ALFRED NAQUET
Deux hommes auront traversé ce siècle en montrant à l'humanité ce que peut une volonté qui s'acharne à la poursuite d'un but unique.
Ces deux hommes sont : Ferdinand de Lesseps et Alfred Naquet.
Ferdinand de Lesseps a revu et corrigé la nature.
Alfred Naquet, tâche non moins difficile peutêtre en présence des mauvais vouloirs qui lui barraient la route, a revu et corrigé le Code.
Tous les deux ont fini par triompher de Timpérieux On ne fasse pas qui dressait devant eux son veto outrecuidant.
Vous connaissez Thistoire du personnage fa-
meux à qui on demandait comment il avait pu mener à si bonne fin une besogne gigantesque, et qui répondait simplement par ce mot si vrai :
— En y pensant toujours.
Telle dut être la devise d'Alfred Naquetet de Lesseps. Et pour que bonne justice soit faite, il faut maintenant que la postérité les récompense en pensant toujours à eux.
Mais je suis ici pour enlever une esquisse et non pour commenter.
Je n'ai pas à vous apprendre que Naquet est marqué à cette lettre B qui, dit-on, est l'estampille des hommes d'esprit.
Il a prouvé qu'on peut ajouter : Et des hommes de cœur.
Age : cinquante et quelques années. Taille naturellement au-dessous de la moyenne. Mais c'est sur la tête que se rencontre tout l'intérêt; ne nous occupons que de la tête.
Elle a quelque chose de romantique et aurait fort convenablement figuré aux premiers rangs dans les parterres tumultueux qui s'agitaient en l'honneur d'Heniani et de Ruy Blas.
Il y a du Buridan dans cette physionomie. Les cheveux sont longs et broussailleux.
Alfred Naqiict. i K)
Si je connaissais le fabricant de peignes qui fournit M. Naquet, je lui ferais mon compliment, car ses démêloirs ont affaire à forte partie.
La barbe n'est pas moins touffue, n*est pas moins indisciplinée. Elle ne doit pas opposer moins de résistance.
Le nez a la courbure Israélite, — marque de race.
Le front se développe avec ampleur. Il y a de quoi loger largement la pensée sous ce crâne. L'œil est d'expression mélancolique surtout. L'investigation s'y traduit aussi dès que M. Naquet se trouve en présence d'un inconnu.
On sent qu'il aime à déchiffrer un homme avant d'entrer en relations avec lui.
Bonne précaution, du reste.
Ce qui donne à l'ensemble du visage un aspect d'une singularité spéciale, c'est la matité du teint.
Cette pâleur va d'accord avec la mélancolie dont je parlais.
Mais n'allez pas croire pour cela à ce que la mode appelait, il y a vingt ans, de la morbidesse.
M. Alfred Naquet est un vivace, au contraire.
j3o Boutique de plâtres.
Son tempérament le porterait peut-être à la rêveuse méditation. Il se contraint à l'action perpétuelle.
Après s'être lancé dans l'étude des sciences, ii s'est voué à l'étude de la politique. Autre genre de décompositions.
Il débuta comme tant d'autres par l'exubérance des opinions, pour s'adoucir comme tant d'autres.
C'est par cent degrés qu'on commence, C'est par tempéré qu'on finit.
Mais sa transformation ne saurait laisser prise à la calomnie.
C'est absolument un désintéressé et un sincère.
Il croit ce qu'il dit; il dit ce qu'il croit.
Il le dit avec une fougue qui persuade. C'est un véhément et c'est aussi un onctueux.
De la crème de picrate.
Avec cela une courtoisie irréprochable et bien dans le sang.
Incapable de polémiques malséantes, de moyens équivoques, d'insinuations perfides.
Un galant homme tout à fait.
A Ifred Naquct. i3i
Aussi a-t-il su se concilier l'estime de tous Ses adversaires sont peut-être les plus empressés à lui rendre justice.
Vous l'avez pu voir, au Sénat, dans la discussion sur le divorce où, par son entêtement fécond, il a assumé toute la responsabilité de la lutte.
Personne n'a osé l'attaquer violemment. Il n'y avait pas de prise.
Quand il parle, M. Alfred Naquet n'a qu'un but : convaincre.
H ne se soucie pas des effets de creuse rhétorique. Il voit toujours le résultat.
Pour ce, il accumule les arguments décisifs.
Il excelle surtout à coordonner les idées, à méthodiser les déductions.
Il éclaire un débat sans jamais l'irriter.
Il était bien celui qu'il fallait pour mener à bonne fin l'émancipation des forçats du mariage.
Naquet de Paule !
Je n'en vois pas beaucoup qui puissent se vanter d'avoir laissé après eux une œuvre durable parmi les hâbleurs de nos Parlements bavards.
Qui)
M. Camille Sée, à qui l'on doit l'affranchissement de l'instruction féminine.
Puis M. Alfred Naquet, apôtre du divorce.
Ce sont des conquêtes sérieuses.
Aussi , en ce temps de blague universelle, de scepticisme général, les blagueurs et les sceptiques se sont vite arrêtés, désarmés, devant cette belle conviction.
Il n'y a que les dévots qui aient cherché à l'éclabousser de leur fiel trop connu.
Hommage rendu au vainqueur que l'insulte du vaincu.