LE NOËL DE JEAN GOU1N
Autrefois, sur les baleiniers, ça s'appelait la « corbière ». C'est aujourd'hui le poste de vigie sur les torpilleurs d'escadre. Il y a bientôt près d'une heure que l'horloge du bord a piqué le deuxième quart, près d'une heure que Jean Gouin, les paupières bouffies, a quitté son hamac pour grimper dans cet étrange observatoire aérien fait d'un baril hissé au bout du mât. Il est là comme un écureuil dans son nid.
Sa tête seule et ses épaules dépassent. Elles suivent docilement l'impulsion du roulis, plus sensible là-haut que sur le pont. Le vent pince, un petit vent sec du nord-est qui vous picote la peau comme avec des centaines d'aiguilles. Et quelquefois, quand une lame prend le torpilleur par le travers, l'embrun rejaillit jusqu'au tonneau de Jean Gouin, soufflette l'homme et remplit le tonneau.
Jean Gouin ne bouge pas. Il continue imperturbablement sa « guette ». Il sait que le salut de l'équipage dépend de lui, que le moindre relâchement dans sa surveillance peut coûter la vie au torpilleur. Cette grande masse aveugle qui glisse dans la nuit, tous feux éteints, patrouillant l'im mensité, ne voit, ne se dirige que par lui. Il est l'œil du bord. Il a pour consigne de signaler tout ce qui passe à portée de sa vue. A peine a-t-il crié dans son cornet acoustique : « Quelque chose à quatre quarts par tribord ! » aussitôt le navire oblique dans la direction indiquée et, couché sous