SUR LE FRONT D'ARTOIS
A Fernand Mazade.
Du front des armées. Décembre 1915.
Il pleut lamentablement. Hier, il gelait à pierre fendre; mais le ciel était clair, ensoleillé même. Une saute brusque de vent, et nous revoici dans la boue.
Tant mieux, en somme! Si l'on veut se défendre d'un optimisme exagéré, peutêtre n'est-il pas mauvais d'aborder le front par un temps comme celui-ci, de le voir sous son jour naturel qui, à cette époque de l'année, n'est jamais bien reluisant. Le merveilleux stoïcisme de nos hommes, loin d'en être atténué, ressortira plus vigou-
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reu sèment dans cette lumière blafarde, sous ce « crachin » obstiné. Et d'ailleurs, jusqu'à moitié route du front, nous roulerons en chemin de fer. Du paysage, noyé sous la pluie et la fumée, nous n'apercevrons rien. Parfois, cependant, un nom de station glapi le long des portières secouera notre somnolence : « Chantilly, Creil, Saint- Just! » Nous venons à peine de quitter Paris, et déjà ces noms sonnent avec un bruit de guerre : Chantilly, dont les Boches ont respecté le parc et les galeries, parce que leur Kaiser y devait prendre ses quartiers d'été ; Creil, une des plus tristes pages de l'invasion, infesté dès le temps de paix de ménages bavarois et saxons qui, connaissant les aîtres, servirent d'indicateurs aux pillards ennemis, les menèrent à l'assaut des « ponnes maisons » . En septembre 1914, quand nous rentrâmes à Creil, les conseils de guerre durent siéger en permanence. Même évacuée, la ville, truquée, machinée comme une scène de théâtre, était pleine d'hôtes douteux, et nos offî-
ciers de la brigade navale eurent là fort à faire. Dans les lettres — encore inédites — de l'un d'eux, le grave et doux Cornulier- Lucinière, qui devait tomber héroïquement à Steenstraate, je lis :
« Pendant mon séjour de trente-six heures à Creil, j'ai eu à occuper une maison où se cachaient des officiers allemands. Je l'ai fait cerner, ai enfoncé les portes barricadées et n'ai trouvé qu'un tub avec le savon encore humide, les guêtres, etc. J'ai fouillé la maison sans succès du haut en bas. Les roublards s'étaient esquivés par des souterrains aboutissant sous bois... »
Amiens, où nous débarquons vers dix heures et demie, a connu aussi l'insulte allemande. Les lourds talons des reîtres ont martelé pendant quarante-huit heures le pavé de ses larges avenues. Tout enflée de ses récentes victoires, sûre du succès final et prochain, l'immense horde passait en colonnes serrées, interminablement, avec son cri sauvage : Nach Paris ! Xacli Paris! Elle n'a pas pris Paris et elle n'a
pas gardé Amiens. La ville est intacte. Cependant, par précaution et comme notre patrimoine artistique continue à exercer une attraction fâcheuse sur les obus allemands, les deux portails de la belle cathédrale, un des chefs-d'œuvre du gothique français, ont été solidement matelassés avec des sacs de sable. J'ai pu, avant le déjeuner, jeter un coup d'œil sur ces défenses malheureusement accessoires, car la toiture, le chevet et les tours demeurent exposés au feu des avions ennemis. Si j'en avais eu le loisir, j'aurais aimé compléter mon pèlerinage par une visite à la maison de Jules Verne. On sait que ce Breton voulut mourir Picard. C'est ici qu'il écrivit la plupart de ses romans, entre autres ces Millions de la Bégum qui anticipaient vraiment sur l'avenir et dont toutes les fantaisies audacieuses ont été réalisées, quelquefois même dépassées par les inventions de la guerre actuelle. Bonne introduction à une tournée sur le front ! Mais les autos militaires doivent venir nous prendre à
midi. Nous n'avons que le temps de déjeuner au buffet de la gare, — et en route !
