes. Même aux heures où la

circulation est permise, on est dévisagé, suivi sur la route par de longs regards soupçonneux : tant d'espions rôdent par ici !

Journellement on en amène à Lannion, hommes et femmes — ils vont généralement par couples — deux entre autres qui s'étaient glissés dans le parc de la défense mobile, à Lézardrieux. Aux abords des passages à niveau, près des ponts de chemins de fer, la circulation devient particulièrement dangereuse : tous les travaux d'art sont gardés le long de la ligne; les sentinelles ont pour consigne de faire feu sur tout véhicule qui ne stoppe pas à cinquante mètres de la voie. Par ignorance, au début de la mobilisation et pour n'avoir pas obtempéré à Tordre, l'automobile d'un de mes voisins de campagne, M. Bénech, a essuyé la fusillade du peloton d'infanterie qui garde le viaduc du Ponthou : c'est miracle que lui-même n'ait pas été touché... La grande fièvre de la petite ville, la minute pathétique de l'accès, après quoi elle retombe dans sa torpeur jusqu'à l'ar-

rivée des dépêches, c'est le matin, à cinq heures et demie, au départ des trains de mobilisés.

Je n'ai pas assisté aux premiers départs, qui furent particulièrement émouvants, si j'en crois mon ami Norbert Sevestre(i).Mais j'ai assisté aux suivants. La gare est le long de la rivière, presque en rase campagne; mais, dans cette petite ville plus champêtre encore que maritime et dont les rues escarpées ont gardé leur physionomie moyenâgeuse, la campagne s'insinue partout, grâce aux vastes enclos des anciennes communautés monastiques. Je retrouve Lannion, après quarante-quatre ans, pareil au Lannion de mon enfance. Avec un peu d'effort, je pourrais me croire revenu à ces douloureuses années 1870-1871, pleines comme celle-ci de rumeurs guerrières et

(1) Auteur du Trèfle rowjc et de l'Émouchet et le mieux doué des « novelliers » normands, avec Paul Harel et Jean Revel ; réformé n° 2, n'a eu de cesse qu'il n'ait fait a casser » sa réforme pour partir comme maréchal des logis d'un groupe d'autos-canons sur le front de Lorraine, où il vient de recevoir la croix de guerre.

de mouvements de troupes, et dont l'image s'est incrustée dans mes yeux... M'abusè-je cependant? Il me semble qu'en 70, même en Bretagne, les hommes ne partaient pas avec cette gravité, ce sentiment de sombre résolution qui se lit aujourd'hui sur tous les visages.

L'accès des quais étant interdit (l'autorité militaire n'a fait exception que pour le corps municipal et la musique), la foule s'est massée au dehors, le long des clairevoies. En se haussant sur la pointe du pied, on peut apercevoir les mobilisés qui embarquent. Bien que le tri des hommes n'ait pu être fait et que les mêmes fourgons servent aux marins et aux soldats de toutes armes, l'opération s'exécute avec le plus grand ordre, presque sans bruit. La foule aussi se tait; mais elle regarde de tous ses yeux, de toute son âme. 11 y a quelque chose de religieux dans ce silence observé des deux côtés avec un égal stoïcisme... Le chef de gare, qui s'est prodigué en l'occurrence et dont on ne saurait trop

louer l'esprit d'organisation, jette un dernier coup d'oeil sur la voie, s'assure que tout va bien et donne le signal du départ. Alors, mais alors seulement, toutes ces gorges, jusqu'alors contractées et muettes, se détendent, font littéralement explosion. Un grand cri de « Vive la France! » secoue l'air; les bras trépident, les mouchoirs répondent aux képis et aux bérets brandis à toutes les brèches des fourgons; la musique municipale attaque la Marseillaise ; le train démarre dans un tourbillon d'etïervescence patriotique et de fumée.

C'est fini... La foule se disloque. Quelques désœuvrés restent là encore, sans savoir pourquoi, comme s'ils attendaient quelque chose — et, parmi eux, une grande femme aux traits graves, debout près de la barrière : ses yeux gelés, dans son masque impassible, continuent à regarder fixement la voie. Elle porte le costume noir des paysannes du Trégor; elle est si belle de hautaine résignation qu'on la prendrait pour le symbole du sacrifice

maternel. Sevestre se risque à lui demander :

— Vous avez un enfant parmi les mobilisés, madame?

Elle répond, sans qu'une ligne de son visage ait bougé:

— J'en ai six.

Du moins les aura-t-elle vus une dernière fois avant la grande épreuve. J'en sais à qui la destinée n'aura pas accordé cette consolation et qui portent en eux un regret plus déchirant encore — celui que j'ai tâché d'exprimer dans les vers qu'on va lire et qui seront, si vous le voulez bien, mon adieu à la petite ville :

Et voici revenus les jours de mon enfance, Non point les vaporeux et blonds matins d'an-

[tan, Mais la tragique horreur des jours de la Défense, Quand de chaque sillon germait un combattant. Lignards, dragons, marins aux faces basanées, Sur qui la Marseillaise enflait sa grande voix, Pêle-mêle gagnant le Rhin par longs convois, Le hasard me ramène — après combien d'an-

[nées! —

Aux lieux où je les vis pour la première fois. C'est le même décor charmant, à peine étrange, Tant il est familier à l'œil des citadins, De pignons cuirassés d'ardoises en losange, De blés mûrs, de clochers, de mâts et de jardins. Le môme soleil d'août incendiait les seigles : Rien n'a changé, ni les toits gris, ni les prés verts, Hormis nous qu'avant l'heure ont blanchis les

[hivers, Trop jeunes autrefois pour mourir sous nos aigles Et trop vieux aujourd'hui pour venger leurs re-

[vers.

Le signal que nos yeux guettaient sur les collines S'est allumé trop tard, quand nous n'étions plus Seule, au gémissement des cités orphelines [là : Répondait la clameur des hordes d'Attila. Sous tant d'âpres regrets si notre âme succombe, C'est qu'à d'autres destins on nous avait promis. Marqués dès le berceau pour la rouge hécatombe, Nous étions prêts : pourquoi nous prend-on notre

[tombe?

Pourquoi n'est-ce pas nous qui partons, mais nos

[fils?

Vous hantiez nos sommeils, bleus défilés des

[Vosges, Cimetières d'Alsace enfouis sous les sauges, Doux coteaux mosellans où la vigne mûrit, — Hélas ! et vainement offerte à la Revanche, Notre vie inutile est une page blanche Où la Mort n'aura rien écrit.

— Pourriez-vous me dire, monsieur le chef de gare, si les trains sur Paris accepteront bientôt les voyageurs civils ?

