‹ Boutique de platresChapitre 10 sur 33 · PAUL BAUDRY · texte numérisé non relu

PAUL BAUDRY

Qui peut pénétrer les secrets de la maladie? Qui peut en connaître les causes mystérieuses?

Il eut entre tous la vie calme, rangée, presque méthodique, le peintre éminent qui nous a été enlevé à l'âge où l'on pouvait encore attendre beaucoup de lui.

Il n'eut même pas ces impatiences fébriles de travail, ces surexcitations passagères suivies d'oisiveté morbide, qui peuvent expliquer une lassitude prématurée.

C'était, à la vérité, un nerveux que Paul Baudry, mais un nerveux froid, suivant sa tâche, allant droit devant lui, sans souci des coteries, à l'abri de tout excès, peu mondain, fuyant l'atmosphère

de café, retiré, renfermé, se conformant enfin au précepte qui recommande de montrer ses œuvres et de cacher sa vie.

Les temps sont durs pour la peinture moderne, et la mort semble prendre un malin plaisir à frapper dans les rangs des écoles les plus diverses. Après Bastien-Lepage, de Neuville; après de Neuville, Baudry. Trois renoms également retentissants, trois tempéraments absolument dissemblables.

Nous vivons à une époque où il est à la mode d'adopter exclusivement une célébrité au nom de laquelle on se met à décrier ensuite toutes les autres. On prend son littérateur, son musicien ou son peintre favori par la jambe, pour faire le moulinet et taper sur les confrères.

Système absurde! Intolérance baroque d'un temps qui vante sans cesse son libéralisme ! Est-ce que l'art n'a pas et ne doit pas avoir mille aspects différents.^

Mais non, les admirateurs de Bastien-Lepage, dont j'évocjuais le souvenir tout à l'heure, se croyaient obligés de démolir Baudry, comme les admirateurs de Baudry se croyaient obligés de démolir Bastien-Lepage.

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En art comme en liltér.iture, on en est à la Société de dénigrement mutuel.

Baudry n'avait pas de ces petitesses ; il était au-dessus des jalousies mesquines et savait rendre justice à ceux-là mêmes qui le contestaient avec le plus d'acharnement. Non pas par bienveillance banale. 11 y avait au contraire, dans sa nature, une âpreté bourrue qui se tenait toujours sur la défensive. Rien qu'à le voir, on sentait tout de suite qu'on avait affaire à un ombrageux. C'était comme un ensemble sombre. Les cheveux, la moustache, l'œil, tout était noir. Et ce noir se détachant sur la pâleur mate et maladive du teint donnait une impression de mélancolie.

On aurait pu appliquer à Baudry ce que M. Dufaure disait de lui-même :

— Je suis comme la châtaigne. Quand on veut trouver ce qu'il peut y avoir de bon en moi, il faut d'abord se piquer les doigts.

Il ne fallait attribuer cette réserve boutonnée de Baudry, ni à une vanité excessive, ni à une misanthropie préconçue.

Un jour que nous causions, il avouait qu'il avait pour le monde une répulsion invincible.

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— Mais, ajoutait-il avec un accent convaincant, ce n'est pas parce que je me méfie des autres, c'est parce que je me méfie de moi-même.

C'était vraiment vrai.

Il se souvenait toujours des terribles luttes qu'il avait eu à soutenir au début de sa carrière, quand, humble fils de sabotier, il devait vivre d'une pension de six cents francs que lui faisait sa ville natale. Et, malgré le succès, malgré la fortune, il était resté comme meurtri de ces premiers chocs. Ce qui explique l'excessive sensibilité d'épiderme qui le faisait se replier au moindre heurt.

N*y avait-il pas aussi dans cette tristesse les prodromes du mal qui devait l'emporter avant l'âge?

Tristesse, d'ailleurs, qui se plaisait au contact de la gaieté de quelques intimes. Ainsi c'était une joie pour Baudry que de voir s'épanouir près de lui le bon gros rire de Jundt, un de ses amis les plus chers. Il se laissait alors franchement réjouir par les charges du peintre alsacien et s'en amusait comme un enfant.

Je parlais tout à l'heure de la fortune de Baudry. Le mot était peut- être exagéré. Riche,

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il l'aurait ci.é largement, fastueusement, s'il n'avait fait passer le souci artistique avant le désir des grosses recettes. Ce désintéressement est un des honneurs de sa carrière.

Au moment où le gouvernement lui confia la décoration du foyer de l'Opéra, il était en pleine vogue; les commandes affluaient. On offrait de lui payer à très gros prix tous les portraits qu'il pourrait faire. Il abandonna tout pour donner dix années de sa vie à une tâche matériellement ingrate, mais sur laquelle il comptait pour illustrer son nom.

IVofondément sensible à la critique pour luimême, il savait ménager le blâme pour les autres, tout en restant personnellement fidèle à un idéal très particulier.

Ce fervent adorateur des grands maîtres italiens, ce disciple de la Renaissance française n'était certes pas enclin à admirer les brutalités de l'impressionnisme , les trivialités naturalisantes, mais ce n'était pas un négateur de parti pris. Quand, dans une toile qui par tous les autres côtés l'horripilait, il sentait un vrai tempérament de coloriste, il le proclamait sans exlusivismc.

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Je l'entendis prendre ainsi la défense d'un tableau dont la vulgarité était descendue jusqu'à la grossièreté.

— Tant pis pour l'artiste, disait-il, s'il s'abaisse ainsi. Cela ne me regarde pas. J'aime le rayon de soleil, même quand il a passé par le ruisseau boueux.

