MEISSONIER
Un beau portrait pour un sculpteur. Surtout à condition de ne le faire qu'en buste.
Car, sans être femme, Meissonier a droit au formosus superne sans avoir droit, — il n'y a pas besoin de le dire, — au desinit in piscem.
Mais la terminaison par en bas ne laisserait pas que d'embarrasser celui qui le voudrait hisser sur un piédestal.
Si le peintre est grand par le talent, il est minuscule de taille.
Je n'ai pas la prétention de vousapprendre cette banalité; mais, si j'en parle, c'est pour révoquer en doute les angoisses que cette exiguïté lui aurait causées pendant tout le cours de son existence.
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On a fait courir, à ce sujet, des légendes d'atelier.
Quelques-unes fort drôles.
Exemple : l'anecdote attribuant à Meissonier un air de fierté joyeuse en contant à un ami :
— Mon cher, je viens de chez le pédicure. 11 m'a dit que j'avais les cors d'un homme de six pieds!
J'admets le bien trouvé de l'historiette; quant à sa vérité, je me permets de rester dans le doute.
Les symptômes appréciables ne montrent pas M. Meissonier fuyant ce qui peut rappeler sa brièveté.
N'a-t-il pas cultivé exclusivement les tableaux de dimensions lilliputiennes?
Et la galerie qu'il a choisie un jour pour y exposer son œuvre n'est-elle pas celle de M. Georges... Petit?
C'est, du reste, un point d'histoire d'un médiocre intérêt.
Passons au détail, et regardons bien notre modèle. Il vaut la peine qu'on l'étudié.
Les rapins ont surnommé M. Meissonier le Fleure, en réminiscence des allégories ample-
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ment velues qui personnifient un peu partout les cours d'eau.
De fait, il fait penser à Boileau décrivant le Rhin et aux statues des Tuileries.
Longue barbe qui n'est pas limoneuse, à la vérité, mais qui tombe en large nappe sur sa large poitrine.
Cette barbe tient si vaste place qu'elle cache la moitié du visage et la moitié de l'homme d'un même coup.
Heureusement, ce qui reste est la dominante d'une figure.
D'abord un front très développé qu'encadre une chevelure drue, grise et taillée en brosse.
Puis deux yeux d'une expression très spéciale.
Cette spécialité consiste surtout à n'avoir pas d'accent dominant. Leur langage varie à chaque regard, pour ainsi dire.
Ils sont bienveillants un moment; ils durcissent tout à coup.
Ils riaient à l'instant; ils deviennent tristes.
Ils sont tour à tour préoccupés et indifférents, méfiants ei insouciants, chauds et froids.
Est-ce que je sais.^
Cette mobilité surprend beaucoup un observa-
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teur. Faut-il y voir le reflet d'un caractère aussi complexe que mobile?
Peut-être.
M. Meissonier paraît être plein de contrastes.
La mâchoire solide, le nez qui s'arque très résolument, disent volonté. Et, en effet, il poursuit un but avec opiniâtreté. Il a une confiance en lui que d'aucuns ont taxée d'orgueil, mais parfois il se démontera d'un rien.
Il aime l'argent et il le jettera ensuite par la croisée.
Ainsi du reste.
L'artiste a gagné des millions : en est-il plus riche } Si demain on exigeait une liquidation instantanée, l'actif ne dépasserait probablement pas le passif.
Qui sait si ce ne serait pas le contraire?
Mais, en prenant le temps de vendre toutes les merveilles que recèlent ses cartons, il aurait de quoi se refaire une véritable richesse.
Dernière opposition : Meissonier est à la fois homme d'intérieur et homme d'apparat. Il aime le galon. 11 a cavalcade en uniforme.
On l'a même vu dans les couloirs d'un théâtre, chaussé de bottes à l'écuyère, dont l'explication
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ne vient pas à Tesprit, même après une recherche patiente.
Mais, d'autre part, il se plait dans le silence de l'atelier ou dans la solitude de la campagne.
Avais-je tort de dire : tempérament complexe >
Pour ce qui est de la valeur artistique, je me récuse.
Il faudrait un critique pour juger l'œuvre.
Je ne suis, moi, qu'un chercheur de ressemblances.