‹ Boutique de platresChapitre 14 sur 33 · EDOUARD DENTU · texte numérisé non relu

EDOUARD DENTU

La mort, infatigable, frappe avec des caprices déroutants, où elle semble mettre comme une coquetterie de cruauté.

Qui, par exemple, aurait pu supposer qu'elle s'attaquerait si brutalement à ce bien vivant dont tout l'aspect respirait la sérénité heureuse et le plaisir de vivre?

Paris entier connaissait celte large figure, au bon sourire, bien épanoui, au-dessus d'un double menton et au-dessous d'une noire moustache.

Dans ce visage bien plein, une paire d'yeux d'un vif éclat.

Un front intelligent. Une chevelure portée longue, à la mode d'autrefois.

Comme signe particulier, Dentu avait son obésité légendaire.

Fut-elle un effet, fut-elle une cause ?

On pourrait, avec quelque vérité, soutenir ces deux thèses.

C'est parce que Dentu ne marchait jamais qu'il engraissait toujours. C'est parce qu'il engraissait toujours qu'il ne marchait jamais.

Comment sortir de ce cercle fatal?

D'ailleurs l'amour du travail et la paresse collaboraient à sa séquestration volontaire.

La paresse physique, qui lui rendait l'exercice pénible; l'amour du travail, qui lui faisait aimer sa tâche quotidienne, son bout de table dans le petit bureau de la galerie d'Orléans, sa chaise où il demeurait assis durant de longues heures, tantôt causant avec les auteurs, tantôt conférant avec leurs œuvres.

L'existence qu'il menait était funeste. Un moins robuste y aurait succombé à bref délai.

Ses amis avaient beau lui conseiller de se donner un repos nécessaire, de prendre sa part du droit à l'air, qui est le premier des droits de l'homme, il résistait, cloué là-bas par la force (le T'habitude.

Edouard Dentii. i^5

C'est qu'il avait, dans ce modeste recoin, de si cordiales relations ! C'est que de si sincères amitiés y venaient à lui ! C'est qu'il y défilait de si attrayantes causeries I

Et puis il adorait son métier. Ce qui explique pourquoi il y réussit brillamment, conquérant à la peine une belle et méritée fortune.

Cette fortune l'avait laissé simple et ennemi du faste. Pas de poudre aux yeux ! Il serait tombé plutôt dans l'extrême contraire.

Il s'en venait de Passy, comme un employé à trois mille francs, dans l'omnibus quotidien. Il s'en retournait de même.

L'été, un peu de villégiature — mais de villégiature inquiète : car le souci des affaires montait en wagon avec lui et le suivait sous les ombrages de son parc.

Ainsi ce qui nous fait vivre nous fait aussi mourir presque tous!

Dentu, du moins, n'est pas mort tout entier. Il a laissé son nom sur des milliers d'œuvres, semées aux quatre coins du monde, et sa mémoire très profondément gravée au cœur de ses amis.

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