LE BOIS DE BOUVJGNY
ne sont pas inhumés presque à ras du sol, comme les soldats allemands. On dirait que ces morts étrangers ont l'obscure conscience qu'ils ne sont que des hôtes de passage. Nos morts à nous savent qu'ils dorment dans la terre maternelle. Ils s'y sentent chez eux à jamais.
Le jour agonisait quand notre pèlerinage prit fin. Sortis de l'enclos funèbre, nous gagnâmes, sur les pas de nos guides, le bord septentrional du plateau, belvédère incomparable du haut duquel on tient sous son regard toute la plaine, de Béthune à Loos et par delà. Elle se déploie devant nous comme un grand plan en relief- Nous sommes ici sur la limite de la Flandre et de l'Artois. Cette arête crayeuse de Lorette est le dernier effort de l'orographie française vers le Nord. Sauf quelques légères ondulations et la bosse puissante du mont Cassel, tout l'horizon maintenant, jusqu'à l'Yser, est plat, uni et comme invertébré. Nul plissement de terrain où pouvoir s'accrocher. 11 semble que celui
des adversaires qui occupe ce plateau de Lorette soit maître de la situation, qu'il n'ait qu'un signe à faire à ses batteries pour foudroyer toute la plaine.
— Quelle position formidable ! dis-je à l'un de nos guides.
— Oui, autrefois, me réplique-t-il un peu amèrement. Aujourd'hui, avec le tir indirect et les lignes enterrées, il n'y a plus à la guerre de positions formidables.
La guerre ? Quelqu'un qui ne saurait rien de ces dix-huit derniers mois et qu'un coup de baguette magique aurait transporté brusquement sur le plateau de Lorette, ce quelqu'un-là pourrait croire qu'on se moque de lui, si on lui disait qu'à ses pieds deux peuples sont aux prises, qu'une bataille de plus d'un an est engagée. Des deux fronts rivaux on ne voit rien, on n'entend rien. Ces petits éclairs qui s'allument dans la plaine pourraient être aussi