Je m'exprimais avec toute la courtoisie possible et ma demande semblait n'avoir rien d'indiscret. Cependant, le chef de gare leva les bras au ciel, comme un homme excédé.

— Monsieur, me répondit-il, vous êtes la cinquantième personne de la matinée qui me fait cette question. Je ne sais rien. La Compagnie ne sait rien. Nous sommes sous les ordres de l'autorité militaire, ce

qui ne veut pas 'dire que nous soyons dans ses secrets... Serviteur!

Cinq jours ont passé. Au risque d'essuyer une nouvelle rebuffade, je reviens trouver mon chef de gare.

— Toujours rien, monsieur le chef de gare ?

— Rien.

Il faut en prendre son parti. Soumettonsnous à la loi commune, attendons !

Attendre... Nous aurons su pendant tout ce mois tragique ce que c'est que l'attente; nous l'aurons fait jusqu'au bout, jusqu'à épuisement, l'apprentissage de cette vertu des forts qu'on appelle la patience. Dure vertu ! Si nos vieux contes étaient pleins de sens, on le vérifie à cette heure où la pauvre France, prise à la gorge par un brigand, ressemble si étrangement à l'héroïne de Barbe-Bleue criant vers sœur Anne : « Ne vois-tu rien venir?... Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu point mes sept frères à l'horizon ? Les troupes anglaises ont-elles débarqué? Que fait l'Italie? Les forts belges tiennent-

ils toujours? Le colosse russe commencet-il à s'ébranler vers la Vistule? Et la Serbie? Et le Monténégro? Et le lointain Japon? » Les nouvelles, si lentes à nous arriver et d'une rédaction si sèche, ne comblent pas cette espèce de gouffre qui s'est ouvert en nous, cette fringale de curiosité qui dévorerait l'univers et à laquelle on ne jette parcimonieusement à ronger que de méchants bouts de « communiqués » officiels. Le pis est que nos nuits ne valent pas mieux que nos veilles. Au début, elles étaient calmes ; elles faisaient une trêve reposante à nos agitations diurnes ; il fallait un effort, le matin, pour se remettre en selle. « Mais on est en guerre ! » se disait-on tout à coup. Et de se secouer. Nuits et jours, à présent, se ressemblent et nos rêves comme nos veilles sont hantés de corps à corps, de naumachies, et de chevauchées...

Beati qui nesciunt ! C'est vendredi, jour réservé de temps immémorial, en Bretagne, à la tournée des pauvres. Dès le matin,

VERS PAIUS 47

de toutes les paroisses environnantes, clopin clopant, le bissac sur l'épaule, ils accourent vers la ville et assiègent les maisons. Nul ne leur refuse. Telles ménagères, pour la circonstance, font provision de centimes; d'autres d'un pain de dix livres pesant. Tant pis pour les retardataires s'ils se présentent quand la réserve de centimes est épuisée ou quand la dernière entame de la miche a disparu au fond des bissacs ! ... Ces gueux sont les seules gens que la déclaration de guerre n'ait point troublés. Leur procession par les rues se déroule avec sa lenteur habituelle, sa psalmodie sourde, son rite invariable de grimaces, d'oremus et de signes de croix; leurs vieilles cervelles embrumées opposent un mur impénétrable à tous les cataclysmes qui peuvent fondre sur le monde. L'innocent Pierrik ar G'hleier (Pierre aux cloches) déambule du même train nonchalant, gonflant les joues et contrefaisant — avec la perfection remarquable qui lui a valu son sobriquet — la grosse voix du

+8 B0URGU1GN0TTES ET POMPONS ROUGES

bourdon ou l'allègre sonnerie des carillons baptismaux.

— Sais-tu qu'il y a la guerre, Pierrik?

— Baoum ! Bftoum !

Mais en savent-ils beaucoup plus long, certains de ceux qui partent el qui, au fond de leurs landes, n'avaient peut-être jamais entendu parler de l'Autriche et de la Serbie? En gare de Rennes, un de ces pauvres Bretons de l'intérieur, un réserviste finistérien aux yeux tristes et aux gestes gauches, souriant quand même et faisant bonne contenance sous l'épreuve, répondait à un de nos amis qui lui demandait où on l'envoyait avec son régiment :

— J'sais pas bien. A Outrance, qu'on nous a dit.

— Outrance ! Dans quel pays places-tu ça?

— J'sais pas. C'est l'capitaine qui nous a dit : « Mes enfants, va falloir se battre à outrance... » Et alors on y va.

Encore sont-ils des privilégiés, ces Bretons des terres, au regard des Bretons de

VERS PARIS 4g

la côte, si solides, si finement découplés, entraînés par une vie de fatigue et de dangers continuels et qu'on laisse se gâter dans la pernicieuse inaction des ports ou qu'on envoie faire la moisson dans la Beauce et la police dans les rues de Pari — au lieu de les diriger sur le front. La Chambre n'a pas eu le temps de discuter le projet de loi portant modification de la situation des inscrits maritimes en temps de guerre : les cadres de la Flotte sont au complet et nous avons 40.000 marins de trop qui restent en l'air, faute d'une affectation. Rien qu'en Islande et à Terre-Neuve, il y en a quelque 8.000 qui avaient commencé à « rallier » et auxquels on a télégraphié de ne pas bouger provisoirement (1). Pourtant, comme ils partaient, nos inscrits — ceux du moins qu'on voulait bien

(1) Ils ont « rejoint » depuis. Faisant face de son mieux à une situation qu'il n'avait pas créée, le ministre de la Marine, dès que nous pûmes parer à la pénurie des- équipements et du matériel, décida que les inscrits au-dessus de 32 ans qui ne naviguent pas ou ne figurent pas depuis un mois sur un rôle de pèche seraient versés d'office dans l'armée de terre.

appeler — , avec quelle décision, quel roulis tranquille de leurs rudes épaules, quelle expression de large contentement sur leurs faces cuites par l'embrun !

J'en avisai un qui montait, à la traîne des autres, la rue des Capucins, où on leur avait réservé un dortoir pour la nuit : il boitait horriblement, d'une boiterie visiblement irrémédiable.

— Gomment ! lui dis-je. On t'a appelé, toi aussi?

— Je pense bien! Parce que je boite?

Je fais bien la pêche ; je peux bien faire la guerre.

— Mais on a dû te réformer d'office après ton accident?

— Plus souvent que j'aurais été prévenir l'administrateur ! Pour qu'on me raye du rôle peut-être? Je suis inscrit, j'ai droit de me battre...

