TROIS CONTES DE GUERRE
A mon savant ami Joseph Loth.
Le biniou de Jozon Thoraval ! Il avait sa légende, comme tout biniou qui se respecte; j'en puis faire aujourd'hui l'histoire, grâce à un lot de vieux papiers qui m'a été adjugé avec l'instrument et qui comprenait une douzaine de lettres, tant de Jozon lui-même que d'une religieuse aile.
mande, la sœur Hedwige, plus le duplicata de Pacte de décès du célèbre ménétrier, dressé par les autorités d'Ingolstadt (Bavière).
Depuis Mattilin-an-Dall, que Paris acclama dans la Closerie des Genêts et que Louis-Philippe voulut entendre aux Tuileries, aucun « sonneur », en Bretagne, n'eut pareille réputation. Jozon n'avait pas tout à fait trente ans au moment où la guerre de 1870 éclata. C'était un bel homme, finement découplé, blond, moustachu et rose de peau, comme un Gaulois des temps héroïques. Les filles se l'arrachaient. Mais lui, le sauvage, il n'avait d'attention qu'à son instrument. On l'aurait dit marié à sa musette. Quand, après nos premiers désastres, il devint nécessaire de faire appel aux réserves. Jozon fut envoyé au camp de Ccnlie avec les mobilisés de
son département. Vous savez que Keratry, qui commandait le camp, avait imaginé de remplacer les clairons, dans les bataillons cornouaillais, par des binious et des bombardes. L'idée n'était pas mauvaise, et plus d'un mobilisé dut au sortilège de cette musique barbare, mais si douce aux oreilles bretonnes, de ne pas succomber à la nostalgie.
C'est qu'il y avait de quoi se morfondre, dans la boue de Conlie ! Des 5o.ooo Bretons qui faillirent s'enliser dans ce marécage où ils faisaient l'exercice en sabots, avec des bâtons, tandis que les springfields que leur avait promis Gambetta filaient sur Garpentras ou Perpignan, un bon tiers en est resté perclus pour la vie. Jozon, lui, s'estima tout beureux, au bout d'un mois de cette fangeuse hydrothérapie, d'être engagé dans la division de marche de Gougeard qui opérait vers Vendôme. A Droué, notre arrière-garde se laisse surprendre par l'ennemi, retranché dans l'église et les maisons, d'où il canarde à
bout portant les « moblots ». Jozon tombe l'un des premiers : une balle a crevé l'outre de sa musette et, déviant sur le chalumeau, lui a cassé l'omoplate ; quelques jours après, l'épaule raccommodée vaille que vaille, il est dirigé, avec un convoi d'autres prisonniers, sur la forteresse d'Ingolstadt.
C'est de cette place, le 6 janvier 1871, qu'il fait savoir pour la première fois de ses nouvelles à sa famille, qui le croit mort. Sa blessure est guérie, mais le moral ne va guère. Ce qui l'affecte le plus, c'est la perte de son biniou, resté dans une flaque de sang, sur le pavé de la petite ville tourangelle. Il est depuis comme un corps désâmé. Il ne peut en dire plus long, mais ce qu'il ne dit pas, on l'a connu par la suite : l'effroyable humidité des casemates où l'on entassait les prisonniers, l'insuffisance de la nourriture, les mauvais traitements, le typhus enfin et la dysenterie, conséquences de ce barbare régime...
Au 24 janvier, nouvelle lettre, plus gaie
que la précédente. Et cependant elle porte l'en-tête de l'hôpital, où Jozon soigne un rhume de poitrine. Mais la chance, cette fois, a souri au pauvre homme : il y a dans sa salle une petite sœur de charité, une Badoise qui parle français et qui, avant de prendre la cornette, a servi comme gouvernante chez le marquis de G... en Bretagne, dans la paroisse de Jozon. On l'appelle sœur Hedwige. Et elle est pleine d'attentions pour les prisonniers, surtout pour les Bretons. Elle les réconforte de son mieux, elle leur dit que la paix est proche et qu'ils reverront bientôt leur pays; elle sait même des mots de leur langue qu'elle prononce drôlement, avec son accent germanique, mais qui, sur ces lèvres de femme, leur semblent doux comme un miel...
Oui, mais Jozon s'abuse quand il parle d'un simple rhume de poitrine. C'est ici
que la petite sœur badoise entre en scène : elle s'est procuré l'adresse des parents du ménétrier et elle leur écrit pour les préparer à un dénouement qu'elle sent inévitable — à moins d'un miracle : Jozon est atteint de tuberculose. Que ses parents prient pour lui la bonne sainte Anne ! Et, s'ils le peuvent aussi, qu'ils lui envoient quelque chose de là-bas — pas d'argent, il n'en a pas besoin dans l'état où il est — mais un souvenir, des fleurs, elle ne sait quoi, quelque chose enfin qui soit comme l'émanation du pays. Pour que le colis arrive plus sûrement à destination, on l'adressera franco de port (la lettre contenait un mandat de 4 marks) au siège de la communauté des Sœurs de la Charité dlngolstadt.
Cette lettre fit verser bien des larmes et provoqua de longues discussions sous le chaume du ménétrier. Qu'envoyer à Jozon qui pût adoucir ses derniers instants ? Chacun des membres de la famille émettait un avis différent. On consulta les voisins, le
recteur (curé), le skoler (instituteur). Et, finalement, le colis, bondé à éclater, fut porté au chemin de fer.
Les trains, l'armistice signé, avaient repris leur service. Un soir, à l'hôpital — de méchants baraquements en planches dressés dans la cour de la forteresse — Jozon, qui ne pouvait plus bouger de son lit, reçut le ballot des mains de sœur Hedwige.
C'était fête ce soir-là chez nos vainqueurs. Le télégraphe venait d'apporter la nouvelle que l'Assemblée nationale avait adopté les préliminaires de la paix : major, aides-médecins, infirmiers s'empiffraient en l'honneur de la Germania triomphante. Il n'était resté au chevet des malades que sœur Hedwige qui, sa commission faite, se retira discrètement au fond de la salle et parut tout occupée à marmonner son chapelet.
Jozon, d'une main que l'impatience rendait maladroite, s'escrimait contre les nœuds des ficelles. Toute la chambrée
s'était tue, dans l'attente, et le silence n'était troublé que par le bourdonnement de la petite sœur et le sempiternel la Illah Illahah d'un turco — Ben Maboul, comme l'appelaient ses camarades — couché dans le lit attenant à celui de Jozon et qui scandait sa psalmodie d'un mouvement de balancier... Et les yeux des malades, braqués sur les doigts trop lents à leur gré du favori de sœur Hedwige, luisaient d'une expression d'envie et de curiosité. Le gâtait-on, ce veinard ! Eux n'avaient rien reçu, ne recevraient rien de leur pays... Et voilà que du colis, enfin libéré de son réseau de ficelles, s'échappaient pêle-mêle un tricot de laine, un cache-nez, trois paires de bas, des pommes, du « far », une andouille fumée — la reine des andouilles, grosse comme la cuisse, et que Jozon, fou de joie, faisait danser à son poing. Les narines palpitèrent et dans les yeux des assistants les plus rapprochés, en cercle autour de lui, passèrent des visions de godailles rustiques. Jozon, brave cœur, déclara :
— Y aura une tranche pour chacun !
