LE NOËL DE JEAN GOUIN
sa barre, fonce sur le point suspect. Souvent ce n'est rien : un flotteur de casier qui se balance a la lame, une épave, un marsouin facétieux. Mais ce peut être quelquefois aussi le périscope d'un sous-marin. Et alors...
Précisément on est dans des parages infestés de ces « sales botes », à cinq ou six milles d'un saillant de la côte que les navires qui entrent dans la Manche sont obligés de reconnaître pour rectifier leur « estime ». Les ravageurs y opèrent de nuit comme de jour. Hier encore, ils y ont coulé un cargo... La nuitétait claire comme cette nuit-ci. Même vent aigre, mêmes petites lames courtes, dont le clapotis rendait le sillage du périscope presque invisible...
C'est par ces temps-là surtout qu'il faut ouvrir l'œil, et le bon ! Jean Gouin y tâche de son mieux : il sonde âprement l'horizon autour de lui; il scrute le creux de chaque lame. Et, avec l'œil, il ouvre l'oreille. Mais il n'entend que la mer et le vent, la mer qui roule dans la nuit, le vent qui geint
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dans les haubans de la mâture et dans les antennes de l'appareil de T. S. F. Il ne s'en émeut guère d'habitude..., quand tout à coup le préposé à l'appareil sort précipitamment de la cabine. Pas d'erreur : c'est un « sans-fil »... Un sans-fil à cette heure ! Mais quelle heure au fait?
— Minuit, disent les étoiles.
Jean Gouin, sur son perchoir, en éprouve une petite commotion. De plaisir? De tristesse? Il n'est pas bien fixé. Tout ce qu'il peut dire, c'est que, par une nuit pareille, à la même heure, voici juste un an, sur un autre point de l'immensité où patrouillait son torpilleur, l'appareil de T. S. F. se mit aussi brusquement à vibrer. Le radiotélégramme venait de France. Cela, on le sait tout de suite par le bruit de l'étincelle, sifflante quan(J le poste de transmission est allemand, chantante quand il est français.
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C'était la Tour Eiffel qui, sur le coup de minuit, lançait à travers l'espace les souhaits de la mère patrie à ses enfants dispersés aux quatre coins du monde. « Noël joyeux Noël ! » disait la Tour. « Noël joyeux Noël ! » répète cette fois encore sans doute, l'invisible interlocutrice.
Noël ! Comment Jean Gouin avait-il ou blié que c'était ce soir Noël? Mais aussi qui pouvait croire qu'elle était revenue, la belle et douce fcte qui, chaque année, à pareille heure, remembrait aux chrétiens que Jésus était né et qu'avec lui tout renaissait? Tout languit, tout périt, depuis tantôt deux ans : la guerre e«t partout, sur terre, sur mer, dans l'air et jusque dans les entrailles du sol et jusqu'au sein des profondeurs sous-marines. C'est dans le sang aujourd'hui que les chrétiens fêtent Noël.
Quelle différence avec les Noëlsd'antan!
Souviens-toi, Jean Gouin, rappelle-toi la veillée de famille sous le manteau de la vaste cheminée, devant la bûche pétillante, aspergée au préalable de quelques gouttes
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d'eau bénite, le gai craquement des châtaignes sous les cendres, la fine odeur du flip cuisant dans les chopines à tleur rangées en fer à cheval sur le foyer... Parions que l'arôme t'en monte encore aux narines ! Après les prières récitées en commun, quelque frarche voix de pastonre ou de sardinière avait entonné le cantique de la Nativité ; comme elle allait au cœur, cette voix d'enfant, sous les solives enfumées, dans le décor traditionnel des lits à fuseau et des vieilles armoires historiées ! Un reflet de la haute flamme pourprée qui léchait la crémaillère, riant de toutes ses dents noires, caressait les cheveux blonds de la chanteuse, l'ovale de son délicat visage. Assise sur une escabelle, dans cette pose hiératique familière aux Bretonnes, le buste droit, les mains jointes sur son tablier, elle ne remuait pas en chantant. Et c'est ce soir-là, rappelle-toi, Jean Gouin, que tu connus que ton pauvre cœur ne t'appartenait plus et qu'il était le prisonnier de ces petites mains...