Il n'en démordait pas. Il a dû déchanter depuis, comme ses camarades qui se tournent les pouces à Cherbourg et à Brest, dans les « cayennes » des Dépôts. Désœuvrés

VERS PARIS ôl

tout le long du jour, happés à leur sortie par les cabarets qui pullulent autour des casernes, comment les malheureux, dans cette oisiveté déprimante, n'eussent-ils pas succombé à la tentation?

Un médecin attaché à l'hôpital maritime de Cherbourg m'écrivait : « Quels ivrognes ! Nous avons chaque jour deux ou trois décès par delirium t remens. » Pas plus ivrognes que d'autres, au fond : simplement de pauvres gars qui s'embêtent et que le « cafard » travaille sourdement, mais qui feront demain des troupiers merveilleux, quand on se décidera — et il faudra bien qu'on s'y décide — à les former en bataillons de marche, comme en 70, avec des Pallières et Saisset (1). Tout ce qu'ils demandent, puisqu'on ne peut pas les employer dans la Flotte, c'est de garder leur

(1) On sait assez si cette prévision s'est réalisée et l'héroïque attitude des fusiliers-marins en Belgique. Ce sera le durable honneur de M. Augagneur d'avoir, contre vents et marée, décidé la création de la brigade navale, dissoute en décembre 1915, à l'exception d'un bataillon et de quelques pontonniers.

tenue et leurs officiers. Même sur le plancher des vaches, on a son amour-propre, et, quand il y pousserait de la graine d'épinards, un marin qui se respecte ne se résignera jamais à endosser la capote d'un fantassin...

J'ai si souvent fait buisson creux, dans mes tentatives précédentes, que je n'ose plus me présenter au guichet de la gare. A quoi bon ? Nous sommes bloqués ici jusqu'à la fin de guerre sans doute; nous ne partirons jamais; au fronton du décevant édifice, je crois lire les mots fatidiques : Lasciate ogni speranza...

Eh bien, si, nous partirons ! Une dépèche vient d'arriver au chef de gare ; Georges Blanchard, jeune docteur en droit, qui lui-même rejoint son corps dans l'aprèsmidi, m'en apporte la joyeuse surprise : un train « civil » doit être organisé le lendemain dimanche à destination de Paris; on garantit l'heure du départ : 5 heures et demie du matin; on ne garantit pas celle de l'arrivée. Encore est-il prudent de

VliRS PARIS 53

retenir ses places, le train ne prenant qu'un nombre limité de voyageurs... Je cours m'inscrire : deux Paris- Montparnasse, s. v. p. Nous avons les numéros i5 et 16. Il y a des chances qu'avec ces numéros-là nous soyons parmi les élus.

— Mais vous savez, me dit le chef de gare, pas de bagages !

— On tolère une valise à main?

. — Hum! Tout juste...

Un bonheur ne vient jamais seul : depuis la mobilisation, j'étais sans nouvelles de mon fils Jean, élève de troisième année à l'Ecole de médecine navale; aucun de mes télégrammes ne l'avait touché. Le facteur me remet un mot de lui, griffonné au crayon, à deux heures du matin, en gare de Folligny : rappelé par dépêche à Bordeaux, il a reçu sa feuille de route pour Cherbourg, d'où il embarquera comme médecin à bord de la T ou raine, éclaireur auxiliaire de la 2e escadre du Nord. Dieu te garde, mon cher enfant ! Mais cette Touraine, à l'inauguration de laquelle j'ai

54 BOURGU1GNOTTES ET POMPONS ROUGES

assisté il y a quelque vingt-cinq ans et qui était alors la plus belle unité de notre flotte transatlantique, doit être aujourd'hui un fier sabot. Le moindre croiseur de 3e classe lui damerait le pion. Là où il faudrait un « lévrier de mer », un océan greyhound, comme disent les Anglais, drôle d'idée d'employer un escargot (1) î...

Ai-je besoin d'ajouter qu'à cinq heures et demie du matin, et même quelque peu avant, nous étions à notre poste d'appareillage, le lendemain 9 août, date mémorable où, pour la première fois depuis la mobilisation, les communications furent rétablies entre la Bretagne et la capitale ? Et nous partîmes, lestés d'un solide panier de victuailles et d'une provision de patience qui devaient trouver l'un et l'autre leur utilisation en cours de route.

(1) La Touraine a été désarmée, après une croisière dans la Manche, en raison du mauvais état de se6 chaudières. Envoyé à l'île Pelée, puis affecté à l'hôpital maritime de Cherbourg, le docteur Jean Le Goffic fut dans la suite attaché comme médecin de 3° classe à la brigade des fusiliers marins, décoré de la croix de guerre et de la Légion d'honneur.

Mais, si le voyage l'ut long, encore futil agréablement mouvementé.

Rien à dire jusqu'à Plouaret : trente minutes de voiture et deux heures d'arrêt, c'est tout à fait normal sur le réseau breton, même en temps de paix.

A Plouaret, nous quittons l'embranchechement pour la grande ligne. La voie, de 100 mètres en 100 mètres, est gardée par des territoriaux. Certains n'ont qu'un képi pour uniforme, moins encore quelquefois : un brassard, la cartouchière et le fusil, et, dans les chemins creux de la Cornouaille, sous leurs feutres à larges bords, avec leurs sabots et leurs habits couleur de glèbe, la présence de ces factionnaires improvisés reporte invinciblement la pensée à quelque cent ans en arrière : c'est comme une vision de chouannerie qui traverse notre rétine et qu'elle a, d'ailleurs, tout le loisir d'enregistrer, le train — un brave petit train de famille — couvrant pacifiquement ses 3o kilomètres à l'heure.

Maussade jusque-là, le ciel s'est déridé .

Il t'ait un vrai temps d'août et l'on cuit dans les wagons, mais on ne s'en plaint pas. C'est si bon de se sentir en route ! Puis, la veille, à Lannion, par le communiqué du soir, nous avons appris le succès de la marche sur Altkirch. Il nous tarde d'avoir quelque journal qui relate cette belle opération.

Mais, à Guingamp, les journaux ne sont pas encore arrivés ; à Saint-Brieuc ils sont bien arrivés : seulement il n'en reste plus un numéro à la marchande; les Briochins l'ont dépouillée avant nous. J'ai la chance d'être reconnu sur le quai par le maire de Saint-Brieuc, M. Servain, qui m'offre gracieusement son exemplaire d'une feuille régionale dont la manchette porte en gros caractères : Les Français à Mulhouse et à Colmar. M. Servain me met en garde contre cette dernière nouvelle : seule la prise de Mulhouse est officiellement confirmée.