Déjà les mains se tendaient. Mais le
colis magique n'avait pas livré tous ses secrets, et l'on apercevait encore, au fond du sac, un drôle d'objet en forme de vessie dégonflée, avec de longs appendices qui le faisaient ressembler à une grande araignée morte.
Jozon était devenu tout pale. Au premier coup d'œil, il avait reconnu la nature de l'objet qui intriguait ses camarades, et son émotion était telle qu'il ne se décidait pas à y porter les mains.
— Mais sors-le donc ! Qu'est-ce que c'est? T'as-t'y peur que ça morde ou faut-il qu'on t'aide?
Alors Jozon se décida : avec précaution, comme on eût fait d'un ciboire, il retira du sac, où elle reposait sur un lit de bruyères, une cornemuse toute neuve, un biniou de Cornouaille à quatre tuyaux, pavoisé de rubans comme pour une noce.
Outre, bourdon, anche, rien n'y manquait. Et, ayant fixé l'anche au bec du « suttel »,
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Jozon porta l'instrument à ses lèvres. — Oh ! ma sœur !...
Avait-elle entendu cette imploration, ce soupir suprême de l'agonisant ? Sœur Hedwige ferma les yeux et parut s'absorber un peu plus dans la récitation de son chapelet. Elle n'avait pas dit oui, mais son clignement de paupières pouvait passer à la rigueur pour un assentiment... Et puis le major et les infirmiers, enfouis dans leur ripaille, ne se lèveraient pas si tôt de table. Et, enfin, à en juger par le peu de souffle qui lui demeurait, l'envie du pauvre Jozon serait vite contentée; son biniou, sans doute, ne ferait pas grand tapage...
Alors ce fut une scène étrange et dont la petite sœur restait encore toute secouée* Rassemblant ce qu'il conservait de force, Jozon avait gonflé l'outre de sa musette et lancé une note aigre, prolongée, trcmu-
lante comme un hennissement de poulain.
Et toute la chambrée avait brusquement frémi. Ben Maboul lui-même, faisant trêve pour la première fois à sa psalmodie, s'était dressé sur son séant et, les yeux dilatés, sa rude face olivâtre transfigurée par l'extase, il écoutait... Rêvait-il ? Allah! On eût dit la nouba de sa tribu déchirant l'azur du ciel africain !...
Les autres malades, Bretons pour la plupart, comprenaient mieux ce qui se passait. Et d'abord ils avaient applaudi Jozon par plaisir, dilettantisme d'amateurs, parce que le ménétrier n'avait pas volé sa réputation et que, même maintenant, rongé de phtisie, un pied dans la tombe, il restait encore le roi des « sonneurs » bretons. Puis la magie de l'instrument avait opéré sur eux comme sur le turco : ils avaient oublié Jozon, la salle d'hôpital, Ingolstadt, l'Allemagne, la guerre. Ceux qui étaient debout s'étaient appuyés à la cloison ou laissés retomber sur leurs lits, et, la tête entre les mains, ils regardaient
devant eux, on ne sait quoi, très loin, qui les faisait pleurer...
Jozon jouait YAnn hini goz. l'air national de la race. Et jamais le vieux thème populaire n'avait été interprété avec tant de maestria. Cet air si simple prenait une envergure extraordinaire sous les doigts de l'exécutant : c'était toute la Bretagne, ses bois, ses landes, ses brumes, sa mer glauque, ses pierres grises, son ciel bas et la dentelle aérienne de ses clochers, qui ressuscitait miraculeusement dans les arpèges de Jozon. Sœur Hedwige n'y avait pu résister : elle aussi, avec sa sentimentalité d'Allemande, en oubliait son chapelet et sentait ses yeux se mouiller. Elle voyait bien pourtant que le ménétrier dépensait à ce jeu ses dernières forces; elle aurait voulu lui dire : « Assez ! Reposezvous ! » Le charme était plus puissant que sa volonté. Jozon jouait toujours: il jouait comme en songe, les pommettes enflammées, les yeux luisants de fièvre... En vérité, aucun des malades qui étaient là et
LE itiMOi DL' MOBILISÉ
sœur Hedwige et Ben Maboul surtout, bouche bée, l'œil fixe, n'habitaient plus le monde réel. Et cela fut cause que personne n'entendit le craquement de bottes et le martèlement de parquet qui annonçaient d'habitude l'arrivée du major.
Il entra en coup de vent, suant, soufflant, congestionné, la serviette autour du cou, les yeux hors de la tête, terrible. Deux infirmiers le suivaient, à la distance réglementaire...
— Verflucht ! (damnation !) Ètes-vous folle, schwester, de tolérer un pareil vacarme dans votre salle?... Faites taire cet homme, infirmiers ! Enlevez-lui son instrument...
Les infirmiers se jetèrent sur Jozon qui jouait toujours. Le ménétrier était trop faible pour résister : il s'abattit sur l'oreiller. Mais, du lit voisin, Ben Maboul, brus-
quement arraché à son rêve, n'avait fait qu'un bond sur le major : ses mains énormes, nouées par derrière autour du cou de l'officier, s'enfoncèrent dans les chairs, broyèrent la carotide...
Jozon s'éteignit dans la soirée; le turco, complètement fou et qu'il avait fallu garrotter, fut passé par les armes le lendemain. Et sœur Hedwige, toute pantoise, après avoir fait un paquet de la cornemuse et des effets du ménétrier, distribué aux autres malades les provisions et gardé pour elle la touffe de bruyère, écrivit aux parents de Jozon sa dernière lettre — le dernier chapitre de son chaste et cruel roman.
Clopin dopant, coiffé de son éternel képi crasseux et sans matricule, le bissac sur l'épaule, la démarche presque allègre en dépit de sa claudication, Jobic-ar-C'hleier (Job-aux-Cloches) s'en revenait de sa tournée hebdomadaire clans les fermes de l'intérieur, où la charité des ménagères l'approvisionnait de rognures de pain et de couennes de lard rance pour toute la durée de la semaine : sa quête avait été particuliè-
rement abondante la veille, qui était un vendredi, jour réservé aux pauvres en Bretagne; aucun huis ne lui avait fait grise mine, mais, chose curieuse, quand, après avoir reçu l'aumône des ménagères, il s'avisait, en guise de remerciement, de gonfler les joues et de leur sonner un air de sa façon, quelque virtuosité qu'il y mit, le visage de ses bienfaitrices ne se déridait pas ou bien c'était avec un triste sourire qu'elles l'écoutaient s'époumonner. Il arriva même à une des ménagères de lui dire rudement :
— Garde ton carillon pour un autre jour, Job-aux-Cloches. Nousn'avons pas le cœur tourné à la joie en ce moment.
Que se passait-il donc ? Il ne se le deman dait pas, car il avait coutume de prendre la vie comme elle vient et sa raison habitait plus souvent les nuages que son cerveau ; c'était, pour tout dire, un « innocent ». Mais, par exemple, quand une idée avait réussi à s'implanter sous le cuir de sa caboche, elle n'en démordait plus ; elle s'y
enfonçait à la manière de ces ajoncs de chez nous qui s'incrustent aux fissures du granit : pour l'en déloger il eût fallu arracher le cuir avec.
