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Quant à nos soldais, qui ne vont pas chercher si loin leurs comparaisons, ils appelaient ces renflements singuliers de la falaise les « côtes de melon ». Elles étaient cinq, ces côtes, rudement dures à avaler : la côte Mathis, le Grand-Éperon, la côte des Arabes, la côte de la Blanche- Voie et la côte de Souchez, qui, par un à pic brusque, plonge sur la petite rivière du même nom.
Tout le melon a fini par y passer, mais l'opération a pris du temps. On s'est battu là pendant sept mois consécutifs.
A la vérité, jusqu'au 9 mai, c'est presque uniquement entre nous et l'adversaire une lutte de sapes et de mines. Nous poussons lentement nos parallèles vers Ablain, qui fait une pointe dangereuse dans nos lignes. Entre le i5 et le 20 mars, nous réussissons même à enlever la partie basse du Grand-Eperon. Le 14 avril, nous attei-
gnons par les pentes de cet éperon les lisières d'Ablain.
A quelque cent mètres du village, une maison se détache. Ce n'est plus qu'une loque, comme toutes les maisons d'Ablain. On l'appelle « la maison française », parce qu'elle était la seule qui fût entre nos mains, et elle resta longtemps la seule. Nous l'avions solidement organisée, mais les Allemands en avaient l'ait autant de chacune des autres maisons d'Ablain, et, en outre, ils occupaient le plateau de la Chapelle, l'éperon de la Blanche- Voie et l'éperon de Souchez. Les en déloger semblait impossible, tant ces bêtes puantes avaient hérissé d'obstacles formidables les abords de leurs terriers !
Imaginez — j'emprunte ici les expressions mêmes du communiqué officiel — cinq ou six lignes de tranchées profondédément creusées, renforcées, six mois durant, de sacs à terre et de sacs de ciment, couvertes par des réseaux doubles et triples de fil de fer et de chevaux de
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frise. De cent mètres en cent mètres, les barricades forment de puissants flanquemenls garnis de mitrailleuses. Plusieurs fortins disposés en « soleil », pour rayonner dans toutes les directions, servent de points d'appui aux défenseurs des tranchées. L'un, au nord-est de la Chapelle, est particulièrement armé, avec des fosses, des grilles, des abris-cavernes de 18 mètres et plus de profondeur. Ce système de défense constitue une zone fortifiée à double et triple étage, dont nombre de parties, grâce aux mouvements de terrain, échappent aux vues de notre artillerie. De plus, les Allemands, parleurs positions de flanc, peuvent prendre d'écharpe toutes nos attaques. Ils ont des canons et des mitrailleuses à Ablain, qui battent les pentes sud du massif; ils en ont à Souchez, qui battent la face est. Enfin, dans l'énorme agglomération d'Angreset de Liévin, ils alignent trente ou quarante pièces d'artillerie lourde dissimulées dans les maisons, difficiles à repérer et dont le tir
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peut décimer toutes nos attaques sur le flanc nord deLoretteet sur le plateau lui-même.
Après un peu plus de six mois de préparation, treize jours nous ont suffi cependant pour emporter la totalité du massif. L'enlèvement par les chasseurs à pied des ouvrages de la Blanche-Voie marqua, le 21 mai, la conclusion victorieuse de notre offensive sur Ablain-Saint-Nazaire, Lorette et Carency, où Stirn de Mutzig, qui avait pris le commandement de la division d'attaque dont le chef venait d'être tué, reçut à la même heure les étoiles et la mort. Il était sept heures du soir. Trois mille Allemands mordaient le sol. Un millier de prisonniers et un énorme matériel restaient entre nos mains; mais, pour bien asseoir notre conquête, il fallait élargir sa base, nettoyer la plaine après le massif.
Ce fut l'œuvre des attaques de septembre qui nous valurent la possession de Souciiez
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et des bois de Givenchy. La ligne allemande s'était vite ressoudée, sans doute, mais elle avait reculé sensiblement vers le nord et, du haut des bois de Givenchy, de l'extrémité même de ce plateau de Lorette, où devait nous mener notre guide après la visite des ruines d'Ablain, on pouvait apercevoir Angres, Liévin, les tours blanches de Lens.
— La Terre promise ! dit l'officier d'étatmajor qui nous accompagnait.
Pour nous rendre à la tranchée des Polochons, une des plus célèbres du front d'Artois et qui plonge sur les lignes ennemies, il fallait traverser tout le village d'Ablain-Saint-Nazaire, et ce nous fut une nouvelle occasion d'admirer l'énergie et la précision du travail d'artillerie qui permit à nos troupes de reprendre pied dans ces ruines traîtresses, dont chaque pan de mur dissimulait une mitrailleuse, dont toutes les caves étaient blindées et communiquaient par un réseau souterrain avec Carency et Souciiez.