Même réduit à ces proportions, le succès passe encore nos espérances : nous allons cheminer tout le jour dans une atmosphère

VERS l'ARIS 57

de griserie patriotique, surtout à partir de Vitré où nous rencontrons les premiers convois de réservâtes. Quelle différence avec les départs des jours précédents ! Les bonnes nouvelles qui arrivent du front ont fait craquer le masque d'impassibilité stoïque avec lequel ce pays accueillit d'abord l'entrée en scène des forces allemandes; le naturel de la race a repris le dessus. On crie, on chante :

C'est Guillaume, Guillaume, Guillaume, C'est Guillaume qu'il nous faut...

ou bien, sur cet air grave et lourd comme un cantique, que nous entendrons tant de fois depuis, tout crissant d'une gouaille sombre, dans Paris menacé, au passage des coloniaux qui remontaient vers Compiègne :

Ah ! il fallait pas, il (allait pas, Guillaume, Ah ! il fallait pas, il fallait pas y aller...

Tous les fourgons sont décorés de feuillages, pavoises comme pour une fête. Et sur les cloisons extérieures, autour d'une

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charge du Kaiser, reoonnaissable à ses moustaches en pointes de baïonnette, les loustics de la bande ont tracé à la craie : .« En route pour le pays des saucisses. — On allume et on part. — Mort aux Boches! — Train de plaisir pour Berlin. » Dans le tas, une inscription moins facétieuse, presque lugubre, la seule, hélas! qui réponde à la stricte vérité : « Vaincre ou mourir. »

A Evron, autre rencontre : le premier train « allemand », cinq ou six cents individus des deux sexes, garçons de café, chasseurs de restaurants, placiers en baudruche, frauleins, marchandes de cocaïne et professionnelles de la galanterie cosmopolite, qu'on évacue de Paris sur un camp de concentration. Pas un cri malséant n'accueille ces peu intéressantes victimes de la déclaration de guerre. On les plaint plutôt. On rassure même les femmes.

— Les Français ne sont pas des sauvages ; vous serez bien traitées.

— Che fous grois, répond amèrement

l'une d'elles. N'y a qu'à foir de guelle manière on nous fait foyacher !. . .

— Parce qu'on ne vous a pas offert des sleeping carsl On vous traite comme des soldats.

— Non, gomme des pêtes !

Elle répète trois ou quatre fois — avec quelle rage contenue et frémissante ! — ce « gomme des pêtes ! » et les plumets batailleurs, les toques grotesques et prétentieuses qui l'encadrent oscillent sur les nuques de filasse à l'unisson de ce leitmotiv.Ces gens-là, quelque pitoyables que nous nous montrions pour eux, nous garderont jusqu'au bout la même haine inexpiable ; si leurs yeux pouvaient nous fusiller, surtout ceux des hommes — deux entre autres, blêmes et goguenards, qui salivèrent dans notre direction une fois le train ébranlé et l'impunité assurée, — nous ne serions déjà plus de ce monde...

Et voici la nuit. Elle est venue doucement, sans qu'on l'attendît. Et la journée, parmi toutes ces émotions, nous a paru

courte malgré tout. On se laisse aller au sommeil, on ne fait plus attention aux interminables stations dans les gares :

deux heures à Laval, deux heures au Mans, trois heures à Chartres où nous recevons le train de Bordeaux qui nous force à serrer un peu les coudes... Au petit jour, nous découvrons Saint-Cyr, fourmillant de soldats et d'équipages. Nouvel arrêt d'une heure encore à Versailles. Il fait plein jour maintenant. Pourvu qu'on arrive à Montparnasse avant midi, car toutes les provisions sont épuisées ! Enfin la locomotive stoppe sous le hall. D'ordinaire on met neuf heures pour aller de Lannion à Paris. Notre train en avait mis trentedeux — un record !

Mais nous étions à Paris.

Rân-Rouz,en Trégastel, 31 octobre 191 ri.

Mes chers amis,

C'est un « pays » qui vous écrit et qui vous écrit du pays. Tout va bien chez nous et j'espère qu'il en va de même à vos bords. Je vous dirai qu'on pense beaucoup à vous par ici. Il fait nuit noire maintenant à 6 heures et les soirées sont longues. Alors, pour passer le temps, on

(1) Le Ministère de la Manne nous avait demandé d'écrire les deux lettres qu'on va lire et qui parurent dans le Moniteur de la Flotte du 31 octobre 1914 et du 14 août 1915.

reprend vos lettres, et la petite sœur ou la jeune épouse, sous la lampe, les relit aux vieux, assis près du loyer. Ils ne soufflent mot pendant la lecture. Le père oublie de haler sur sa pipe, la maman arrête son tricot. Ils songent. Ils songent à vous, marins de France, qui défendez sur les mers lointaines l'honneur du pavillon. Et, bien qu'ils soient de bons patriotes, peut-être leur songerie serait-elle encline à prendre un tour mélancolique, si vos lettres n'étaient là pour les réconforter.

Ce n'est pas pour vous faire un compliment, mais vous êtes de fameux épistoliers, mes amis. Où donc trouvez-vous ces expressions savoureuses, ces jolies phrases caressantes, tout ce lyrisme ingénu que vous épanchez, entre vos heures de quart, sur les papiers mauve, réséda ou bleu tendre qui sont à la nuance de votre sentimentalité? « Mes doux parents », écrit l'un; « mes bénis parents », écrit l'autre. Comme vous les aimez ! Et comme vous

LETTRES AUX MAHI\s 63

savez le leur dire ! « Je vous écris ces quelques mots pour vous donner de mes nouvelles qui sont très bonnes pour le moment et je désire que vous soyez de même quand vous les recevrez. » Cela, c'est la formule consacrée, immuable, par laquelle débutent toutes vos lettres et qui est excellente : vous vous portez bien, c'est l'essentiel et sur quoi vos correspondants avaient hâte d'être fixés, et, comme vous êtes des Français, des marins, c'est-à-dire des gens deux fois bien éduqués, vous leur souhaitez poliment la réciproque.

A la bonne heure! Maintenant qu'ils sont tranquilles sur votre compte, ils vont pouvoir continuer leur lecture tout doucement, à cœur reposé... Où êtes-vous? Que faites-vous? Vous ne pouvez pa>s toujours le leur dire. La guerre moderne est une algèbre: les noms des chefs, les numéros des régiments, les positions des troupes y sont remplacés par des x; il faut bien que la marine se conforme aux exigences de

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la nouvelle stratégie, comme l'armée de terre. Motus sur toute la ligne ! C'est la consigne, et l'on peut compter que vous l'observerez.