On était au icr août. Mais on aurait pu se croire aussi hien en novembre, tant le ciel était triste. Jobic avaitdépassé Caouennec. Encore quelques coups de jarret et il atteindrait la crête de Pen-an-Rùn, grand cairn de schiste noir d'où l'œil enveloppe circulairement la vallée du Guindy, la côte, les îles et tout l'intérieur du Trégor jusqu'aux croupes grises de l'Arrhée. Il s'arrêtait d'habitude au sommet de la montée, sur le socle du calvaire qui sanctifie ce haut lieu, et promenait ses yeux vagues autour de l'horizon avec la même expression de rêverie satisfaite et placide qu'on croit lire aux prunelles des bovidés. Sa bauge de tourbe était tapie par là, dans une anfractuosité du versant occidental, sous un couvert de chênes tors. Il y vivait seul depuis la mort de la vieille mendiante qui l'avait élevé et, tout le temps qu'il
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n'occupait pas à rôder de ferme en ferme ou à brosser son képi, il le passait à se répéter à lui-même des airs de cloche entendus au cours de ses pérégrinations.
Son gosier, à cet exercice quotidien, s'était prodigieusement développé ; il possédait un clavier de sons d'une ampleur et d'une suavité extraordinaires. C'est dans les veillées surtout qu'il fallait l'entendre. Il commençait par imiter en sourdine les mourantes vibrations de l'Angélus du soir sur les monts, ou la petite voix fêlée d'un oratoire perdu sous les feuilles. Cela semblait venir d'on ne sait quel passé très lointain, des profondeurs mêmes de la conscience armoricaine : un exilé dont l'oreille eût recueilli ces soupirs de la terre natale en fût mort de nostalgie. Et, peu à peu, le son prenait plus de consistance, s'étoffait, se multipliait; la vaste salle des cuisines bretonnes n'était plus assez grande pour le contenir quand Jobic, par exemple, régalait son auditoire d'un carillon baptismal ou nuptial. Quels poumons! Les
vitres en tremblaient. Jamais on n'aurait cru qu'un tel ouragan de sonorités pût se déchaîner par l'étroit orifice d'une bouche humaine. Jobic, ramassé sur lui-même, tout son être tendu par l'effort, oscillant en mesure sur ses jambes cagneuses, n'était plus qu'une houle d'harmonie, un Eole en activité. Mais ne prétendait-on pas que, la foudre étant tombée sur le clocher de Lanmerin et ayant fondu les cloches, le « recteur » avait réquisitionné Jobic qui, tout le temps que dura la réparation, monté sur la tour, remplit si bien l'intérim que les habitants les plus éloignés s'y trompèrent et ne manquèrent pas une seule fois l'office?
Simple légende sans doute. La part faite au merveilleux, qui est un élément obligatoire de toutes les aventures bretonnes, il reste que Jobic n'avait pas son égal dans la contrée pour imiter la grosse voix du bourdon ou le timbre nasillard des crécelles, que ses rugissements métalliques couvraient d'énormes espaces, qu'il les
réduisait à volonté au point d'en faire le plus délicieusement argentin des murmures et qu'aucun homme en fin de compte n'avait moins volé son surnom de Job-aux- Cloches. Jobic connaissait ou croyait connaître toutes les sonneries de tous les clochers bretons, à trente lieues à la ronde. Pen-an-Rûn, sur ce point, lui offrait l'observatoire le plus merveilleux qui se pût rencontrer et, du haut de cet imposant belvédère, son ouïe étonnamment subtile, tendue vers les quatre aires du vent, n'avait aucune peine à capter les dialogues qui s'échangeaient dans l'espace. Ces voix d'airain lui étaient toutes familières; il faisait mieux que de les entendre : il les comprenait. Certes on l'eût bien gêné en lui demandant ce qu'elles disaient. Mais les vrais poètes ne sont-ils pas plutôt ceux qui sentent que ceux qui expriment? Toute parole est une traduction et une traduction ne rend jamais complètement la beauté de l'original. Jobic gardait toute sa poésie intacte au fond de lui...
Comme Jobic terminait son ascension, le ciel acheva de se couvrir : quelques gouttes de pluie, échappées d'un nuage en dérive vers le sud, grignotèrent même au passage la visière de son képi. L'innocent se félicita de n'avoir pas traîné en route et, néanmoins, parhabitude, il fit halte devant le calvaire, tira son chapelet et récita « une dizaine ». Après quoi, la conscience satisfaite, il s'assit sur les marches et regarda le paysage.
Rien n'y avait changé en apparence.
Tous les clochers étaient à leur place dans l'immense cirque de verdure qui s'évasait à ses pieds. C'étaient, jusqu'aux contreforts de l'Arrhée, dans le même quadrillage de haies vives, les mêmes mouvements souples de terrain se pliant, avec une grâce parfaite, au tracé des ruisseaux et des fleuves, la même perspective fuyante
d'ondulations douces et de légers vallonnements, que l'été, les jeux de la lumière et l'extrême morcellement du sol habillaient des nuances les plus diverses et dont les derniers plans se perdaient à l'horizon dans un brouillard violacé. Mais quelque chose de morne pesait aujourd'hui sur ces luxuriantes étendues. Etait-ce l'effet du temps, des menaces atmosphériques, de cette grisaille de l'air breton, amère et lourde comme de la cendre en suspension? Un peu partout, dans la campagne, on fauchait les emblaves ; des maçons rajustaient près de Jobic le pignon d'une des masures à usage d'auberge accrochées aux flancs du cairn ; une équipe d'ardoisiers travaillait dans la carrière voisine à l'extraction d'un bloc de schiste. Et tout cela s'exécutait silencieusement, comme à l'étouffée ; pas une voix ne se mêlait à la manœuvre des truelles, au crissement des faux et au tintement des pics : le labeur humain, désaccordé, semblait avoir perdu son chant. Jobic lui-même, naguère si joyeux, com-
mençait à se laisser gagner par cette mélancolie universelle. Si encore il avait pu surprendre quelque part un lointain babillage de cloche! Mais ce n'était pas l'heure des sonneries. Les cloches se taisent d'habitude, sauf aux vigiles des fêtes chômées, entre l'Angélus de midi et l'Angélus du soir. Or, le soleil avait à peine rempli les deux tiers de sa course. A la vérité, il se faisait aussi renfrogné qu'il pouvait. On n'apercevait de lui qu'une petite tache pâle, semblable au rond d'une vitre dépolie, et Jobic s'affligeait de cette bouderie incompréhensible, un jour d'été et, qui plus est, un ier août, quand son attention fut ramenée brusquement aux choses de la terre par le plus imprévu des accidents.
— Baoum !
Une note grave, prolongée, qui se répercuta d'écho en écho, venait de tomber dans le silence. L'innocent, au premier coup, avait reconnu le bourdon métropolitain de Saint-Jean-du-Baly. Était-ce le glas? C'est ainsi qu'il prélude, par une note détachée.
Mais, soudain, le branle s'accéléra; les sons se précipitaient les uns sur les autres, se chevauchaient, battaient on ne sait quelle charge affolée. Le vent venant de l'ouest, on les entendait distinctement, malgré la distance. Jobic n'y comprenait rien. Il s'était levé et il écoutait, étreint d'une vague angoisse. Les maçons s'étaient retournés sur leur échelle; les carriers aussi avaient dressé la tête. L'un d'eux, le plus jeune, se détacha môme du groupe et rejoignit Jobic sur le socle du calvaire. Il s'appelait Jacques L'Helgouac'h, et il avait fait son congé dans l'artillerie.