« Ma Venise», disait Louis XI d'Amiens, qui est bâtie en effet sur une manière de lagune. La neige, la pluie ont grossi les douze canaux qui forment une ceinture flottante à la ville : ils débordent dans les cultures ; ils ne feront tantôt plus qu'une nappe d'un seul tenant, et les « hortillons» voisins, bloqués sur leurs mottes, risqueraient de n'en pouvoir s'évader qu'à la nage, si chaque cabane de maraîcher, en Picardie, ne possédait sa yole, son bateau à fond plat, qui lui sert alternativement au transport des légumes et du fumier. On a les gondoles qu'on peut... Ce n'est qu'à quelques kilomètres de la ville que le terrain s'élève : la haute silhouette massive de la cathédrale cesse d'opprimer le paysage et descend par degrés sous l'horizon. Nous roulons sur ces grandes
routes planes de l'Artois que bordent des colonnades de peupliers et d'ormes. Paysage tout linéaire jusqu'à Beauval. Et de nouveau la région s'accidente ; la route s'incline, par des pentes molles de coteaux, vers de petites vallées charmantes où courent des rivières rapides.
Paysage de keepsake cette fois. Et brusquement, passé Doullens, c'est comme un autre monde dans lequel nous entrons. La guerre a mis son dur cachet partout. Il y a encore des meules dans les champs et, sur les routes, quelques charrois de maraîchers ; derrière les vitres des maisons et sur le pas des portes, quelques béguins d'aïeules, la candide figure d'un marmot. Mais des avions sillonnent le ciel ; de longues files de camions font trembler la chaussée. Hangars d'aviation, parcs d'artillerie, pavillons d'ambulance, tentes, manèges, paddocks se succèdent sans interruption. Les tommies grouillent, couleur de terre, mais toujours bien astiqués, roses et coquets. C'est le royaume du kaki. Ré-
gion mixte, d'ailleurs, car pas mal de nos uniformes sont mêlés à ceux des alliés. Ils font la transition avec la zone purement française, la zone bleu d'horizon, que nos autos atteignent près d'Avesnes. Etle paysage devient de plus en plus militaire. Tous ces villages traversés sont des cantonnements. Nous ne faisons pas cent mètres sans croiser quelque convoi, un bataillon, des régiments entiers parfois, musique en tête. Et nous devons approcher du front, car les dernières unités sentent la poudre et le séjour des tranchées. On ne dirait plus des troupes régulières, mais des bandes de partisans, chacun harnaché à sa guise : tel avec la peau de mouton, tel en ciré de marin, tel frileusement drapé dans un châle, et tel la tête et les épaules sous un sac, à la façon des rouliers. La boue égalitaire unifie toutes ces variétés du « poilu » français, qui nous dévisagent ironiquement au fond de nos autos. J'imagine que nous leur faisons l'effet de phénomènes.
— Peuh ! des « ciblots », lâche enfin l'un des grognards.
Et il y a presque autant de pitié que de dédain dans l'exclamation, qui déclanche un rire muet tout le long de la ligne. Allons ! la pluie peut tomber à seaux : le moral est toujours solide dans les tranchées.
Encore une descente en lacets, de petites maisons vertes, rouges, bleues, lilas, orange, toute une débauche de couleurs vives, comme les aiment ces pays de brouillards, et au bout d'un pont de bois, devant une vieille demeure seigneuriale du dix-huitième siècle baignée par la Scarpe, une gentille place en fer à cheval. Les autos stoppent. Nous sommes rendus.
Presque aussitôt, d'une autre auto, qu'un savant virage a menée jusqu'à nous, descend un officier supérieur à figure mate, dont les manches sont ornées de trois étoiles : le général D..., commandant du
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corps d'armée dont nous allons visiter le secteur.
Le canon tonne dans le lointain. Dans ce creux-ci et à travers la pluie, les coups sont encore sourds, étouffés. On vient à peine de nous présenter au commandant de corps d'armée que surgit un autre officier supérieur, un simple brigadier, celuilà, le général N..., mais si représentatif, si beau, si rayonnant, qu'il restera pour jamais cliché dans mes yeux.
Il est fait comme un voleur. Gainé de boue jusqu'à la ceinture, la bourguignotte en tête, un caban de rencontre jeté sur ses larges épaules, un bâton à la main, en guêtres montantes, pantalon et dolman de toile bise, il est grand, musclé, large de reins, roux de poil comme un Gaulois, et il renifle la bataille comme un pur sang. D'où sort-il? De quel dolmen, de quel trou de troglodyte — ou de quelle toile de Cormon? Il a l'air échappé de la préhistoire et c'est le type du guerrier moderne, élargi, magnifié, loqueteux, immonde et splendide.