Mais sur les chapitres qui ne portent pas la mention: « Réservé », sitôt qu'il vous est permis de « larguer l'amarre » à votre plume, comme vous vous rattrapez! Comme vous arrangez en un tour de phrase les vilaines têtes de Boches que l'un de vous, s'adressant au grand poète de la mer Pierre Loti, appelait si drôlement des sauvages « à couenne rose » ! Le mot leur restera, soyez-en sûrs. Et soudain, quel ton grave, religieux, quand vous parlez de la patrie et de nos devoirs envers elle ! « Je comprends votre peine, écrit à ses parents un jeune marin breton, Armand T..., dont trois frères sont au service et dont le quatrième va être pris par la conscription; c'est dur de voir votre dernier fils partir pour la guerre. Mais c'est la patrie qui l'appelle et il faut obéir à cette mère adorée. Vous aurez eu la

gloire de lui donner vos cinq fils : rares sont les familles qui peuvent en faire autant. » C'est le même qui, du Pas-de-Calais, le 5 août, mandait à ses parents : « On a quitté X... le 4 au matin, vers les 2 heures, avec notre plein de charbon, car jusqu'à 1 heure du matin on travaillait et je vous assure qu'on ne faisait pas semblant, vu que l'officier en second voulait nous faire cesser vers les 11 heures. Et tous, d'une seule voix, nous avons répondu que non. Alors il nous a fait distribuer du vin pour nous donner encore du courage. En ce moment, tout le monde est frère ; les officiers nous parlent comme à leurs enfants. Aussi où n'irions-nous pas avec de tels hommes ? On irait à la mort sans s'en apercevoir. »

Est-ce assez chiquement envoyé, comme on dit? Et le magnifique mouvement de fraternité qui, devant la commune menace, a rapproché toutes les classes de la nation, cette entente sublime de tous les cœurs français saluée par Victor Hugo en un vers prophétique :

68 R0URGUIGNOTTE* F.T POMPONS ROUGES

O patrie, ô concorde entre les citoyens!

n'ont-ils pas trouvé un parfait interprète populaire dans ce petit matelot bas-breton? Et comment oublier encore ce quartier-maître canonnier — un Normand celui-là — qui termine sa lettre par ce beau cri de reconnaissance filiale : « Honneur à vous, père et mère, et sachez que vos fils sauront toujours marcher dans la voie que vous leur avez tracée ! » ou cet autre, un Moko peut-être, parti des Bermudes pour donner la chasse à un ravageur allemand et signant à la fin de sa lettre, comme un légionnaire de L'an H; « Votre fils dévoué, B. Denis, matelot breveté, qui ne demande qu'à faire son de-

voir »

Stendhal remarque quelque part : « Le voisinage de la mer détruit la petitesse. Faites causer le marin qui rentre au port : sa conversation est moins bêle que celle du notaire de Bourges. »

Ou'eùt-il donc pensé, mes amis, s'il

avait lu vos lettres? Car Stendhal se méprenait et il est constant que vous « causez » peu, si vous écrivez beaucoup. Vous êtes par nature des silencieux. On ne se sent guère porté au bavardage dans le voisinage de la mer : cette grande voix qui parle d'infini poursuit un éternel soliloque; vous vous taisez devant elle. Et ainsi se créent en vous ces réserves profondes de foi, démotion et de rêve que vous épanchez si généreusement dans vos lettres.

« Un marin ne perd jamais courage », me disait quelqu'un qui vous connaissait bien, le contre-amiral Réveillère. Encore n'estce pas assez dire, puisque votre confiance, d'ailleurs justifiée, en vos chefs et en vousmêmes a ceci de particulier et d'infiniment précieux aux heures de crise qu'elle est puissamment communicative. Vous dégagez de la sécurité comme d'autres dégagent de la peur. Demandez plutôt à nos Parisiens. Certes Paris aime ses soldats et il a mille fois raison de les aimer. Mais enfin on ne le calomnie pas en constatant

qu'il montre un faible pour les cols-bleus. Dès que vous paraissez, il se rassure: «Les marins sont là ! » Et le regard de ses femmes, sur votre passage, se fait plus bumide et plus tendre...

C'est ainsi partout. Et je veux bien que, dans cette séduction universelle que vous exercez, il entre un peu du prestige des grands horizons dont vous débarquez ; il semble que vous apportiez avec vous un peu de leur inconnu et de leur magie, que palpite toujours sur vos fronts le souffle héroïque des immensités. Mais la vérité est que les terriens sentent obscurément en vous une autre race, plus vigoureuse, plus saine, encore intacte, une formation d'humanité différente de la leur, conçue et développée dans l'élément incorruptible par excellence : la limpidité de la mer est dans vos yeux, vos yeux clairs et francs, habitués à regarder le danger en face, — vos yeux qui ne savent pas tromper.

Ces yeux-là, quand vous nous écrivez, il semble que nous les revoyions. «Courage!»

semblent-ils nous dire. Nous en aurons, mes amis ; nous en ferons provision dans vos lettres. Merci, dans la grande délicatesse de votre Ame, d'avoir compris qu'il en faut à ceux qui restent, presque autant, sinon plus qu'à ceux qui s'en vont !

Le soir meurt en ce moment dans la chambre de la côte d'où je vous écris. L'Angélus achève de tinter au village voisin. On entend la mer, mais on ne la voit plus que par intervalles, quand passe en coup de faux l'éclat blanc du phare des Sept-Iles. J'ai allumé ma lampe. Et voici qu'autour de moi, dans les profondeurs nocturnes, d'autres petites clartés surgissent, tremblotent, étoilent doucement l'obscurité. Ce sont les lumières des maisons où l'on vous attend, où vous reviendrez — après la victoire — et où, en vous « espérant», on relit chaque soir vos lettres.

Ne craignez rien : s'il arrive parfois qu'en les lisant des yeux se mouillent, c'est de fierté.

Rûn-Rouz, en Trégastel, 5 août 1915.

Mes chers amis,

Le Moniteur de la Flotte, qui a su que j'avais rejoint mon port d'attache, la vieille maison des grèves où je passe l'été depuis mon enfance, m'a demandé de reprendre la plume et de vous tourner un petit bout de lettre qu'il se charge aimablement de faire parvenir à destination.

C'est le 3i octobre que je vous écrivis pour la première fois. La guerre ne faisait que de commencer. Mais déjà on savait qu'elle serait longue et dure. Ce qu'on savait aussi, c'est que vous ne plieriez pas,

que, sur mer comme sur terre, la marine française ferait partout son devoir. On comptait sur vous; eh bien, mes amis, vous avez dépassé notre attente. Je vous le dis très sincèrement : on est fier de vous au pays et l'on y confond, dans un même sentiment de reconnaissance et d'admiration, les marins de toute catégorie, Ponantais et Mokos, vétérans et recrues, personnel des escadres, des flottilles, des bataillons de marche et des compagnies de débarquement.