— Ça y est, dit-il au bout d'un instant où sa face claire de Celte, dorée d'un imperceptible duvet blond, s'était comme figée dans une expression d'attente passionnée, c'est la mobilisation générale !
— La mobilisation générale? répéta machinalement Jobic.
Pour la première fois de sa vie, lui qui connaissait toutes les sonneries, gaies ou lugubres, de tous les clochers du Trégor, il
entendait parler de cette sonnerie-là qui ne ressemblait à aucune autre et qui le prenait au dépourvu.
Baoum ! Baoum ! Baoum ! Baoum ! On eût dit un marteau fou frappant à coups redoublés sur l'enclume du ciel, un ciel mat, sans lumière, funèbre comme un ciel de Toussaint. Et voilà qu'éveillées par l'appel du bourdon métropolitain, d'autres cloches, sur Gaouennec, Prat, Cavan, Berhet, Quemperven, Rospez, Pluzunet, Lanvézéac, Trézény, Plouguiel, dans toutes les églises paroissiales, les chapelles, les moindres oratoires cachés au fond de l'entonnoir du Guindy, répondaient au farouche trémolo, jetaient à la volée sur la mer, les champs, les villages, leur martèlement fiévreux, désespéré. Elles y allaient toutes à tour de bras, du même élan vertigineux, les grosses à la voix de basse-taille, les petites à voix d'enfant de choeur, et les nasillardes, les fêlées, les dolentes, les rageuses et les bocagères qui, sous la feuillée, font un ramage d'oiseau, et celles du littoral au
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timbre grelottant comme des voix de noyés. Jamais pareil tutti n'était venu aux oreilles de l'innocent : il le glaçait jusqu'à l'âme. Désemparé, flageolant, Jobic se cramponnait au fût du calvaire pour ne pas naufrager dans ces vagues de sons forcenés. L'air, autour de lui, n'était qu'un immense halètement. Le chœur des tocsins emplissait tout l'espace visible et l'on sentait qu'il se prolongeait par delà, jusqu'aux limites de la terre et plus loin, peut-être, partout où il y avait des clochers, dans les îles, sous la mer où dorment les villes englouties.
— Sainte Vierge ! gémit l'innocent, estce la fin du monde ?
C'était, en tout cas, la fin d'un certain ordre de choses, car les maçons dégringolaient de leur échelle; les carriers lâchaient leurs outils ; aux champs la moisson s'arrêtait. Et les femmes pleuraient sur les seuils, le front dans leurs tabliers. Des attroupements se formaient à tous les carrefours : la même phrase y revenait avec
insistance : « Embannet ar mobilisation gênerai ! » (la mobilisation générale estproclamée). Jobic n'en était pas plus renseigné et, s'il connaissait le nom du cataclysme qui avait fondu sur le monde, il en ignorait toujours la nature. A tout hasard il descendit de son socle, s'approcha d'un des groupes où causait Jacques L'Helgoualc'h, le carrier qui était venu le rejoindre, quelques minutes plus tôt, sur les marches du calvaire. Il roulait des yeux si effarés que l'ancien artilleur n'y résista pas.
— Eh bien, mon pauvre Jobic, quoi donc ? dit-il en riant. Tune fais pas ta partie dans le concert? C'est le moment, tu sais. On va se battre.
Et, comme Jobic n'avait pas mieux l'air de comprendre, L'Helgouac'h, goguenard, expliqua :
— La mobilisation générale, c'est la guerre, quoi ! Tu sais ce que c'est que la guerre, hé, puisque tu es soldat.... Avec un képi pareil, il n'y a pas besoin de te montrer le chemin de la frontière... La
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patrie est en danger : une, deux, par file à gauche, arche ! Et quand tu verras les Boches, vas-y de ton carillon !
Son bras étendu montrait l'Est, chargé d'une flamme sourde... Ses camarades, qui entraient à l'auberge, le hélèrent; il les suivit, riant encore de sa plaisanterie. Mais les femmes continuaient de pleurer sur les seuils, et la figure de l'innocent avait pris une subite gravité. Tandis qu'il écoutait les explications de l'ancien artilleur, un travail singulier se faisait dans son cerveau : des brumes se déchiraient en lui ; vague encore, une lueur y perçait. Première révélation de la patrie, dont le pauvre hère associait l'image à celle des cloches de son pays !
Les dernières vibrations du tocsin mouraient sur Caouennec. Jobic, déjà, descendait la montée; il reprenait le chemin par où il était venu et, sac au dos, les yeux fixes, essayant d'imprimer une cadence martiale à sa gigue, il allait devant lui, tout droit, comme un halluciné, vers l'aire
d'horizon que lui avait indiquée le carrier.
Il était soldat ! Comment ne s'en était-il pas aperçu? Mais oui, puisqu'il portait un képi de tringlot... Cela ne remontait pas à si longtemps et Jobic, sans grand effort, pouvait se rappeler le jour où, au coin d'une borne, dans un tas de vieux objets hétéroclites, il avait, découvert ce couvrechef usagé de territorial.
Quelle trouvaille ! Il en demeurait encore ébloui. N'avoir connu jusque-là, en matière de coiffure, que des paillassons éculés ou des feutres plus troués qu'une passoire et se voir nanti tout à coup d'un vrai képi de soldat en drap rouge, avec une visière et des boutons d'or, l'aventure passait tellement l'ordinaire qu'elle avait fait date dans sa vie. Si crasseux qu'en fût le drap, si fendillée la visière, si vert-degrisés les boutons, c'était un képi et, qui
plus est, Jobic y entrait jusqu'aux yeux; on était là-dedans comme un escargot dans sa coquille, à couvert de toutes les intempéries. Et enfin il n'y avait qu'à voir les regards de jalousie que lui lançaient les autres mendiants pour deviner que la possession d'un tel insigne investissait Jobic d'une sorte de suprématie, le haussait d'un cran dans la hiérarchie des traîne-besace et des claque-patins.
Aussi comme il en prenait soin, de son képi! Jobic n'était peut-être pas un modèle de beauté, avec sa grosse lippe baveuse, son nez écaché de kalmouk, sa toison hirsute où s'enchevêtrait toujours quelque brin de paille ou de mousse, et l'on ne savait pas à quelle époque reculée et perdue dans la nuit des temps remontait sa première ablution : l'eau des pluies avait seule commerce avec son visage, devenu peu à peu couleur de terre, comme ses mains et ses pieds. Un système compliqué de ficelles retenait le pantalon loqueteux qui tirebouchonnait sur la parenthèse de ses jambes
et qui avait pris, lui aussi, à Ja longue, ainsi que sa veste, un ton d'ocre prononcé. Jobic ignorait ce que c'était qu'une chemise et un mouchoir. Indifférent par nature ou par nécessité aux plus élémentaires exigences de la toilette moderne, il concentrait sur son képi toute l'attention dont il était capable : c'était sa seule coquetterie; il le brossait matin et soir du revers de la manche; il en entretenait de son mieux les couleurs défraîchies et tirant sur le jaune mélasse; il en était presque aussi fier que de son talent de carillonneur. 11 arrivait que, sur sa route, par plaisanterie, des conscrits en permission lui faisaient le salut militaire et Jobic, gravement, leur répondait de la même façon, en portant la main droite à la hauteur de l'oreille.
