I.l'. BOIS DE UOUVKiNY
bien des étincelles de trolleys, au passage d'un tramway. Sans doute les pentes du plateau sont désertes, la brousse a repris possession de cette zone dangereuse où n'oseraient s'aventurer des charrues ; mais, à trois ou quatre kilomètres en deçà et au delà, des deux côtés de la ligne de feu, on travaille comme en temps de paix, plus qu'en temps de paix peut-être. Toutes les cheminées fument; les corons bourdonnent; les bennes montent et descendent ; les grues tournent ; les métiers grincent. La vie, un moment suspendue, s'est réorganisée de part et d'autre. Bien mieux, dans le même bassin minier, telle fosse est exploitée par les Français et la fosse voisine par les Allemands. Il faut faire effort pour s'imaginer qu'aux entrailles de ce pays industrieux, voué aux travaux de la paix, des légions humaines sont tapies et s'entre-tuent...
Les lointains commencent à se voiler.
Un banc de brume qui stagnait sur l'horizon se déplace peu à peu et envahit tout le
ciel. C'est la nuit. Nous partons et la réalité nous reprend dans ses flots tumultueux : convois de ravitaillement, longues files de troupes en marche, trains d'autobus, cavalerie montée et à pied. L'ombre ici, au lieu de marquer l'arrêt de l'activité, lui donne son plein développement. Souterraine jusqu'alors, la guerre, comme les nocturnes, sort au crépuscule de son trou et montre à nu son visage, — son inflexible visage de toujours, ô hommes qui croyez supprimer la Nécessité en la niant!
Nous avions passé sans malencontre la porte Baudimont bombardée la veille, mais encore debout, et, pour entrer dans Arras, les autos avaient ralenti. Peut-être nos chauffeurs voulaient-ils nous laisser le temps d'examiner ce cadavre de ville :
mais je crois plutôt qu'à l'exemple des chevaux d'Hippolyte, dans le récit de Théramène, ils conformaient spontanément leur allure à la gravité de nos pensées et à la solennité des lieux. L'usage n'est pas de faire du 60 à l'heure dans les cimetières et, si la Mort va vite, elle aime qu'on l'aborde posément.
21 i BOURGUIGNOTTES ET POMPONS ROUGES
Cette première vision d'Arras nous déconcertait un peu cependant. Je n'ai pas le plan de la ville sous les yeux et je ne saurais vous dire par quel quartier nous y entrâmes : c'était, quoi qu'il en soit, un quartier assez riche et de belle apparence bourgeoise. La plupart des façades étaient intactes, sauf quelques mouchetures de shrapnells. Mais les volets étaient mis, les portes closes. Toute vie avait déserté ces grands hôtels tristes, et l'herbe, sur la chaussée et dans les cours, poussait aux fentes des pavés. Bien quïl fût neuf heures du matin, on ne voyait personne dans les rues et l'on n'entendait aucun bruit, pas même cette palpitation confuse qui monte du cœur des cités endormies. Un silence absolu. Nous nous attendions à des ruines. Ce que nous avions sous les yeux, c'était une ville morte, mais non détruite, un corps dont le pouls s'était arrêté, dont l'âme était partie, mais qui gardait figure de corps. La guerre ne semblait être pour rien dans ce désastre, mais bien plutôt
quelque épidémie meurtrière, comme celles qui, au moyen âge, vidaient d'un coup les cités. En vérité, oui, si nous n'avions été prévenus et si nous n'avions vu d'Arras que ce quartier, nous aurions pu croire que le typhus ou la peste l'avait visitée avant nous.
— Regardez au ras des trottoirs, nous dit nol.re guide.
Au ras des trottoirs, il y avait des soupiraux. Beaucoup étaient bouchés, matelassés, mais d'autres laissaient passer des tuyaux de poêle et de petites cheminées en briques. Il en sortait une maigre fumée. Ainsi toutes ces maisons n'étaient pas complètement mortes, mais le peu de vie qui leur restait s'était réfugie dans les caves.