Assurément il y a des tâches plus éclatantes que celles qu'a eu à remplir la marine française au début des hostilités : il en est peu de plus importantes. Avant de s'engager dans une action quelconque contre les flottes ou les ports ennemis, nos escadres de la Méditerranée devaient assurer le rapatriement des troupes d'Afrique et leur relève par des troupes métropolitaines de la territoriale ; de son côté, dans la Manche, notre escadre légère devait coopérer au passade et au débarquement

des troupes britanniques. Plus tard, il vous a fallu convoyer, de Suez à Marseille, les troupes des Indes. Toutes ces opérations se sont effectuées avec un ordre parfait, sans la moindre anicroche et dans le minimum de temps requis. Pas un des transports qu'escortèrent nos bâtiments de guerre n'a eu à souffrir de l'ennemi. Et c'est une constatation qui a bien sa valeur, je pense.

Autre tache à peine moins ingrate, mais tout aussi utile, qui s'imposait et continue de s'imposer à nos bâtiments et à ceux des Alliés : la visite des neutres, la répression de la contrebande de guerre, lamarinage des bateaux de commerce ennemis. Si l'on veut que l'Allemagne et l'Autriche soient, quelque jour, obligées de « vivre sur elles-mêmes », de ne compter que sur leurs propres ressources, qui sont limitées, il faut, de toute nécessité, les encercler, bloquer toutes les rades étrangères où leurs bâtiments se sont réfugiés, surveiller l'entrée de tous les dé-

troits, contrôler tous les pavillons. Pour voir à quel point cette surveillance s'est exercée méthodiquement, perse véramment, efficacement, il suffit de visiter les sections de nos ports de guerre réservées aux prises maritimes : les bâtiments de commerce ennemis s'y pressent sur plusieurs rangs. Là encore, mes amis, vous avez fait de l'excellente besogne et vous l'avez faite sans bruit, sans flafla, comme toujours, avec cette application silencieuse qui est dans le tempérament marin, très réservé de sa nature.

Plus brillante, mais à peine plus connue, a été la part que vous avez prise à l'enlèvement des colonies allemandes.

11 est remarquable, sans doute, que les Allemands avaient laissé sans force navale la plupart de leurs colonies, sauf Tsing-Tao. Ils y entretenaient pourtant des divisions lointaines, des stations locales. Mais, suivant un plan concerté d'avance, les navires qui formaient ces divisions et ces stations s'égaillèrent sur la mer, dès

78 BO.URGUIGNOTfES ET POMPONS ROUGES

l'ouverture des hostilités, pour se livrer à la guerre de course.

Reconnaissons qu'ils y étaient admirablement préparés : c'étaient presque tous comme ItKarlsruhe, le Sharnhorst, des croiseurs à grande vitesse, sensiblement plus rapides que les nôtres et même que les croiseurs anglais. Aucun de ces « lévriers marins », cependant, n'est parvenu à inquiéter les convois de troupes que nous dirigions vers les colonies allemandes et qui, escortées par des bâtiments anglais et français, ont pu s'emparer, presque sans coup férir, du Togo, des Samoa, du Cameroun, de l'archipel Bismarck, etc.

Deux ou trois de ces opérations, d'ailleurs, ont été marquées par des faits d'armes dont un peuple moins modeste que le nôtre aurait tiré quelque vanité. A preuve la manière dont s'est comporté devant Cocobeach, sur une des antennes du Congo français cédées à l'Allemagne par le traité de 1912, un petit raffiot de rien du tout,Z« Surprise, canonnière de 680 tonnes

sans aucune protection et armée seulement de deux canons : Cocobeach ne les eut pas plutôt entendus qu'elle se rendit.

L'Allemagne, à cette heure, n'a pour ainsi dire plus de colonies : toutes sont tombées entre nos mains ou celles de nos alliés. Quand la marine française n'aurait à son actif que cette coopération à la chute de l'empire colonial allemand, auraiton le droit de dire qu'elle n'a rien fait?

Les ignorants, les gens qui ne jugent que sur les apparences, peuvent s'y tromper, méconnaître les services que certains d'entre vous, moins favorisés que d'autres, ont rendus dans l'ombre à la défense nationale. Nous ne commettons point cette erreur ici. Douze mois de faction, de vigie ininterrompue par tous les temps, sur toutes les mers du globe, pour assurer nos communications et notre ravitaillement, nous savons, nous, si les « terriens» n'ont pas l'air de s'en douter, ce qu'un pareil effort représente d'héroïsme concentré, de muette abnégation...

78 B0URGUIGN0TTES ET POMPONS BOUGE?

Et nous savons aussi, par les fruits que nous en recueillons journellement, ce qu'il représente de bénéfice matériel et moral pour le pays. Allez, mes amis ! Dans l'échelle des mérites, ceux-là ne seront pas les derniers qui renoncèrent aux fanfares de la gloire pour se vouer à l'accomplissement d'un devoir austère et sans lustre peut-être, mais non pas sans difficultés et sans risques. Déjà, au lancement du Languedoc, et avec l'autorité qui lui appartient, le ministre de la Marine leur a rendu pleine justice : il s'est élevé contre cette tendance fâcheuse de l'opinion publique, « disposée à croire à l'inaction, quand l'action ne lui apparaît pas sous l'aspect des batailles ». C'est fort bien dit et c'est la vérité même. Que ne pouvez-vous m'accompagner dans mes randonnées au long des grèves, sur les quais des ports, derrière les dunes où vos petits chaumes se blottissent contre le vent du large ! Quel calme partout! Quelle sécurité ! Quel bienêtre relatif, comparé au malaise des popu-

LETTRES AUX MARINS 7<t

lations allemandes ! Cette sécurité, ce bienêtre, ils sont votre œuvre, mes amis. Voilà le loyer de vos sacrifices. Et je vous connais trop pour ne pas savoir qu'il vous suffit.

Certes, il nous tarde à tous de vous revoir et que la guerre soit finie. J'entends encore ce vieux retraité qui, tous les matins, sur le port, après la lecture du « communiqué », grommelle, le poing vers l'Est : « Amèneras-tu à la fin, bande de fumiers! » Du calme, l'ancien : ils « amèneront ». Mais, pour tromper notre impatience, c'est quelque chose, c'est beaucoup qu'on puisse envisager l'avenir sans appréhension et qu'aux gages, chaque jour plus nombreux, du triomphe final de nos armes s'ajoute la certitude de n'avoir pas à se serrer le ventre en l'attendant. Le père Hiver peut apprêter son pot-à-brai, ses grainasses et tout son tremblement, on est paré à le recevoir et il n'y aura de misère nulle part sur la côte...