Pourtant, jusque-là, il ne s'était jamais avisé de penser que son képi pouvait faire de lui un soldat, un vrai, encore moins qu'il pût l'obliger quelque jour à partir pour la guerre...
La guerre, on en parlait bien quelque-
fois dans l'entourage de Jobic, mais au prétérit, comme d'un de ces fléaux dont le retour n'est plus possible en raison du progrès des mœurs, comme de la peste ou du mal des ardents. Les anciens y croyaient peutêtre encore ; les jeunes, pas du tout... Quant à Jobic, qui n'avait jamais passé par la caserne, il n'avait sur ce chapitre, comme sur bien d'autres, aucune espèce d'opinion. Il aurait peut-être même révoqué en doute l'assertion du carrier, si le tintement désespéré de ses chères cloches, le branle-bas de toutes ces forgeronnes de l'air, n'en avaient attesté la douloureuse vérité. C'était la terre natale qui criait vers lui de toutes ses voix. Et, dans l'innocence de son âme, prenantau sérieux la plaisanteriedel'ancien artilleur, il avait aussitôt répondu : Présent ! à l'appel du pays ; il s'était mis en route dans la direction de la frontière. Baoum ! Baoum ! Baoum ! Baoum ! Ses oreilles tintaient encore de l'effroyable chœur. Et, tout en clopinant dans le soir qui tombait, il en reprenait sourdement, puis à voix
pleine, le rythme saccadé, il passait dans les villages comme un tocsin en marche...
La nuit le surprit près de Pédernec. Il pleuvait. Jobic se coula dans une meule de paille et y dormit à poings fermés. Au matin il se remit en route, après avoir picoré dans son sac une ou deux croûtes de pain et entendu la première messe à l'église du bourg. Par habitude, il se tenait sous le porche, réservé aux mendiants, d'où il pouvait voir l'intérieur du saint lieu tout illuminé par les buissons de cierges qu'y avait allumés la pieuse angoisse des épouses et des mères. Leurs coiffes blanches ondulaient comme un champ de pâquerettes dans l'ombre des lourds piliers romans; quelques taches rouges et bleues y signalaient la présence des réservistes du premier ban qui rejoignaient leurs corps dans la matinée. Jobic n'eutqu'à les suivre à leur
sortie. Presque tous appartenaient au 48° d'infanterie, dont le dépôt est à Guingamp. Était-ce le patriotisme qui lui donnait desailes ? Malgré sa claudication, Jobic arriva presque en même temps qu'eux à la grille du dépôt. Mais là, quand il voulut entrer, le sergent de garde lui fit faire demitour.
— Au large !
Quoi donc ! On le repoussait? Mais puisqu'il était soldat !
— Tu ne vois pas qu'il n'y a ici que des fantassins? appuya le caporal. En v'ià une espèce de niquedouille qui ne connaît pas le numéro de son régiment ! Allons ! ouste... Débarrasse le pavé et va voir à la frontière si j'y suis...
Lui aussi montrait l'Est, du geste machinal qui, à cette heure, tendait irrésistiblement tous les bras et tous les cœurs vers les Vosges. Et Jobic, son sac rajusté sur l'épaule, se remit en route dans la direction que lui indiquait le caporal après le carrier.
Seulement sa démarche était moins allègre ; ses jambes moins solides et il se sentait envahi d'une sourde inquiétude : était-ce loin encore, cette frontière où on lui donnait rendez-vous ? Les passants près desquels il s'informa ne comprirent goutte à son baragouin: il avait franchi sans s'-en apercevoir la lisière du pays bre Ion; on ne parlait plus que gallot autour de lui et le vocabulaire de Jobic dans cette langue était extrêmement réduit. A tout hasard il continuait sa rouie, prenant garde de ne pas trop dévier de la direction que lui avaient indiquée ses facétieux interlocuteurs; il traversait des bourgs dont l'entrée au crépuscule était barrée par des chaînes, de grandes villes inconnues où il fallait montrer patte blanche pour pénétrer, même en plein jour. Ces formalités auraient pu gêner l'innocent. Mais ses hail Ions et son infirmité valaient probablement le meilleur des sauf-conduits. Quand il arrivait près d'un pont de chemin de fer, les territoriaux qui en surveillaient les ap-
proches ne songeaient pas à croiser la baïonnette devant ce pauvre hère inoiïensif. Des convois passaient au-dessus de lui, bondés de réservistes qui criaient ou chantaient :
Allons-y carrément Casser la gueule aux Allemands !...
Jobic s'arrêtait sur la route pour les regarder et, à la portière des fourgons, debout, les hommes agitaient leurs képis dans sa direction, l'invitaient gouailleusement à monter avec eux :
— Eh! le tortillard, t'es delà classe... Viens avec nous casser la gueule à Guillaume !
Il aurait bien voulu, car il commençait à être las. Mais sans doute les wagons, même en temps de guerre, ne sont pas faits pour les gueux. Il y avait huit jours, huit grands jours qu'il se traînait par les chemins, s'abreuvant à l'eau des sources, grignotant les miettes de son bissac qui s'était singulièrement allégé à la longue,
couchant dans les javelles ou dans les halliers, et devenu si timide, après cette mortelle randonnée vers un but qui le fuyait éternellement, qu'il n'osait plus, pour s'endormir, se fredonner à lui-même quelquesuns de ses carillons de naguère. Peut-être s'étaient-ils envolés de sa mémoire ? Le seul chant de cloche qui y chantât encore, c'était le baoum ! baoum ! baoum ! saccadé du tocsin. Quelle sonnerie! Jobic savait maintenant ce qu'elle voulait dire et qu'on ne sonnait cette sonnerie-là que quand la patrie était en danger, à la veille des guerres; mais de savoir où elles se faisaient, ces guerres, c'est ce qu'il ignorait toujours.
Cependant, plus il s'éloignait de la Bretagne, plus il sentait que l'instant décisif approchait : le pouls du pays battait plus fiévreusement; les gares étaient pleines de soldats; des autos militaires, leurs fanions
tricolores claquant au vent, filaient en troisième vitesse sur les routes ; des trains de canons, dont les gueules menaçaient le ciel, roulaient avec un terrible bruit de ferraille sur de grands ponts métalliques d'une seule arche. Et le firmament lui-même se peuplait d'étranges monstres volants pareils à de gigantesques scarabées et qui ronilaient comme des orgues en fendant l'espace...
Jobic marchait, marchait. On ne se battait pas : donc ce n'était pas encore la frontière. Mais ses dernières provisions étaient épuisées: il lui fallut bien mendier. Le geste ne lui coûtait guère ; il lui était plutôt familier, et quelles âmes assez rebourses, en ces heures tragiques, n'eussent pas incliné à la pitié?