On sait que Baudry fit énergiquement son devoir pendant la guerre.

Il y avait en lui un cœur de chaud patriote, presque de chauvin.

Le vieux sang plébéien qui courait dans ses veines avait, sous ce rapport, gardé des ardeurs étonnantes. Il était de ceux qui s'enflammaient encore en relisant Déranger.

Il n'était de son temps sous aucun rapport. Je ne l'en blâme cerles pas. J'aurais plutôt envie de l'en féliciter.

Ce fut pour lui une grande joie, mais aussi une grande angoisse, lorsqu'il fut question de ressusciter, pour ainsi dire, les peintures de l'Opéra, que le gaz avait détruites.

— Il me semble, disait-il, que je vais revoir une ancienne maîtresse. Comment la retrouverai-je?

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Le cri d'admiration qui salua la réapparition de ces panneaux merveilleux avait dû le rassurer. Vàv malheur, déjà il était touché par le mal et ne pouvait plus être heureux sans amertume

L'artiste disparaissant quand reparait l'œuvre ! Le hasard a de ces railleuses antithèses.

Baudry aura du moins eu la consolation de savoir qu'il se survit.

11 se survivra en effet par ces compositions si curieusement étudiées, par dix autres toiles qui ont déjà pris rang et aussi par ces portraits puissants où il faut peut-être chercher son talent dans sa plus originale intensité.

Il aimait surtout à faire des portraits d'homme. Pour les portraits de femme, il ne se sentait pas assez adulateur.

— C'est pour le pinceau surtout, disait-il, qu'il est difticile de rester poli sans être courtisan.

La France a perdu en Baudry un des derniers représentants de l'art traditionnel.

Le courant emporte la nouvelle école dans une autre direction. C'est peut-être un renouveau fécond, ou, pouremployer l'expression à la mode, une évolution nécessaire.

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Dans tous les cas, elle ne doit faire ni oublier oi dédaigner les peintres qui, comme le maître .trop tôt enlevé, ont gardé le cuite du beau irétrospectif.

Le nombre de ces fervents va diminuant tous les jours. L'art se commercialise. Raison de plus pour honorer ceux qui n'ont jamais fait de l'autel îun comptoir.

JOSEPHIN SOULARY

JOSEPHIN SOULARY

Un de nos vrais poètes.

Que l'Académie ne lui ait pas encore ouvert ses portes, c'est un détail tout à fait accessoire.

En tout cas, sa personnalité est de celles qui comptenf, et il n'est que juste de portraiturer une figure d'un accent si personnel.

Joséphin Soulary est né en 1815, ce qui n'a pas empêché un confrère peu renseigné d'écrire :

« M. Soulary est jeune. Il a le temps d'attendre. »

Le confrère ignorait sans doute cette fin d'un ancien couplet :

A soixante ans, il ne faut pas remettre L'instant heureux qui promet un plaisir.

A soixante-dix, encore moins. Et devrait-on faire antichambre, quand on a écrit les admirables sonnets que vous savez... par cœur?

L'aspect du poète est à la fois mélancolique et doux.

Un grand front qu'encadrent des cheveux gris d'une coupe indépendante.

On voit que Soulary appartient à une génération où la consigne, pour les lions de la rime, était de porter longue crinière.

Aucune préoccupation de pose cependant.

Simple habitude ici.

Le nez est droit, surmontant une bouche aux lèvres fines.

Le menton, très en relief, accentue, souligne, pour ainsi dire, la physionom.ie.

L'œil, enfoncé assez profondément sous l'arcade sourcilière, est d'expression rêveuse et semble plus souvent regarder en dedans qu'en dehors. Je l'ai constaté : la dominante de l'ensemble est la mélancolie.

Sensation peut-être accrue par un teint d'une matité un peu jaune.

La tenue générale dit tout de suite la simplicité vraie et la modestie sincère de l'écrivain.

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Il a des timidités qui n'ont rien de parisien, m de boulevardier, celui-là. Dans les tumultes de la grand'villc, il a l'air de se sentir perdu.

L'idée d'être forcé de venir à Paris souvent, s'il était élu académicien, l'avait même longtemps empêché de poser sa candidature.

La parole est douce, pleine de réserve, mais non sans acuité.

Elle ne prodigue pas les traits, mais elle frappe juste.

Quand on a causé une demi-heure avec Soulary, on connaît l'homme. On le sait étranger aux charlatanismes, ennemi des mises en scène^ indifférent aux co'.eries.

A Lyon, qu'il habite, il s*est perché tout là>haut, là-haut sur le coteau, dans un nid d'où il domine les plaines et découvre la chaîne des Alpes.

Vous pensez si, avec ces accoutumances,, il est dérouté par le grouillis du carrefour des Écrasés!...

Après avoir fourni une longue carrière dans la bureaucratie, — il était chef de bureau à la préfecture lyonnaise, — Soulary s'est réfugié définitivement dans la contemplation et dans la poésie.

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Car il travaille toujours, et peut-être avant peu nous fera-t-il la surprise d'un nouveau recueil — qui est le très souhaité et qui sera le bien reçu.

Voilà un exemple qui prouve combien est absurde et malfaisante la tradition académique. J

Il faut que les hommes de talent fassent euxmêmes valoir leur marchandise et se mettent en avant. Sinon, personne ne songe à eux sur le quai Conti.

On y a l'habitude de voir venir les gens, chapeau bas, humbles, piteux.

Ceux qui restent dans leur coin, fiers et ennemis de ces mendicités, sont sûrs d'être oubliés.

Je ne t'en fais pas mon compliment, ma vieille !

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