Impossible de rêver contraste plus parfait avec le grand chef qu'il vient d'accoster et qui est bien la figure la plus fine, la plus aristocratique, la plus distinguée, que j'aie vu parmi nos officiers supérieurs. L'impression de calme, de sécurité, de possession de soi, de volonté douce et ferme qui se dégage de celui-ci est extraordinaire. L'équilibre de l'âme, des sens et du cerveau est marqué dans chacun de ses traits, dans son geste simple, mesuré, dans sa voix nette, égale et précise. 11 nous invite à le suivre jusqu'au plateau voisin d'où l'on a vue sur les lignes ennemies. Les autos nous suivront en s'espaçant, car la route que nous allons prendre est repérée et le moindre attroupement risque d'attirer un fâcheux « arrosage ».
Pour le moment, nos 70, dont les allègres détonations commencent à nous arriver plus nettement, taillent suffisamment de besogne à l'artillerie ennemie. Les canons boches qui leur répondent ont une détonanation plus brutale, plus coléreuse (j'ai
presque envie d'écrire plus cholérique).
Cela ressemble, ma foi, dans l'éloignement, à l'explosion d'un intestin.
Entre temps, nous visitons quelques cantonnements, sans élégance peut-être; mais ces petites fermes de M..., au temps où elles possédaient leurs hôtes habituels, n'étaient pas précisément le dernier mot du confort. On les a nettoyées; on en a enlevé le fumier qui croupissait dans les cours, drainé le purin, rabouti les toitures plus ou moins effondrées. Les hommes y dorment au chaud sur une litière de paille fraîche. Ils sont ingénieux, et il faut qu'ils le soient.
— Nous avons dû nous improviser bûcherons, charpentiers, forgerons, taillandiers, mitrons, blanchisseurs, que sais-je? nous dit le général, même puisatiers.
Toute fontaine ou citerne, par définition, est suspecte. Nous faisons nous-mêmes notre eau, nous la filtrons, etc. C'est la seule manière d'éviter la typhoïde.
Le fait est que les hommes que nous
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rencontrons ont tous une mine florissante. Ils mangent bien, boivent bien. Et pas seulement de l'eau, mon général, car voici un poilu qui descend la côte, deux bouteilles sous le bras, et — si je n'ai pas la berlue — l'une de ces bouteilles est casquée d'argent, elle porte la bourguignotte, elle aussi : c'est du Champagne ...
L'habitude ! Beaucoup de ces hommes appartiennent à nos régions vinicoles.
Leur chef lui-même commanda quelque temps à Bergerac. Il en est fier. Il nous rappelle l'héroïque attitude du 108e à la bataille de la Marne.
— On leur avait dit : « Faites-vous tuer, mais ne reculez pas d'un pouce. » Ils n'ont pas reculé et ils se sont fait tuer. Cyrano, là-haut, a dû sourire...
Tout en causant, nous avons atteint l'angle d'un carrefour, occupé par un ancien tourne-bride et ses dépendances. Des édifices, il ne subsiste que les murs. Nos
autos, qui nous suivent, se défilent à leur ombre. Un peu plus loin, sur la route, on aperçoit une masure guère en meilleur état. Nous sommes un peu surpris de l'espèce de vénération dont elle semble ici l'objet. Que peut-elle bien receler d'intéressant pour qu'on nous y mène en pèlerinage?
Cette bicoque fut une ferme et n'est plus qu'une cave surmontée d'une carcasse vide. Un cheval y mâche au râtelier. Dans la cave, deux hommes se chauffent, à croupetons devant un poêle dont le tuyau émerge au ras du sol. Mais il y a encore une échelle dans un coin pour monter à ce qui reste du grenier; sur ce pan de plancher, une autre échelle qui mène à un trou pratiqué dans la toiture.
— C'est par ce trou, nous dit notre guide, que, le 9 mai et les jours suivants, Joffre dirigea l'attaque des positions ennemies. Vous êtes, messieurs, dans le poste d'observation du généralissime.