Des larves humaines traînaient là, depuis plus d'un an, un fantôme d'existence ; elles s'étaient pliées à ce régime d'inpace ; leurs yeux, déshabitués du jour, clignotaient sans doute en revoyant la lumière. Je me souviens des deux premiers
habitants que nous aperçûmes dans Arras : c'étaient deux vieilles dames en noir qui glissaient silencieusement le long des maisons d'une grande rue déserte.
Elles symbolisaient ce peuple d'ombres; elles avaient l'air, par cette froide et claire matinée d'hiver, de deux pauvres chauvessouris chassées de leurs trous, et, dans toute la traversée de la ville jusqu'au jardin public, ce furent, avec des chiens errants et un chat immobile sur l'appui dune fenêtre, les seuls êtres vivants que croisèrent nos autos.
Par quel mystérieux privilège presque toutes les façades des maisons de ce quartier ont-elles été respectées, au milieu de la ruine universelle? Les caprices des obus sont aussi inexplicables que ceux de la foudre. Mais, pour se faire moins apparent qu'ailleurs, le désastre est presque aussi grand ici que dans les quartiers du
centre et de l'est, où nous pénétrerons tout à l'heure.
L'un de nous indique une maison au hasard. Un factionnaire l'ouvre. Tout est sens dessus dessous à l'intérieur: le toit, les plafonds, les meubles. Pêle-mêle indescriptible ! Un couple de dignes bourgeois habitaient là. Ils n'avaient pu se résignera quitter le cher décor de leur vie domestique, leurs souvenirs de famille, le vieux fauteuil de reps où l'on somnolait si bien au coin de la cheminée, l'embrasure de la fenêtre où l'on accrochait, au matin, la cage des canaris. Le même obus a crevé le toit, assommé la femme, estropié l'homme, qui est mort le lendemain, — mais il a épargné les canaris.
C'est, avec des variantes de détail, l'histoire de presque tous les immeubles de ce quartier; il n'y en a pas un qui n'ait reçu quelque obus, souvent trois ou quatre, et ce quartier d'Arras est relativement privilégié. En outre, les monuments y sont rares, les maisons cossues, mais modernes
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et sans style. C'est peut-être pour cela que le vandalisme allemand ne s'y est pas acharné.
La grande dévastation est plus loin, plus au cœur de la ville, dans les quartiers de la Vacquerie et de la Madeleine. Ayons le courage d'y pousser. Accomplissons toutes les stations du calvaire ; pèlerins de la beauté morte et profanée, arrêtonsnous devant ce qui fut le beffroi, l'église Saint-Jean-Baptiste, le palais Saint-Waast, la cathédrale, le séminaire, la tourelle du refuge Saint-Eloi, les délicieuses maisons espagnoles à console rampante et à galeries en arcade de la Grand'Place et de la Petite-Place.
Chemin faisant, nous aurons l'occasion d'admirer, çà et là, l'ingénieuse fantaisie des artilleurs boches qui s'amusent à sectionner un immeuble par le mitan, comme au couteau, ou à l'éventrer sans toucher au toit qui reste en Pair, appuyé sur les toits des immeubles voisins. Que ces Allemands ont d'esprit jusque dans les culots
de leurs gargousses ! Il est vrai qu'ils employaient ici tous les calibres: 77, i5o, 210, 420, sans préjudice des bombes à la benzine, des obus incendiaires, asphyxiants ou lacrymogènes. Toute la gamme! On nous cite des jours, entre autres le 26 juin, où il tomba sur Arras jusqu'à i5. 000 projectiles de gros et moyen calibre : la moitié de la ville haute llambait, le reste s'aplatissait. Mgr Lobbedey, qui se prodiguait avec son clergé au chevet des mourants, n'échappa que par miracle, le dimanche de la Pentecôte, à un 420 qui éclata près de lui. Un de ses prêtres, l'abbé Vallière, fut tué. Tuées aussi, dans leurs ambulances respectives, sœur Suzanne, sœur Jeanne, sœur Véronique, sœur Madeleine, car l'ennemi n'épargnait pas plus les hôpitaux que les églises. On n'était même pas en sûreté dans les caves. La plupart résistèrent cependant, mais les étages supérieurs des maisons et tous les monuments publics, sans exception, surtout l'ilôtel-de-Ville et son beffroi, la merveille architecturale des
Flandres françaises, sombrèrent dans la tourmente.