LA TRANCHÉE DES POLOCHONS l'J5
L'une de ces caves est particulièrement curieuse. Nos hommes l'appellent « le Casino ». On y pénètre du dehors par une trappe d'escalier ouverte dans une petite cour que des ruines encadrent. Au rez-dechaussée d'une de ces masures, un obus de 77 s'est encastré dans la brique, sans éclater. Il y est toujours. La cave était le mess de MM. les officiers allemands. Une glace sur la cheminée porte encore les rayures de leurs bagues. Mess confortable, presque luxueux, en vérité, chauffé avec un poêle Godin de première marque. Après l'avoir muni d'un solide plafond bétonné qui défiait tous les orages d'artillerie, ils l'avaient fait lambrisser, parqueter, garnir de divans et ils y avaient transporté le piano de l'institutrice. Pauvre instrument! Ce qu'il en dut accompagner, pendant sept mois, de Wacht am Rhein et d'Ein'feste Burg! Espérons du moins qu'on lui épargnera désormais Y Internationale...
Sauf ces caves blindées d'Ablain-Saint- Nazaire, il n'y a pas un mur d'intact dans
le village, et la dévastation d'Ablain n'est, paraît-il, qu'une idylle comparée aux horreurs de Souchez et de Neuville-Saint- Vaast.
— Là, nous dit le capitaine J..., pas une pierre, pas une brique qui n'ait été tournée et retournée cinq ou six fois par les obus. Tout est pulvérisé. Souchez, dans ses prairies, passait pour le plus joli village de l'Artois. On vantait sa grâce, son charme arcadien. Vous verrez ce que les c... en ont fait.
Quelle pitié ! Peut-être les ruines sontelles plus tristes encore dans la lumière. Le contraste est trop cruel entre cet épanouissement du ciel, cette sorte de gaieté de l'atmosphère, et les spectacles de mort qu'on a sous les yeux. La nature est une grande égoïste et les poètes qui l'associent à nos deuils de grands imposteurs.
Tout autour de nous, le canon tonne.
Nous sommes encadrés par les obus allemands de i5o. Ils tombent à gauche, sur le massif de Lorette; à droite, sur le fortin
de Givenchy, le plus avancé de notre ligne et le plus particulièrement visé par l'ennemi, qui l'écrase quotidiennement de mitraille. On ne voit pas les obus; mais on les suit à leur sifflement, pareil au bruit du vent dans les vergues et qui s'enfle peu à peu jusqu'au fracas de l'explosion finale. Des gerbes de fumée noire signalent le point de leur chute. Et, du point frappé, une oscillation se propage à ras de sol, comme ces rides que fait sur l'eau la chute d'un caillou...
Maintenant, il nous faut quitter la route, nous engager à travers champs sur une petite chaussée d'un mètre de large, faite de briques tassées dans un cadre de bois et qui sinue vers le dernier éperon de Lorette, la dernière « côte » du melon.
D'abord nu, sans abri, le chemin ne tarde pas à s'encaisser entre des talus de glaise molle festonnés d'un parapet. La chaus-
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sée disparaît sous la boue. Par endroits, nous enfonçons jusqu'aux jarrets. Ce n'est pas une petite affaire de circuler dans ces boyaux où la marche prend insensiblement des allures de rampement.
— Rentrez la tête. Ne vous montrez pas, nous recommande notre guide.
Il y a surtout près de la crête un hiatus assez méchant où l'on est complètement à découvert. De jour, les hommes qui viennent de la relève n'y musent pas ; ils prennent spontanément la file indienne et le pas gymnastique. Nous devons nous espacer à notre tour, pour le traverser. Déjà, après cette reptation d'un demikilomètre dans une argile détrempée, nous sommes fort peu ragoûtants les uns et les autres. Les soldats que nous croisons, eux, sont immondes. Le colonel en avise un au hasard :
— Eh bien ! mon ami, ça va-t-il?
— Hé ! tout de même. On s'enterre vivant, mais ça peut aller, mon colonel.
L'homme sourit en montrant sa carapace
de boue et, au timbre de la voix, à « Tassent », nous reconnaissons un natif de la Garonne. C'est la seule chose que ces pauvres diables aient emportée de chez eux : l'accent; il sonne ici comme un rappel des plaines heureuses de là-bas, de la douce et facile vie méridionale et, si quelque nostalgie s'y distingue, elle est vite étouffée par le sentiment du devoir.