Le poste était bien choisi, mais singulièrement dangereux en raison de son isolement et de la fragilité du barreau qui portait le généralissime et sa fortune.
Joffre s'y tint en permanence durant les premières phases de l'action. Elle se déroulait en pays plat, par temps clair, et rien n'en échappait à son œil puissamment ramassé sous la broussaille grise des sourcils.
Le général D... sur un échelon, moi sur le suivant, nous pouvons, à notre tour, en nous serrant un peu, embrasser du regard
par la petite brèche de la toiture — deux tuiles déplacées dans la nuit du 8 pour pratiquer une embrasure ressemblant à un trou de shrapnell — l'immense panorama déployé sous nos yeux comme une carte.
Le ciel est gris. Il bruine toujours, mais, par extraordinaire, les lointains sont nets. Devant nous, presque à perte de vue, s'étend un grand plateau désertique, une friche rase de plusieurs kilomètres, sans une ferme, sans une meule, sans un être vivant. C'est le paysage du vers d'Alfred de Vigny, à une épithète près :
Les grands pays muets longuement s'étendront.
Ces grands pays ont une voix et même plusieurs aujourd'hui, mais c'est la voix des canons. Elle semble sortir du sol. Elle est comme le grondement de cette terre abandonnée, dans les entrailles de laquelle se joue on ne sait quel drame mystérieux et farouche.
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Le doigt pointé sur l'horizon, mon guide me fait suivre en esprit la marche de nos troupes. D'abord le bois de Berthonval, d'où elles sont parties pour l'attaque. A gauche, les derniers vallonnements du plateau de Lorette, puis la zone découverte qui nous fait face et que coupe perpendiculairement, avant de descendre sur Souciiez, la ligne d'arbres de la route d'Arras à Béthune. Plus au loin, cette crête dénudée, c'est la fameuse crête 140, que nous possédons depuis le a5 septembre.
Plus à droite, les vergers et le boqueteau de la Folie, qui reste aux Allemands. Et voici, entre la Folie et nous, quatre autres hameaux tragiques dont les noms, hier inconnus, sont entrés en coup de foudre dans l'histoire : Les Rietz -Neuville, Neuville- Saint- Vaast, Écurie, La Targette, devant laquelle se trouvaient les énigmatiques « ouvrages blancs » qui ont si longtemps intrigué
les lecteurs de « communiqués » et qui devaient tout simplement ce nom à la couleur crayeuse de leurs parapets. En une heure et demie, à l'allure d'une lame de fond, la brigade marocaine de Mangin les emporta, enleva trois autres lignes de tranchées, deux villages et atteignit la crête 140, où sa nappe s'étala. Mais il est vrai qu'une formidable préparation d'artillerie avait précédé l'attaque. L'avalanche de nos obus et de nos torpilles dura quatre longues heures. Nous fîmes «exploser » jusqu'à quinze fourneaux de mines, dont certains chargés de 3.ooo kilos de lydite. La terre, dit un témoin, était toute secouée d'un immense frisson.
Par la suite, les contre-attaques ennemies forcèrent nos troupes à se replier légèrement. Jusqu'en septembre, nous débordions seulement de quelques centaines de mètres Neuville-Saint-Waast et nous n'occupions encore que les premiers éléments du Labyrinthe, inextricable réseau
de tranchées et d'ouvrages divers de flan-
quement, reliés entre eux par des boyaux. A la Targette, les boyaux communiquaient même avec les maisons. On entrait de plain-pied dans les caves.
La conquête de chaque pouce de terrain dans des organisations défensives de cette puissance exige un prodigieux effort chez l'assaillant, en même temps qu'une patience à toute épreuve. Les derniers éléments du Labyrinthe étaient à peine tombés que nos troupes, au mot d'ordre de Joffre, reprenaient leur élan et se jetaient à l'assaut de la Folie, des Tilleuls et des hauteurs du Télégraphe. Nos avant-gardes poussèrent même jusqu'à Thélus et au Petit-Vimy. Elles s'y arrêtèrent, épuisées. On sait le reste. Mais la zone conquise au cours de ces deux magnifiques attaques du 9 mai et du 25 septembre représente plusieurs lieues de superficie. Lentement, insensiblement, nous recousons à la robe de la France les pans qui restaient aux griffes de l'ennemi : Joffre le temporisateur pourrait s'appeler aussi bien Joffre le stoppeur...