Oui, tout serait pour le mieux, en défi-

nilivc, à vos foyers, mes chers amis, si tant de vous n'y avaient leur place vide. Je ne sais comme vont les choses dans le Midi et la figure qu'on y fait. Ici l'on est grave, recueilli, un peu triste même (notre pauvre pays breton a été si éprouvé ! de Lamballe à Trégastel, des glas m'escortaient tout le long du voyage), mais inébranlablement confiant. Pas de fanfaronnade ; mais, sur les visages les plus mouillés, un rayonnement de fierté légitime, le contentement secret d'une race qui vient de montrer au monde qu'elle n'a pas dégénéré.

Car la marine française, au cours de ces douze mois, ne s'est pas bornée à un rôle de surveillance et de police. Si, jusqu'à présent, elle n'a pu donner toute sa mesure dans une grande rencontre navale que nos ennemis mettent autant de soin à éviter que nous en mettons à la rechercher, il n'est pas que nous n'ayons l'ait sentir çà et là aux Austro-Allemands et aux Turcs le poids de notre action. Dans la mer du Nord, dans l'Adriatique, comme aux Dar-

danelles, la flotte française, en coopération avec la flotte anglaise, a fait l'admiration de ses alliés par son allant, la sûreté de ses manœuvres, la précision de son tir. Les équipages ont été partout magnifiques. Mais c'est dans l'épreuve surtout que se révèlent les grandes âmes : qu'une mine aveugle, qu'un ennemi invisible, profitant de la complicité nocturne, les frappent dans leurs œuvres vives, on assiste alors à la fin sublime d'un Bouvet ou d'un Léon- Gambetta. Et est-il rien de plus beau que la mort volontaire, le sacrifice du petit Mousquet, posté en grand'garde à l'entrée de Poulo-Penang et, malgré sa taille exiguë, ralliant au canon et ouvrant le feu sui le grand croiseur Emdenl

Cependant, tous les marins de France ne sont pas en mer, ni dans les ports du littoral. Les excédents de l'inscription ma ritime ont permis au gouvernement, tout en maintenant à la disposition des Compagnies et des armateurs un personnel suffisant aux besoins du commerce, de verser

à l'armée de terre plusieurs milliers d'inscrits qui ont pris rang soit dans les formations existantes, soit dans des formations autonomes, comme le groupe des autocanons ou cette brigade de fusiliers marins qui s'est immortalisée sur les rives de l'Yser, à Dixmude, à Stenstraate et à Saint- Georges.

Â.h ! mes amis, la belle « matière » que vous avez préparée là aux Turouldde l'avenir ! Il y a plus de douze siècles que le cor de Roland s'est tu et Ton montre encore, près d'Ilagueta, toute vive comme au soir de Roncevaux, la brèche que fit dans la montagne l'épée du paladin. Roland, qui était Breton, lui aussi, comme la plupart d'entre vous, Roland vit toujours dans nos cœurs. Est-il excessif de croire que Dixmude durera autant que Roncevaux ? Ce dont je suis sûr, c'est que Roland reconnaîtrait les siens dans les combattants de l'Yser. Vous appartenez au même cycle ; vous êtes de la même famille épique. Race de héros qui ne sait pas se rendre et qu'on

retrouve la même à travers toute l'Histoire, a Roncevaux avec Roland, dans le dernier carré de Waterloo avec Cambronne, sous les ruines fumantes de Dixmude avec l'amiral Ronarc'h !...

Honneur à vous, marins de France, aussi grands sur terre que sur mer !

« C'est donc fini, Dixmude! écrivait, le 16 novembre 1914, un officier de la brigade navale. On nous relève à la nuit. En pensant à ce départ prochain, ce matin, seul sur la route, j'ai pleuré. »

Mais, après Dixmude, il y eut Steenstraate, Saint-Georges, la Grande-Dune, la Ferme de l'Union... La brigade des fusiliers-marins n'avait fait que se déplacer légèrement : elle restait sur l'Yser. Son dernier secteur était là-bas, dans ces plaines noyées qui stagnent entre Nieuport et Ramscapelle et que crèvent des bancs

(1) Journal du 8 décembre 1915.

de vase grise pareils à des sauriens engourdis.

Un horizon désespérément plat, sauf à main gauche, où le long bourrelet des dunes dessine une muraille blanchâtre, imperceptiblement teintée de vert au printemps par les tiges renaissantes des oyats ; de grandes routes droites, des chaussées de canaux submergées, où les convois se guident sur la file des arbres et qui donnent au paysage l'aspect d'un gigantesque échiquier; çà et là, sur leurs buttes solitaires, des moulins disloqués, une ferme en ruine, les débris d'un village. Et puis des mouettes qui piaillent dans lèvent, de petites ouates blanches qui se mettent à danser en plein ciel, des gerbes noires qui fusent brusquement de la vase comme des geysers.

Pas un être vivant en vue. Les deux fronts sont terrés. Et de la mer si proche, du vent, du piaillement des mouettes, on n'entend rien : tous les bruits se perdent dans le ronflement continu, l'éternelle trame de ferraille qu'une, navette invisible

LE SALUT AUX HEROS DE L YSER Si»

tisse au-dessus de l'eau, dans ce ciel de Flandre, immense cl bas, où traînent les nuées comme des chariots barbares...

Ils étaient là depuis janvier. Ils s'en vont, mais pour toujours, cette fois. « C'est donc fini, la brigade ! » doivent se dire les fusiliers-marins dont Paris attend ce matin même le dernier détachement. Les deux régiments de marche sont dissous, sauf un bataillon, qui reste à Nieuport pour la garde du drapeau. Et je ne jurerais pas qu'en pensant à cette fin de leur chère brigade, rendue nécessaire par les besoins de la Flotte, l'activité nouvelle que vont prendre les opérations navales, eux non plus, sur la route, ils n'aient pas pleuré.

A ces hôtes de passage, à ces troupes d'élite qui vont faire flotter un peu de leur héroïsme dans l'air parisien, le Journal m'a demandé de souhaiter la bienvenue. Je sens tout le prix d'un tel honneur.

La brigade était commandée, on le sait, par le contre-amiral Ronarc'h, promu récemment vice-amiral, dont Y Officiel n'a

pas exagéré « la ténacité et l'énergie indomptables ». Il est resté jusqu'au bout à sa tête. Mais de ses anciens compagnons d'armes, des héros de la première heure à qui fut confiée, de commun avec les vaillantes unités belges du colonel Meiser, cette garde de l'Yser d'où dépendaient la fortune des deux Flandres et la réussite de notre mouvement d'extension vers le nord, combien demeuraient à ses côtés ? L'effectif de la brigade n'avait pas varié : il s'était maintenu au chiffre de 6.000 hommes, grâce à l'apport régulier des dépôts. C'est l'histoire de la nef Argo, tant de fois radoubée qu'il ne restait plus rien de sa membrure primitive et qui continuait à braver les tempêtes. J'ai ouï dire qu'en mars dernier il fut sérieusement question, dans les milieux maritimes, d'envoyer la brigade aux Dardanelles; elle fût ainsi revenue à sa destination véritable, qui est de constituer un corps de débarquement pour la marine. Et c'est le généralissime en personne qui s'y opposa.