Il vivait donc, si c'était là vivre ; mais, au bout d'un mois et plus de ce régime, sa foi commençait à chanceler ; il désespérait d'atteindre jamais la frontière, quand un soir enfin, à l'orée d'une grande plaine crayeuse, coupée de boqueteaux et de vi-
gnobles, d'où pointaient des flèches de clochers, il crut entendre sur sa gauche les grondements d'un tonnerre lointain. Le ciel était d'une merveilleuse pureté cependant; la clarlé frisante du soleil à son déclin jouait sur les grappes mûrissantes et en faisait étinceler les grains comme autant de topazes. Et puis, si, comme Jobic l'avait pensé d'abord, c'avait été le tonnerre qui grondait, pourquoi les routes se fussent-elles encombrées brusquement de cette foule en débandade? On eût dit que tout le pays déménageait. Les hommes poussaient devant eux les troupeaux ; des têtes hâves d'accouchées, dont les nourrissons s'épuisaient à presser les seins vides, des vieillards, des infirmes, juchés sur les charrettes qui emportaient leur pauvre mobilier, se retournaient peureusement pour interroger l'horizon. Le grondement se rapprochait. Sur les hauteurs où s'accoudait, dans un coin de la scène, une petite ville allongée au bord de son fleuve, des éclairs rapides fauchaient l'air...
Jobic voulut se garer contre le mascaret humain qui déferlait à sa rencontre : il n'en eut pas le temps et fut entraîné, roulé comme un galet, à cinq ou six kilomètres de son point de départ et jeté enfin, par un remous du torrent, dans un trou de champignonnière où il faillit se rompre les os.
Comme il était philosophe, il y demeura jusqu'au jour. La champignonnière occupait un pli de terrain en contre-bas de la route et qui descendait vers un ruisseau caché sous les saules : dans cette espèce de cuvette naturelle, dont les bords étaient encore exhaussés par un épais rideau de vignes, on n'embrassait qu'un horizon très limité. Jobic s'y attarda d'autant plus que la fraîcheur du ruisseau, sur la berge duquel il s'était assis pour baigner ses pieds rouges et gonflés, lui causait une indicible sensation de bien-être. Il cassa la croûte dans cette position, lampa un peu d'eau claire au creux de sa paume et, ainsi délassé, rafraîchi et restauré à bon compte, se remit debout pour continuer son chemin.
La première étape fut assez vite expédiée. Mais, parvenu à l'endroit où il avait été emporté la veille par le tourbillon des fuyards, Jobic s'arrêta net. Rêvait-il encore, les yeux ouverts? Le paysage dans lequel il pénétrait ressemblait si peu au paysage qu'il avait contemplé le soir précédent et qui était pourtant le même à n'en pas douter !...
Une tempête mystérieuse, pendant la nuit, avait haché les boqueteaux et le vignoble ; çà et là, sur l'étendue de la plaine, des fermes érigeaient comme des bras d'épouvante leurs pignons noircis où charbonnaient encore des bouts de poutrelles. La route même, si droite, si unie la veille, d'une géométrie si parfaite, n'avait plus figure de route avec ses boursouflures, ses crevasses et ses fils télégraphiques pendant le long des poteaux culbutés. Un cyclone de fer et de feu aurait passé sur le pays qu'il n'eût pas fait pire ravage. Il fallait que le trou de champignonnière où Jobic avait dégringolé fût bien profond
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pour qu'à quelque cinq ou six kilomètres de lui le tapage d'une si infernale tempête ne l'eût pas réveillé.
Le plus bizarre, c'est qu'après une tornade de cette violence le ciel ne portait pas trace de la moindre perturbation at-' mosphérique : l'aube s'était levée aussi douce que dans les plus beaux jours de septembre ; pas un nuage ne troublait la limpidité de l'azur. Mais la campagne était muette comme si toute vie l'eût brusquement abandonnée; on n'y entendait même pas un pépiement d'oiseau. Et c'était cela surtout qui intriguait Jobic.
Impuissant à trouver le mot d'une si abstruse énigme, il reprit sa marche clopinante. Et plus il avançait, plus la campagne revêtait une apparence tragique. La terre n'était qu'une plaie ; un vent léger, qui s'était levé du sud, éparpillait les flammèches des meules qui achevaient de se consumer dans les chaumes. Leur crépitement était le seul bruit qu'on perçut. Midi, tout flamboyant, passa sans qu'au-
cune sonnerie de cloche l'eût annoncé.
Mais peut-être n'y avait-il plus de clochers dans le pays. De fait, Jobic chercha vainement sur l'horizon les jolies flèches ogivales qui pyramidaient la veille au-dessus des vignes : elles avaient disparu. Disparue aussi, ou du moins cachée derrière un nuage de fumée opaque, la petite ville entrevue à flanc de coteau et qui se mirait aux eaux vives de son fleuve. La route que suivait Jobic y menait en pente douce, par une série de lacets qui épousaient les légers mouvements de la plaine et le long desquels processionnait une double file de peupliers. Mais la tempête avait rompu cette belle symétrie. Jobic devait littéralement louvoyer presque à chaque pas, par impossibilité d'enjamber quelque tronc d'arbre déchaussé ou pour tourner quelque fourgon abandonné, des caissons défoncés, une automobile foudroyée en pleine vitesse, même des carcasses de chevaux tués raides et couchés sur le dos, une patte en l'air. . . Bêtes et voitures ne s'étaient
pourtant pas échouées là toutes seules, réfléchissait Jobic. Qu'avaient bien pu devenir leurs conducteurs?
La réponse ne se fît pas attendre: à quelques pas plus loin, sur la route, la face contre terre, un homme gisait, un artilleur. L'innocent, sa première frayeur passée, le souleva et reconnut avec stupeur Jacques L'Helgoual'ch, le carrier de Penan-Rûn. L'homme n'était pas mort, mais il n'en valait guère mieux, à en juger par son épaule déchiquetée et le filet de sang noir qui coulait sur son dolman. Il respirait péniblement et semblait n'avoir plus sa connaissance. Peut-être avait-il été atteint par un de ces grêlons d'acier dont les éclats jonchaient de tous côtés la campagne. En tous cas on ne pouvait pas le laisser sur place, il fallait l'emporter, prévenir les gens... Mais à qui recourir dans ce pays solitaire et qui n'offrait au regard que des ruines ? La ville ou le fantôme de ville vers lequel se dirigeait Jobic était encore loin et, par une route
aussi accidentée, semée de chaussestrapes, hérissée d'obstacles de toute sorte, l'innocent ne se flattait pas de l'atteindre avant une grande heure. D'ici là vraisemblablement l'artilleur serait mort.
Que résoudre ?
Jamais Jobic n'avait fait un tel effort de réflexion. Du moins eut-il l'idée de traîner le blessé jusqu'au tronc d'un arbre voisin auquel il l'adossa. Et, comme il se penchait, pour lui soutenir la tête, l'artilleur ouvrit les yeux... Une buée y flottait; cependant il reconnut l'innocent.
— Job aux-Cloches... Ici... Tu es venu?
— Mais oui, dit naïvement Jobic. Fallait bien, puisque je suis soldat.
— C'était pour rire ce que je t'en disais... Les innocents comme toi ne sebattentpas.. Comment feraient-ils ? File d'ici, mon pauvre Job : c'est trop dangereux.
— Alors la guerre, la frontière, demanda Jobic, j'en suis plus bien loin?
— La frontière? dit le blessé. Tu n'y arriveras pas encore ce soir... Mais la
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guerre... si c'est après que tu cours... Il enveloppa de son bras valide la désolation de la plaine :
— Tu es rendu.
