‹ Bourguignottes et pompons rougesChapitre 13 sur 39 · ABLAIN-SAINT-NAZAIRE · texte numérisé non relu

ABLAIN-SAINT-NAZAIRE

le colonel qui commande le secteur et qui nous attendait patiemment à l'entrée du village, les mains croisées sur son gourdin.

Râblé, trapu, un éclair de malice dans ses petits yeux gris, il a l'air d'un paysan du cru, d'un propriétaire campagnard qui s'apprête à faire les honneurs de son domaine à des visiteurs; et son verbe savoureux et dru ne dément pas cette impression. D'un grand cercle de son gourdin il enveloppe le paysage jusqu'aux limites de l'horizon et explique :

— Tout cela, qui est redevenu français à c't' heure, qui est de la bonne vieille terre d'chez nous, nos hommes l'ont conquis pied à pied, pouce à pouce.

Il frappe le sol de son gourdin :

— On ne nous l'arrachera plus !

Mais tout cela, malheureusement, n'a plus figure de pays civilisé. Les champs sont rendus à la brousse, les vergers sont

fracassés. Des maisons, de la mairie, de l'église, il ne reste que les soubassements et quelques pans de façades noircies au milieu d'un inextricable enchevêtrement de fils de fer rouilles, de chevaux de frise démolis, de rails, de poutres, d'affûts, de matériel de guerre hors d'usage. Chaque ferme, chaque appentis, ici, était un fortin. Ablain-Saint-Nazaire n'est qu'une rue au flanc d'une falaise d'argile molle; falaise bizarre, comme gondolée par le travail souterrain des eaux. Et si âpre, si nue ! Les crêtes chauves de Notre-Damede-Lorette, qui s'amorcent à l'ouest de Houdain et courent sur neuf kilomètres jusqu'au nord de Souciiez, rappellent, paraîtil, l'aspect désolé de certains pa)sages marocains. Je le veux bien, mais sous cette lumière d'hiver, avec leurs énormes trous de marmites en forme de cratères, les longues zébrures des tranchées et des boyaux qui les fendent en fous sens, elles nous donnent plutôt l'impression d'un paysage lunaire.

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