M*^ LEON CLERY
Candidat assez imprévu à la députation, lors des dernières élections, dans le XX'' arrondissement.
J'aurais compris dans le IX« plutôt. La chose y aurait même été trouvée toute naturelle, car M*" Léon Cléry a tout le talent qu'il faut pour faire un excellent représentant de la Republique.
Possédait-il l'ampleur d'un tribun pourdominer les élections, dans un quartier aussi houleux que celui qu'il avait choisi.^
Ou mieux, qu'on avait choisi pour lui, car je crois bien qu'on le lui imposa. J'entends par là que des amis durent lui suggérer qu'on manquait d'un candidat opportuniste dans ces parages,
(j6 Boutique de plâtres.
OÙ l'opportunisme est loin d'avoir gagné du terrain.
M" Léon Cléry aurait donc fait acte de dévouement plutôt que d'ambition.
Ce dévouement n'a pas été récompensé par le succès.
Mais j'ai à portraiturer et non à disserter.
M* Léon Cléry est présentement un homme d'une cinquantaine d'années , dont le visage, toujours soigneusement rasé, doit à cette imberbité — s'il est permis de créer le mot — un aspect de jeunesse qui persistera encore assez longtemps.
On pourrait même dire un aspect de gaminerie, car il y a de la malice à la Gavroche dans l'expression de ce visage tout en pointes.
Regard pointu, nez pointu, menton pointu. Quelque chose de renardin.
On sent tout d'abord qu'on a affaire à un malin, de l'esprit le plus éveillé et de l'activité la plus alerte.
Les mots du mordant avocat font toujours prime dans la salle des Pas-Perdus. 11 en a au moins un par jour, comme Girardin avait une idée.
M° Léon Clcry. g-j
Ce mot-là le plus souvent fait trou dans quelque peau. Car le causeur ne se pique pas d'indulgence chrétienne pour son prochain. Le trait est acéré. Gare devant!
De même dans ses plaidoyers, M'' Cléry est de ceux pour qui tout adversaire est blaguable à merci.
Regardez-le s'avancer, la toque légèrement inclinée sur l'oreille, la serviette sous le bras, les mains dans les poches. Rien de la pose professionnelle, rien de l'empois classique. On dirait un artiste entrant dans son atelier.
Des poignées de main à droite et à gauche, car c'est un des plus populaires parmi les avocats de l'heure présente. Puis il s'installe à son banc, prenant quelques notes in extremis, faisant sa petite provision de llcches du Parlhe.
Les magistrats, qui sont rarement à pareille fête, considèrent comme un rcgal d'entendre plaider AP Cléry, virtuose de l'ironie, Paganini de l'allusion piquante.
Sa parole a une facilité de bon aloi. Elle fait, à chaque instant, des trouvailles inattendues, se stimulant elle-même et s'accélérant à mesure qu'elle s'échauffe.
g8 Boutique de plâtres.
M^ Cléry parle parisien. C'est une exception au Palais, où l'éloquence est restée en général provinciale et attardée dans les rhétoriques surannées.
Par instant, sa défense revêt la forme de la causerie presque intime, qui vous prend par le bouton de votre paletot et vous convainc en se jouant, beaucoup mieux qu'on ne le fait en sermonnant.
C'est parfois de la bonne chronique parlée, et s'il prenait à l'orateur la fantaisie de jeter la toque aux orties, il ne manquerait pas de journaux pour se disputer sa collaboration sarcastique.
Jusqu'à ces dernières années, il n'avait guère fait de politique militante.
On le savait républicain, ami de Gambetta. Mais il s'était tenu à l'écart des luttes directes.
Un dilettante de la démocratie, mais non un combattant.
Il se décida tout à coup à entrer en lice. Je viens de dire dans quelles conditions.
Ce fut, pour ainsi dire^ sous le patronage de la mémoire de Gambetta qu'il se présentait pour recevoir sa succession.
M'' Lcou Clcry. g^
S'il avait réussi, cela nous aurait valu certainement à la Chambre quelques séances curieusement émoustillées par des discours d'une note personnelle.
Ayant échoué, il n'était point homme à porter longtemps son propre deuil.
Tout de suite il est revenu avec bonne humeur, non pas à ses chères études, mais à ses luttes du Palais auxquelles il prend un plaisir extrême, étant amoureux de sa profession et l'ayant choisie par vocation véritable.
Au résumé, une individualité vaillante et pittoresque, qui ne s'est pas jouée sur une carte électorale, et qui restait gardée à carreau par un incontestable talent.