Jobic aurait bien voulu poser d'autres questions à son ami l'artilleur. Mais l'effort que venait de faire celui-ci l'avait épuisé. Il sentit qu'il allait défaillir et il tâcha d'expliquer à l'innocent :
— Là... derrière moi... cherche... une gourde.
Jobic s'empressa... La gourde contenait du café froid légèrement coupé d'alcool, à la mode du pays breton ; le blessé en aspira quelques gorgées et parut se ranimer un peu ; son œil brilla...
— Ah ! si tu étais venu deux heures plus tôt! Je ne sais pas comment j'ai pu me traîner jusqu'à la route... C'est pas tant mon épaule et cette balle dans le poumon que tout le sang que j'ai perdu... Impossible d'appliquer mon pansement... Voistu, vieux, c'est fini : je suis vidé.
Jobic hochait la tête en manière de déné-
gation. Il voulait rassurer son ami l'artilleur, mais les paroles lui manquaient.
— Donne-moi encore un coup de la gourde, dit le blessé.
Il but.
— Garde le restant pour toi, dit-il à l'innocent. Je crois bien que je n'en aurai plus besoin...
De nouveau ses yeux chavirèrent. Pourtant il retrouva une étincelle de vie... Il songeait :
— Si l'on m'avait dit que c'était toi qui m'assisterais à l'heure du grand plongeon ! Sais-tu, Jobic, je vais te faire une demande...
— Jacques... Jacques L'Helgoualc'h...
— Il n'y aura bientôt plus de Jacques L'Helgoualc'h, va !... Ces cochons de Boches s'entendent à démolir les gens. Si tu voyais ce qu'il y a des nôtres, couchés dans les vignes! Mais, tu sais, j'ai idée que ce sera sous peu leur tour, aux casques à pointe... Oui, oui, c'est môme commencé déjà... La bataille a tourné vers
l'Est... On n'entend plus leurs « marmites » ; notre 76 les a fait taire. Bon signe!... Maunoury doit être par là sur l'Ourcq, avec French... Tu verras qu'ils attraperont une pile...
Maunoury, l'Ourcq, French, les marmites, le 76, autant d'énigmes pour Jobic qui mettait sur le compte de la fièvre ces propos dénués de sens. Le blessé s'aperçut du désarroi où ils jetaient l'innocent.
— C'est vrai, tu n'es pas au courant... Pardonne-moi, mon pauvre vieux... Je ne sais plus ce que je voulais te demander... Ah! si!... Voilà... Tu sais toujours imiter les cloches, Jobic?
— Les cloches, oui, oui, dit l'innocent dans les yeux duquel une flamme passa soudain... Les cloches... Qu'est-ce qu'on a fait aux cloches? Plus de clochers, plus de cloches...
— C'est les Boches la cause, dit sombrement l'artilleur... Quand ils arrivent dans un pays, ils commencent par massacrer les églises... Regarde : il y en avait
par ici, tout autour de nous, des clochers, et des jolis, presque aussi jolis que ceux de chez nous...
— Oh ! oh ! dit Jobic qui comprenait et en qui s'amassait une colère terrible...
— Tous par terre ! Les cloches, c'est des voix qui leur font mal, à ces sagouinslà. Elles disent tant de choses, tant de choses... Ah! Jobic, tu te souviens des cloches de Plouguiel ? C'est mon pays...
— Plouguiel ! répéta Jobic en cherchant.
— Plouguiel..., près de Tréguier. Tu savais si bien imiter les cloches de Plouguiel, le soir, à l'heure de l'Angélus !... Alors, si tu voulais me faire plaisir... Je n'ai pas grand'chose à te donner pour ta peine. . . à part ma gourde. . . et il n'y a plus lourd dedans... Enfin, à la guerre comme à la guerre, n'est-ce pas? Et puis je ne t'embêterai pas longtemps... Descends-moi un peu... Roule ma capote derrière ma tête... Là... Et, maintenant, Jobic, vas-y de ton carillon...
27fi B0URGUIGN0TTES ET POMPONS ROUGES
11 avait fermé les yeux comme pour s'absorber dans une contemplation intérieure.
A genoux, sa main droite dans celle de l'artilleur, Jobic commença. Et ce fut un concert à ravir les anges, si doux, si fluide, si clair pourtant qu'on eût dit que le clocher de Plouguiel avait subitement pris la place des églises renversées par les Boches et que la campagne champenoise était devenue un morceau de la terre bretonne... Le blessé souriait mystérieusement... Son âme, avant de quitter le monde, retournait au pays ; le carillon de Jobic la transportait sur ses ailes dans la lande natale, au bord des eaux vertes du Jaudy où des voiles glissaient sans bruit comme des cygnes; une figure aimée se détachait près d'un lavoir, sur la nacre du ciel breton, et tournait vers lui ses yeux de lin. Il eut un dernier sourire, une petite convulsion de tout le corps ; Jobic sentit que la main qui le serrait relâchait son étreinte et lui échappait. Suspendant son carillon, il appela :
— Jacques... Jacques L'flelgouac'h !
Mais il ne reçut pas de réponse. Alors il ramena sur la poitrine les mains du mort, joignit leurs doigts et y enroula son chapelet. Et, jusqu'au soir, sur la plaine déserte, un clocher invisible sonna le glas de l'artilleur...
Jobic bourlinguait à nouveau sur la route. Dans l'intervalle le temps avait changé. Il ne pleuvait pas, mais une buée grise montait de la glèbe, des eaux, des betteraves et des vignes dévastées. C'était comme l'haleine de cette terre qu'on aurait crue morte et qui respirait encore. La brume rasait le sol, laissant émerger au-dessus d'elle les parties supérieures du paysage qui flottaient comme des îles sur un océan de lait. L'œil de Jobic, si habitué qu'il fût aux effets du brouillard breton, avait peine à percer ces ouates blanches, que la pitié d'une divinité inconnue semblait promener
sur les blessures de la plaine : il entrevoyait confusément çà et là des taches brunes ou rouges allongées dans les vignes, sur les banquettes du chemin, et qui étaient sans doute des cadavres de soldats. Une écluse bourdonnait dans le soir, mais on ne distinguait pas le ileuve qui lui versait ses eaux et derrière lequel, à l'extrémité d'un pont éboulé dont il fallait franchir la dernière travée sur une planche, se massait la petite ville que Jobic avait aperçue la veille au fond de l'horizon.
La nuit était presque tombée quand il pénétra dans ses faubourgs et il fut un peu surpris de l'absence de tout éclairage à l'entrée des rues comme à l'intérieur des maisons. Pas un bruit. Machinalement, gagné par ce silence impressionnant, il étouiîait son pas et retenait sa respiration. Il lui semblait entrer dans une ville morte une ville égorgée. Tous les murs étaient criblés de trous. Certaines demeures n'avaient plus de toits ; d'autres béaient, le ventre ouvert; des matelas pendaient
JOniC LE VENGEUR DES CLOCHES 279
aux fcnôtres, comme des entrailles. Jobic butait à chaque pas dans un éboulis. Deux ou trois maisons à peu près intactes s'élevaient seules de ces ruines, comme on voit un épi survivre à la faux du moissonneur, et, sur leurs portes soigneusement closes — des portes d'hôtels ou de pseudo-pensions suisses pour la plupart, — Jobic remarqua des inscriptions à la craie qui expliquaient peut-être qu'elles eussent été épargnées. Il y avait des lumières dans ces maisons, mais, quoiqu'il fût las et que la brume s'épaissît, un secret instinct en détourna l'innocent. Plutôt coucher à la belle étoile que dans ces logis suspects!
