LE NOËL DE JEAN GOUIN
Noël... la cloche qui tinte pour l'office, les galoches qui claquent, les falots qui s'allument, l'église qui flamboie sur la hauteur et, tout autour d'elle, dans la solitude nocturne subitement peuplée de chants et de lumières, toutes les roules menant au saint lieu qui déroulent leurs rubans étoiles, — la terre qui semble en marche vers le ciel !
Noël... Marie sur son trône de gloire, M. le recteur à l'autel en chape de brocart, les enfants de chœur en soutane écarlate, le « chasse-gueux » en bicorne galonné, sa hallebarde au poing, et la lente ondulation des coiffes blanches dans la nef, et la haute stature des hommes, debout dans le transept, suivant l'office les bras croisés ou la main passée dans les larges plis de leur ceinture de. flanelle bleue... L'encens fumait, l'orgue ronflait, et Ton ne sait quoi de doux, d'apaisant, tombait des voûtes comme une rosée.
Mais la minute émouvante, c'était à l'élévation ; sur la foule abîmée devant la rêvé-
lation de son Dieu, dans le grand silence qui enveloppait soudain l'église, on eût dit que des anges passaient... Sanctus ! Sanctus! Sanctus .'... Il paraît que la création tout entière, pendant cette minute unique, n'est qu'un miracle vivant : les bêtes parlent dans les étables; les trésors luisent au creux des décombres ; les peulvans et les dolmens se déplacent et courent s'abreuver aux sources prochaines ; les flammes du Purgatoire s'éteignent et l'Enfer lui-même suspend son hurlement...
Noël... la sortie de la messe, les falots qui dévalent en tous sens la colline, les logis qui rebourdonnent, l'âtre qui se ravive, la table du réveillon qui s'apprête, le cidre qui écume dans les pots, — la fête des mâchoires et des gosiers après celle de l'âme !
Jean Gouin, un moment — oh ! une seconde ! — a fermé les yeux en soupirant.