‹ Boutique de platresChapitre 17 sur 33 · REGNIER · texte numérisé non relu

REGNIER

C'était au bois de Boulogne.

Je suivais une des allées ignorées delà foule. Une voiture, qui comme moi sans doute cherchait la solitude, s'avançait au pas.

Machinalement, mon regard scruta l'intérieur de la voiture.

Un vieillard y était assis, presque étendu, tant sa pose semblait affaissée. Une dame l'accompagnait, veillant sur lui avec une tendre sollicitude.

Ce vieillard, au teint pâli, aux traits grimés par la souffrance, croisa ses yeux avec les miens. Nous fîmes tous deux ce mouvement qui voulait dire :

i66 Boutique de plâtres.

— Mais je connais...

La voiture était passée déjà, quand mon souvenir, se précisant, s'écria :

— C'est Régnier !

C'était lui, en effet.

Ne le sachant pas malade, j'avais été surpris d'abord par cette apparition qui soudain me montrait un valétudinaire au lieu du septuagénaire robusteet alerte à qui j'avais, peu de temps auparavant, serré la main.

Je ne sais si vous l'avez observé, mais l'approche de la fin met sur un visage une empreinte à laquelle on ne se trompe pas. C'est comme le bon à mourir.

Cette empreinte m'était apparue sur les traits de Régnier. Évidemment il courait à un dénouement fatal. Pourtant je ne l'aurais pas cru si prochain. Je n'aurais pas cru que le lendemain même le mélancolique promeneur du Bois s'éteindrait dans un spasme suprême.

Hélas! il était déjà depuis longtemps perdu pour l'art. Quoique sollicité de toute part, il avait résisté à toutes les instances, ayant la noble coquetterie de rester sur ses victoires.

Cependant il n'avait pu se détacher tout en-

Régnier. i6j

tier de ce théâtre qu'il avait tant aimé et où on l'avait tant aimé. Il était entré à l'Opéra comme directeur des études. Il exerçait là une sorte de royauté in partibus, de suprématie honoraire, qui lui permettait de se croire encore mêlé au grand mouvement artistique du siècle, sur lequel son talent avait jeté un si vif éclat.

Ce talent, je ne l'ai pas vu dans sa pleine expansion, dans sa capiteuse verdeur. Je n'en ai connu que la maturité déjà un peu déclinante. Mais c'était assez pour qu'on devinât le reste.

Il y avait en Régnier un incomparable tempérament, une verve vibrante qui remuait profondément le parterre. Cette fougue était tempérée par une science de composition profonde, toujours maîtresse d'elle-même.

Et quelle voix puissante, de cette sonorité spéciale qui troue une salle ! Avec quelle âpreté elle lançait le sarcasme, comme un arc bien tondu lance la llcche !

Le masque était aussi très particulier d'accent. La physionomie s'effilait avec des finesses de renard. L'œil, que j'avais retrouvé atone et comme dépoli, avait; au bon temps, un flamboiement

i68 Boutique de plâtres.

étrange ; il rayonnait d'intelligence malicieuse ; il pétillait d'ironie.

Celui-là avait été vraiment créé pour jouer les satiriques.

Jusqu'à sa façon de serrer par moment les dents, qui donnait à sa diction quelque chose de sifflant et de personnel. Comme le cinglement d'un coup de cravache.

Parfois il nasillait, mais c'était encore une manière de pimenter la tirade.

Il était sous ce rapport, à la scène, ce que le père Dufaure était à la tribune.

Je ne redirai pas les étapes de cette vie si bien employée, toutes les créations de cette carrière si digne et si pleine. Ce serait faire injure à notre temps, qui en a gardé la mémoire avec une affectueuse reconnaissance.

Mais ce qu'on ne saurait trop célébrer, c'est la générosité de ce caractère, c'est l'irréprochable tenue de cette existence donnée tout entière au public.

Quand on pense qu'il y a des comédiens comme Régnier, et qu'on a hésité longtemps avant de savoir si l'on pouvait décorer un comédien !

Régnier. i6g

Encore n'obtint-il la croix que le jour où il prit sa retraite, alors qu'on enrubanne sans broncher un tas de médiocrités politiques, d'intrigants en tous genres.

Quelle singulière justice distributive que la nôtre !

Régnier n'avait pas été seulement artiste hors ligne. Il fut aussi un professeur de haut conseil, dont l'enseignement nous a valu plus d'un élève devenu maître à son tour.

11 y avait, déplus, en lui un lettré délicat.

Avec notre ami Louis Leroy, il donna au Gymnase une comédie de première valeur, le Chemin retrouvé, qu'on fera bien de reprendre un jour, ne fût-ce que pour rendre hommage à celui qui n'est plus. Il fit jouer, aux Français, une Joconde avec Paul Foucher.

Enfin on ne doit pas oublier que c'est à l'active ténacité de Régnier, membre influent de l'Association dos artistes, qu'est due l'érection du monument de Molière.

La gloire du comédien est une des plus fugitives qu'il y ait en ce monde. Mais cette gloire devient durable quand, comme pour Régnier elle se survit et par toute une génération d'ar-

j'jo Boutique de plâtres.

tistes, et par des œuvres qui ne sont pas oubliées.

Un dernier trait. On doit d'autant moins l'omettre que, dans le monde du théâtre, c'est une vertu exceptionnelle. Régnier fut un modeste. -

Non' pas un modeste hypocrite comme il y en a tant. Il avait conscience de sa valeur, mais en même temps il avait toujours cette honorable inquiétude de l'artiste ea éveil qui ne veut pas décroître.

Pour tout dire d'un mot : une vie modèle.

On demande des imitateurs.

Page 1