— M'enlever les fusiliers !... Ça, non, par exemple !

Et la brigade demeura en Belgique. Embossée dans l'ancien schoore de l'Yser, elle continua d'y monter, en articulation d'avant garde, son « quart » sublime et solitaire. Les plus frénétiques arrosages de shrapnells et de marmites n'ébranlaient pas sa constance. « Il y eut des jours, me disait l'abbé Le Helloco, le vaillant aumônier du 2e régiment, où nous eûmes sur les bras, les Belges et nous, sur la ligne de Nieuport à Saint-Jacques, jusqu'à 100.000 Allemands. La pression était formidable. Et nous luttions en terrain plat. » De quel granit devaient être faits les combattants pour résister à une pareille pression? J'ai conté, dans un livre récent (1), le miracle de cette résistance inouïe, à un contre six, quelquefois contre dix, contre vingt, dans la vase, les trous perfides des arroyos, sous un ciel qui crachait des tonnes de mitraille,

(1) Dixmude, un chapitre de l'histoire des fusiliers marins, Pion, édit.

au milieu d'une ville qui tombait en morceaux et qu'enveloppait un ténébreux réseau d'espionnage. Et cependant, si belle que paraisse l'histoire de cette résistance, la réalité est plus belle encore. On n'en mesurera toute la grandeur qu'à la paix, quand les langues pourront se délier et qu'on connaîtra dans quelles conditions incroyables ce faible barrage de poitrines humaines réussit, pendant près d'un mois, à contenir le mascaret allemand qui déferlait sur lui.

Étaient-ce, du moins, des troupes éprouvées, de vieilles formations, que ces hommes? En partie seulement.

Au lendemain du 4 août, on avait licencié — un peu à la légère — l'école des fusiliers de Lorient, pépinière naturelle des bataillons de marche. Dispersés aux quatre aires du vent, ces éléments ne se retrouvèrent plus quand on en eut besoin : à peine si les fusiliers brevetés figuraient dans la proportion d'un tiers à la brigade, et beaucoup appartenaient aux réserves

de la Flotle (1). Jamais troupe, on peut bien le dire aujourd'hui, ne fut formée comme celle-ci de bric et de broc, au pied levé, avec des hommes moins entraînés, dont quelques-uns — des novices de dixsept ans — savaient à peine charger leurs fusils et qui, sans rivaux pour grimper dans les vergues ou manier un cartahu, ignoraient l'A B C du métier militaire, rechignaient à la marche et au havresac et tenaient pour une déchéance, aggravée d'une faute de goût, la lourde capote de biffin dont les avait affublés l'administration.

Que vaudraient au feu ces mauvaises têtes? L'histoire a répondu. Mais leurs ofciers avaient répondu avant l'histoire.

Ils se portaient garants de leurs hommes. Ponantais ou Mokos, voire Parisiens, les marins sont avant tout de grands sentimentaux. On les prend toujours avec du

(1) Tels quels cependant, bien instruits, bien équipés, ils suffirent pour donner un solide noyau à la brigade qui, sans eux et l'excellence de s-es cadres, lut restée une cohue.

9i BOURGUIGNOTTES ET POMPONS ROUGES

cœur (1). L'amiral Jaurès, à Cherbourg, au départ d'un de leurs bataillons, essaie de les haranguer. Les premiers mots viennentbien. Puislavoix fléchit, tremble... Et puis, de côté et d'autre, on n'entend que des hoquets, comme dans une séparation entre des êtres qui s'aiment. L'amiral pleure et, ne trouvant plus aucune parole pour ceux qui s'en vont et dont si peu devaient revenir, il leur envoie deux baisers...

Là-bas, à la brigade, c'est la même chose. Plus réservé, maître de ses nerfs, l'amiral Ronarc'h, inflexible dans le service avec ses hommes, partout ailleurs leur parle comme à ses petits. Lui-même est Breton, comme les trois quarts d'entre eux. Il a gardé de sa race cette pudeur un peu farouche qui répugne à toutes les raa-

(1) « Si la discipline est la force principale des armées, écrivait le 16 décembre l'enseigne Bioche, moi 1 héroïquement à Stenstraate, la confiance et l'attachement aux officiers sont [avec le patriotisme] les seules raisons pour lesquelles les marins se battent bien. »

nifestations extérieures des sentiments intimes; il déteste la publicité — et les publicistes. A quelqu'un de ses proches qui, sans le consulter, avait communiqué à un magazine une de ses photographies, il promet, au retour, une jolie danse de sa façon. Mais l'aspect seul est rude chez cet homme de roc : une sensibilité secrète étend au-dessous sa riche nappe. 11 obtient tout de ses « Jean Gouin » quand il veut, quand il dit : « Mes enfants... » Tout de même, comme tous les grands chefs, il leur demeure un peu lointain ; on ne le voit qu'aux grandes occasions, quand ça chauffe, comme à Saint-Georges, en mai, où un obus de i5o tombait à quelques mètres de lui, fauchait les quatre pieds de son tabouret et, par miracle, ne lui faisait pas une égratignure.

Mais un Varney, un Delage, eux, sont toujours sur la brèche. Ce sont les « colonels » des deux régiments (1). Ils prê-

(1) Jusqu'au 10 novembre 19H. Le capitaine de vais-

chent d'exemple, — comme tous leurs officiers. Après Dixmude, 85 p. 100 de ceux-ci étaient hors de combat. Le corps médical, sous les ordres du docteur Seguin, éprouvait des pertes aussi fortes. En vérité, jamais unité plus vaillante n'eut à sa tête chefs plus braves, plus décidés à tous les sacrifices.

Cela, aujourd'hui, Paris, la France tout entière le savent : au lendemain du décret qui rend à la Flotte les combattants de Dixmude, de Steenstraate et de Saint-Georges, ils s'inclinent avec une pieuse émotion vers ceux qui sont tombés ; ils saluent avec joie ceux qui reviennent.

L'histoire de la brigade navale estclose, mais son âme. son esprit survivent, générateurs de nouveaux et prochains héroïsmes.

seau Varncy, blessé, fut alors remplacé à la tétc du 2 régiment par le capitaine de vaisseau Paillet.

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