RAYMOND DESLANDES
Un écrivain que vous connaîtriez de nom n'eût-il à son actif que le succès de bon aloi remporté par Antoinette Rigaud.
Reste à vous apprendre maintenant ce qu'est l'auteur fêté de cette pièce à la fois saine et attachante.
Le voici qui s'avance sur le boulevard. Car c'est un boulevardier, un boulevardier endurci. Inutile de regarder. Je gage, sans avoir vu, qu'il a à la bouche un énorme cigare.
Raymond Dcslandes, en effet, fume tout le jour, excepté à l'heure des répétitions. Encore s'absente-t-il pour « en griller une » entre chaque acte. Lt la nuit, je parierais bien qu'il se re-
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lève pour dire deux mots à sa boîte de purs havanes.
Je vous le dénonce, messieurs de la Société contre l'abus du tabac. Mais c'est un sujet dont vous aurez du mal à tirer parti pour les nécessités de votre cause. Ce n'est pas le cas d'essayer de prouver que le tabac abêtit.
Les bravos du public couvriraient votre démonstration malencontreuse.
Voilà donc notre modèle qui chemine.
Attention !
L'aspect général a quelque chose de militaire.
La moustache à l'ordonnance, la tenue, la décoration... On dirait un colonel du Gymnase.
C'est le général du Vaudeville.
Figure ovale, comme disaient les passeports. L'œil gai et bon enfant, malgré des sourcils noirs qui auraient le droit de le durcir.
Calvitie selon la formule ordinaire. Ce qui reste de cheveux, coupé court.
J'allais oublier un signe particulier : le teint bistré, qui permettrait presque à Raymond Deslandes de se faire passer pour un Andalous ou
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pour un Tunisien, s'il ne tenait par-dessus tout à être un Parisien parisiennant.
Comme passé, des années de littérature militante. A signé de très jolies p'itCQS, Antoinette Rigaud à part.
Doit diriger le Vaudeville depuis dix ans environ, Je n'ai pas le temps de vérifier les dates.
A gardé dans ses fonctions une bienveillance confraternelle. A su aussi n'y jamais compromettre sa dignité d'homme de lettres.
Rien du barnum. Rien absolument.
Ce n'est pas lui que vous verrez harceler les journaux de petits papiers asticotants, exécuter sur la guitare de la réclame des variations de chaque jour, prendre prétexte du plus léger incident pour rappeler que la maison est au coin de la chaussée d'Antin, que la prodigieuse comédie de l'immortel Trois-Étoiles se joue au fameux théâtre qu'il dirige, lui Deslandes, incomparable imprésario.
Sa devise est : « Fais ce que dois, advienne que pourra. »
Il a l'horreur du boniment.
Peut-être même pousse-t-il cette horreur à l'excès, étant donné le temps où nous vivons.
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Faut de la simplicité, pas trop n'en faut.
Avec Raymond Deslandes, cela va parfois jusqu'à l'abus. Il lui est arrivé de laisser un succès tourner court chez lui, faute d'avoir donné par la publicité le coup de fouet nécessaire.
Mais ne vaut-il pas mieux pécher par ce trop peu que par le trop, comme le font certains lasseurs de public )
D'ailleurs, on ne se refait pas.
Ne lui demandez jamais d'être un Gaudissart dramatique.
Son tempérament s'y oppose.
Un écrivain qui s'établit directeur, c'est toujours une délicate épreuve. Comment se poserat-il avec les confrères de la veille, devenus les justiciables du lendemain }
Raymond Deslandes a subi cette épreuve à souhait.
La droiture, allez, est encore la plus habile des habiletés!
Avec lui, pas de chausses-trappes à redouter. Pas de coups de Jarnac à prévoir.
Ce qu'il dit est dit.
Il sait avoir la netteté des refus, sans se départir de la courtoisie.
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Un écouteur très consciencieux.
Ce n'est pas lui qui, à l'instar de certains sociétaires de celte Comédie-Française où il a triomphé, s'endormirait pendant une lecture, sous prétexte que le sommeil est une opinion littéraire.
Lo'^squ'il doit subir un manuscrit, il s'installe dans son fauteuil, qui n'a de la majesté directoriale que juste l'indispensable.
Il allume — cela va sans dire — le cigare inamovible... et il se cantonne dans l'impassibilité.
De temps à autre seulement, un petit huml hum I
Si les hum ! hum ! — oh! rien en apparence, un tic du gosier — si les hum! huml se multiplient, mauvais augure.
Ce sont les arêtes qui ne passent pas. Je veux dire : les défauts de la pièce, qui l'agacent en dedans.
Si les hum ! hum ! se raréfient, bon augure !
Lorsqu'un acte est achevé, la débâcle des objections commence.
— Mon cher... ou mes enfants... ou monsieur (selon le degré de familiarité), c'est très bien...
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Toujours cet exorde.
- Puis :
— Seulement...
Et la débâcle des objections.
Mais si amicalement présentées, qu'il est impossible de se gendarmer.
C'est là, croyons-nous, de la sage et efficace autorité. Les despotes, au théâtre, régnent, mais gouvernent moinsque les autres.
Raymond Deslandes a trouvé moyen d'être gouvernemental en restant affectueux.
Sapristi ! un secret qu'il devrait bien repasser à nos politiciens.