Et il faut bien qu'il parle haut, le devoir, car elle est terrible, cette vie des tranchées. Les descriptions les plus réalistes n'en peuvent donner une idée. Ici même, sur ce dernier ourlet du plateau de Lorette, qui commande la plaine de Douai- Liévin et le bassin de Lens et où les Boches se cramponnaient désespérément, la lutte fut infernale. Pour organiser la position, dans une terre argileuse qui s'écroulait à chaque coup de pioche, que les pluies délitaient encore plus que les shrapnells et les obus, l'ennemi avait razzié, bourré de glaise, empilé les uns sur les autres tous les sacs, les couvertures, les
draps et jusqu'aux jupons et chemises qu'il avait pu trouver dans le village. De là, ce sobriquet de « tranchée des polochons » que lui avaient donné nos hommes et que lui a conservé l'état-major. Les polochons ont résisté à toutes les rafales d'artillerie. Ils se sont tassés seulement; ils forment un bloc compact d'où filtre par endroits une odeur de pourriture, quelque cadavre allemand enseveli dans l'escarpe et qu'il est impossible d'en retirer.
Devant nous, sur la crête, entre deux éperons de colline, un triangle de terre se découpe où blanchit la silhouette d'une tour et qu'estompent des fumées d'usines : c'est Angres, Liévin, Lens, occupés par le 9e corps de réserve allemand et d'où il nous bombarde sans discontinuer. Nos jumelles nous rendent toute proche cette terre qui fut nôtre et d'où ne pouvons détacher nos regards; une sorte de magnétisme secret nous tient devant elle, inertes, silencieux. Dire que Pétain, d'un bond, en deux heures, lors de l'oflensive de mai,
avait emporté ces six kilomètres de tranchées, crevé sur toute leur profondeur les lignes allemandes et qu'il ne lui manqua pour fixer la victoire que d'avoir été moins prompt à la saisir !...
Il faut partir cependant. Un plus long séjour sur cette crête, exposée directement au feu de l'ennemi, serait dangereux. Tête basse, nous redescendons dans la plainede Souchez par le même boyau glaiseux, noyé, empuanti, et nous avons prudemment fait : à peine sur la route, un obus de i5o franchit la crête, éclate à mi-côte sur le versant d'Ablain, éventrant le sol et projetant autour de lui une trombe de fumée. L'obus n'a pas « explosé » à plus de trois cents mètres de nous ; un éclat mort vient tomber au pied d'un des officiers.
Mais pouvons-nous quitter ce pays tragique sans avoir vu son cimetière ? Il borde l'église. Le mur d'enceinte s'est éboulé. Une
torpille allemande non éclatée gît à l'entrée, pareille avec ses ailerons à quelque squale camus, et il y a encore, à l'intérieur, des débris de croix, des fragments de couronnes, un christ doré, que je prends d'abord pour un christ en cuivre et dont la présence m'étonne; vérification faite, il est en bois et n'a plus de tête ni de pieds. Tout s'explique. Les tombes chevauchent les unes sur les autres; des cercueils baillent : la mort ici, comme dans l'Apocalypse, connaît une seconde mort. Et pourtant l'ennemi comptait céans nombre des siens. Sur une petite croix déchiquetée j'arrive à déchiffrer : Hier ruth im Gott Otto Sueber gefallen am 23 nov.l91k. Unserliebe hameracl komp. inf. regx III « Ici repose en Dieu Otto Sueber, tombé le 23 nov. 1914. Souvenir de ses camarades du 3e régiment d'infanterie ». Mais, qui dira comment s'appelait la bouillie humaine couchée dans cette fosse ou plutôt dans cet entonnoir d'obus? On distingue un soulier, un bout de jambe, de la matière cérébrale. L'en-
nemi ne respecte même pas ses morts. Ils cessent de l'intéresser dès qu'ils ne sont plus en terre allemande. Compatissant, le colonel S... donne un ordre pour qu'on recouvre ce charnier.
En revenant sur la route, nous avons la surprise, j'oserai presque dire, tant le spectacle est beau, le régal d'une joute aérienne : deux taubes, qui voulaient survoler nos lignes, sont pris en chasse par un de nos avions. A peine s'est-il élevé, par une courbe gracieuse, que les slirapnells éclatent autour de lui. C'est d'un singulier effet et fort joli, à la vérité, si l'on n'éprouvait quelque angoisse pour nos aviateurs. Dans le ciel bleuté, autour du léger oiseau, on dirait qu'éclôt subitement tout un champ de roses blanches aussitôt effeuillées. Cette floraison magique, c'est la fumée des shrapnells qui le cherchent.
Nous suivons la lutte avec nos jumelles. Mais elle est courte: les deux taubes, rompant le fer, rentrent piteusement dans leurs lignes. L'avion revient vers nous, plane
un moment sur nos têtes, glisse, remonte et. dans une dernière caracole, pique vers son hangar.
Le tout n'a pas duré dix minutes.