Le soir tombe. Il est quatre heures et nous n'avons que le temps de descendre de notre perchoir, si nous voulons visiter encore avant la nuit le mont Saint-Eloi, où l'auto du général D... nous dépose quelques minutes plus tard.
Il y avait là, jadis, unecommanderie. Ses tours blanches bénissaient la plaine. Leurs moignons déchiquetés semblent tendus aujourd'hui pour un appel à la justice d'en haut. L'église, il est vrai, ne fut jamais achevée. Elle n'avait que la façade, et cette façade même tombe en ruines.
Ruinées aussi, toutes les maisons qui l'entourent. Celle où nous pénétrons était une des plus riches fermes de l'Artois. Le pavillon principal, en briques et pierres, date des premières années du dix-septième siècle. Tout y est démoli à l'intérieur, sauf l'escalier, qui a conservé la plupart de ses marches et sa belle rampe
Louis XIII en chêne sculpté. Elles permettent d'accéder aux combles ; et, du haut de cet observatoire improvisé, nous avons une nouvelle vue sur le front, où de petits éclairs s'allument, dénonçant les batteries ennemies.
Mais quelle tristesse dans cette grande maison morte ! Je rôde quelques instants dans le jardin, désolé comme un cimetière. Un bel arbre est intact sur une pelouse. Sous son dôme la famille s'assemblait peut-être aux mois chauds ; à l'une des branches pend encore un jouet d'enfant, un petit aéroplane dont l'hélice grince au vent comme une girouette. Le crépuscule s'épaissit et l'horizon achève de se diluer dans cette cendre. Deux gros rats filent entre mes jambes. Un volet claque au-dessus de ma tête. Quelle main l'a poussé? Je regarde : il n'y a que la nuit à la fenêtre.
Nous remontons dans nos autos. Le
général nous a priés à son thé. Mais il habite assez loin d'ici. Sept kilomètres à couvrir sous un ciel d'encre, avec des phares masqués, sur une route encombrée par des va-et-vient de troupes, dont les unes vont prendre la relève et dont les autres arrivent des tranchées. Des fourgons, des cuisines militaires passent.
— Ah! ces « cuistots », nous confie le général, je ne les aimais pas autrefois. Je ne voyais que leur saleté. Maintenant je les admire... Par tous les temps, portant la soupe à leurs camarades, cheminant la nuit, des heures durant, sur des routes balayées par les obus, puis dans des boyaux inondés, et ne déviant jamais d'une ligne. Eux aussi ont leurs héros.
Ainsi, le vrai chef sait rendre justice à tous, aux plus humbles comparses comme aux grands premiers rôles du drame. Avec quelle émotion, par exemple, nous montrant dans son vestibule les trophées de la dernière affaire, — quatre mausers rapportés de l'entonnoir d'un fourneau que les
Boches avaient fait « exploser » et que nos hommes leur ont repris, grâce à l'héroïsme d'un petit sergent qui resta cramponné aux lèvres de l'entonnoir, — le général D... nous parle de ses soldats, de leur abnégation, de leur confiance dans la victoire finale, confiance raisonnée, provenant de la certitude bien ancrée chez tous de leur supériorité sur l'ennemi !
C'est dans son secteur, au Labyrinthe, que s'est passée l'aventure des deux sapeurs bretons Maudhuy et Cadoret, qui, emmumurés par l'explosion d'un fourneau de mine allemand dans un boyau de galerie de 2 m. 5o de long, travaillèrent quarantehuit heures, sans boire ni manger, dans une obscurité complète, à se frayer un passage souterrain vers nos lignes.
— Mais est-il vrai, demandai -je au général, que, pendant qu'ils se faisaient la courte échelle pour percer leur « cheminée » , les deux hommes s'encouragaient « en se chantant des chansons bretonnes » ? Ce détail-là me paraît bien
suspect, il sent d'une lieue sa littérature. — Il est parfaitement exact pourtant, me dit le général. Nous n'avons rien inventé. La légende n'est pas notre affaire, et c'est la réalité chez nous qui se charge toute seule d'être suhlime.