Depuis qu'il avait reçu les confidences de l'artilleur, Jobic n'était plus le même homme : en même temps que l'âme d'un vrai soldat, il semblait qu'il en eût acquis le flair subtil, la prudence éveillée ; sa figure hébétée, aux lignes molles et tombantes, s'était contractée dans une expression de volonté froide. Rasant les murs, se coulant entre les décombres, il parvint jusqu'à une
place dont l'extrémité était occupée par les ruines d'une église. Là le crime était encore plus atroce : l'église avait été décapitée; les débris du clocher s'entassaient devant le grand portail. Jobic dut faire le tour pour pénétrer dans le saint lieu par une porte latérale. Aucune lumière n'y veillait plus. Comme il s'avançait à tâtons, son pied heurta une masse sonore qui rendit un son métallique et plaintif; il se baissa, tâta l'objet et, à sa forme, reconnut une des cloches tombée à l'intérieur de la nef par la toiture éventrée. Dans l'émoi que lui causa cette découverte, il entoura la blessée d'un de ses bras et ne voulut pas chercher d'autre oreiller pour la nuit. Les plâtras tombés avec la cloche lui faisaient une espèce de matelas et Jobic, d'ailleurs, n'était pas un sybarite. Après un signe de croix il s'endormit; de sa main restée libre, il étreignait le battant de la cloche qui s'était détaché. Il rêva toute la nuit des casques à pointe, dont il fit en imagination une etîroyable marmelade...
L'aube, filtrant par la brèche de la toiture, dissipa ce cauchemar et réveilla Jobic, qui étreignait toujours son battant. Mais il eut beau prêter l'oreille: on n'entendait au dehors que le bourdonnement de l'écluse ; la ville dormait de son sommeil sépulcral et ce n'était pas encore cette fois que l'innocent vengerait son compatriote l'artilleur et ses bonnes amies les cloches de France. En quel état ces brigands les avaient mises ! La cloche qui gisait à ses pieds s'était fendue en deux dans sa chute : l'accident semblait irréparable. Un instant encore, avant de partir, il s'attarda à caresser la blessée : que ne pouvait-il lui rendre la voix ou, à défaut, lui prêter la sienne pour sonnerie carillon de délivrance qui annoncerait aupaysl'extermination des barbares ?
Il se décidait enfin à sortir quand un sifflement doux, prolongé, passa au-dessus de sa tête, puis un autre, un troisième, z... z... z... On eût dit des abeilles. Et, coup sur coup, trois détonations éclatèrent, suivies d'un épouvantable fracas de
vitres brisées et de murs effondrés. En même temps, des cris de terreur partaient des maisons voisines; les rues s'emplissaient d'une galopade effrénée.
Dieu béni, si c'étaient les Bocbes !
C'étaient eux: Jobic n'avait pas rêvé.
Une colonne de grenadiers poméraniens qui battaient en retraite vers Soissons avait réoccupé dans la nuit la petite ville; les officiers s'étaient installés dans les hôtels épargnés par les incendiaires et dont les tenanciers portaient comme par hasard des noms germaniques ; au reste de la troupe on avait permis de procéder à une nouvelle investigation des caves et des celliers. La nuit n'avait été qu'une longue soûlerie, à la faveur de laquelle un détachement du 48e de ligne, couvert par une batterie de y5 qui s'était défilée le long des vignes, avait pu s'approcher des faubourgs,
JOBir. LE VENGEUR DES CLOCHES 283
surprendre les sentinelles et se jeter, la baïonnette au canon, sur les derrières de l'ennemi.
Jobic ne pouvait encore apercevoir celuici, qu'un coude de la venelle lui masquait. Mais il entendait sa galopade sur la place. Les Boches allaient arriver; ils n'avaient pas d'autre issue que les rues latérales de l'église.
C'était le moment ou jamais pour l'innocent de leur faire entendre un air de sa façon: aspirant fortement l'air pour en emplir ses poumons, gonflant la gorge, le nez, les joues, il tourna le coin de la venelle et s'élança, son battant de fer au poing.
Le clocher se fût redressé de lui-même et eût jeté dans la nue, à pleine volée, le tumulte de ses grosses voix de bronze, que le tapage n'eût pas été plus terrible. Ah! de quel souffle il y allait, mon Jobic! Quel tocsin ! Affolés par ce tonnerre et la vue de l'effarant adversaire qui débouchait à leur rencontre, la massue haute, le képi
enfoncé jusqu'aux yeux, telle une gargouille qui se fût mobilisée pour la défense du territoire, les Allemands se crurent tournés et, ne doutant pas que l'innocent ne précédât un gros de troupes françaises, ils jetèrent aussitôt leurs armes, s'écroulèrent sur les genoux, les bras levés, en poussant de lamentables :
— Kamarads, kamarads ! Pas capout !
Us étaient bien une trentaine, soldats, sous-officiers, pêle-mêle, qu'un vent de panique avait couchés aux pieds de l'innocent et sur lesquels il faisait tournoyer sa massue en continuant d'épandre les éclats de son formidable tocsin. Ah ! les cloches de France étaient bien vengées, et son camarade l'artilleur aussi ! A chaque instant les rangs des fuyards se grossissaient de nouvelles recrues qui, voyant leurs camarades rués aux pieds de Jobic, imitaientleur exemple et se constituaient prisonniers
Une sonnerie de clairon, le crépitement d'une fusillade, puis des éclairs de baïonnettes : le 48e de ligne, au pas de charge,
JOBTG LE VENGEUR DES CLOCHE? 28ô
entrait dans la danse. Et soudain, apercevant Jobic et reconnaissant à son képi un des leurs, nos soldats abaissaient leurs lebels, cernaient la troupe. Un officier s'avançait vers l'innocent:
— C'est toi qui as fait prisonniers tous ces lascars? Où sont tes hommes?
— Baoum ! Baoum ! Baoum ! continuait obstinément Jobic avec son éternel mouvement de balancier.
Mais une bave rougeâtre moussait à ses lèvres; son grand corps dégingandé oscillait sur ses jambes cagneuses; ses yeux se troublaient. Il ne lâchait pourtant pas son battant.
— Bien quoi ? Béponds. Tu es blessé?
— Eh ! mais, c'est le tortillard du dépôt, dit un caporal qui avait reconnu Jobic. En voilà une rencontre, par exemple !
Le dernier mugissement de Jobic resta dans sa gorge : une balle égarée lui avait perforé le poumon et, dans un flot de sang, en esquissant un suprême moulinet, il s'abattit aux pieds de l'officier...
286 B0URGUIGN0TTES ET POMPONS ROUGES
Jobic est soigné à l'ambulance de X...
On l'a porté à l'ordre du jour, avec cette mention peu banale:
« Jobic-ar-C'hleier, mendiant de paroisse à Pen-an-Rûn en Caouennec (Gôtes-du- Nord), s'est jeté, au-devant d'une troupe de Poméraniens qu'un bataillon du.. /d'infanterie avait débusqués de la ville de... et, par son attitude énergique, a inspiré un tel effroi aux fuyards que cinquante-quatre d'entre eux se sont rendus. »