Inutile d'espérer qu'on les restaurera après la guerre. Toute reconstitution est impossible : il n'en reste rien que du gravât. La nature est artiste ; le temps détruit, mais ne dégrade pas. Il harmonise même parfois, et c'est pourquoi tant de ruines sont belles. Celles-ci sont affreuses. Elles portent leur marque d'origine : Mode in Germany. On sent que les Barbares qui les ont faites se sont appliqués méthodiquement à en supprimer toute beauté, à rogner, à biffer jusqu'aux moindres détails des édifices, à effacer jusqu'au dernier vestige d'art qui y pouvait subsister. Un chapiteau, une moulure, l'élan d'une ogive les jettent dans une sorte de fureur sacrée et ils n'ont de cesse qu'ils ne les aient anéantis. Ils pensent ainsi, sans doute, faire œuvre patriotique: toute atteinte au patrimoine historique ou religieux de l'adversaire leur paraît bonne, en ce qu'elle diminue les preuves de sa supériorité et
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met leur propre misère artistique à l'abri des comparaisons. Ces gens seraient capables de raser le Parthénon pour qu'il ne continue pas de faire tort à la Pinacothèque de Munich.
Voilà peut-être la raison profonde de cette rage destructive qui étonne chez nous tant d'excellents esprits. Devant le massacre des halles d'Ypres, Loti, par exemple, s'indigne et ne comprend pas. Il ne voit là qu'une monstrueuse sottise, car enfin, dit-il, cela revient à signer et parapher sa propre ignominie pour l'édification des neutres et des générations à venir : les torturés, les pendus, les femmes et les enfants fusillés ou mutilés achèveront bientôt de pourrir dans leurs pauvres fosses anonymes et alors le monde ne s'en souviendra plus. Mais ces ruines par terre, ces innombrables ruines de musées ou d'églises, quelles pièces à conviction accablantes et qui vont durer !
Oui, sans doute, répondraient les gredins, si l'Allemagne ne sortait pas victorieuse de la lutte, si nous n'imposions pas notre hégémonie au monde, si nous n'étions pas là pour faire disparaître les pièces à conviction ! Et, même vaincus, en détruisant le plus possible de la beauté belge et française, n'aurions-nous pas accru d'autant la beauté allemande et sa puissance d'expansion? La diminution artistique de l'adversaire sert aussi bien nos fins que sa diminution industrielle ou commerciale.
Nous ne sommes pas si sots qu'on le dit et nos obus ont fait leur logique à Essen.
A ce moment de mes réflexions un sifflement aigre déchira l'air, s'enfla et se termina, comme à l'habitude, par un fracas épouvantable qui fit danser le trottoir au bord duquel, notre triste pèlerinage terminé, nous attendions les autos qui devaient nous ramener à Amiens.
— Ça recommence, dit avec une mélancolie résignée un agent de ville qui s'approcha. « Ils » tirent avec du 210. Ils vont
continuer toute la journée. Ecartez-vous, messieurs, pour éviter les éclats...
Trois, quatre « marmites » tombèrent à des intervalles variables, puis le tir se régularisa. Il y avait sans doute quelque part dans la ville, pas très loin de nous, un peu de beauté française qui palpitait encore et qui mourut ce jour-là pour vérifier l'aphorisme : Deutschland ilber ailes!