‹ Boutique de platresChapitre 3 sur 33 · HENRI MEILHAC · texte numérisé non relu

HENRI MEILHAC

Surnommé, à un certain moment, Meilhac- Partout.

On a rarement vu et même on n'a peut-être vu jamais un auteur joué à la fois sur cinq scènes parisiennes.

Telle fut naguère la situation — elle n'avait rien de désastreux — du modèle que je vais avoir l'honneur de faire poser devant vous.

11 est entendu que je le prends à la minute où nous parlons. Le rétrospectif n'est pas mon fait.

D'autres ont assez dit ce que M. Meilhac a été.

Contentons-nous de ce qu'il est.

Si je vois juste, un type tout en boule.

La tête est ronde, les épaules s'arrondissent, l'abdomen aussi. Tout en boule, je le répète.

L'embonpoint d'automne est arrivé. Mais il y a des compensations ; car la fortune, elle aussi, s'est arrondie.

C'est justice, du reste, avec un travailleur aussi opiniâtre. J'apprécierai tout a l'heure la qualité du travail. La quantité seule suffirait à justifier la récompense apportée par les années.

Cet acharnement à la besogne n'est certes pas étranger à l'épaississement que nous constatons. A vivre toujours courbé sur un bureau, la plume à la main, pour aller ensuite s'asseoir dans quelque stalle de théâtre, comment ne finirait-on pas par engraisser?

Surtout quand on a une sainte horreur de la marche. Et c'est le cas.

Meilhac ne se promène guère qu'autour de son billard. Par exemple, il s'y promène avec passion, plus fier d'un carambolage réussi que delà meilleure de ses pièces.

Je suis sûr que dans le silence des nuits, à l'heure des rêves vagues, il lui arrive parfois de se murmurer :

— Ah! si j'étais Vignaux!

Ilewi Meilhac. 2r

En dehors de ces voyages en chambre, sa plus longue marche consiste, je crois bien, à aller au café Durand, où il ciéjeune volontiers, et aux Folies-Bergère, dont il est un habitué fidèle jusqu'à la manie.

Je comprends cela, du reste. Quand le cerveau a besoin de se reposer, on ne peut pas choisir un spectacle qui laisse l'imagination plus tranquille.

Mais je m'aperçois que j'ai planté là mon portrait. Reprenons.

Meilhac est le Parisien le plus parisiennant qui ait jamais usé ses talons de bottines sur l'asphalte.

C'est surtout un Parisien en dedans.

Pas d'expansion. Le caractère est comme replié sur lui-même. Indice d'une observation toujours en éveil et qui sans cesse emmagasine.

Ne nous en plaignons pas. C'est pour nous qu'il fait des provisions, quand son petit œil investigateur regarde tout autour de lui.

Très particulier, ce petit œil-là; très typique. Il ne va pas jusqu'à la méliance, mais on sent qu'il est sur ses gardes contre les familiarités des importuns.

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11 dit tout net aux gens :

— Vous savez! nous ne nous lions pas avec tout le monde, et nous professons une aversion spéciale pour les imbéciles.

L'inventeur de métaphores incohérentes qui a trouvé Vétoile en herbe et tant d'autres choses prodigieuses déclarerait que c'est un œil qui ne se laisse pas manger dans la main.

Il a bien raison, surtout quand on est comme Meilhac exposé à toutes les camaraderies de rencontre, qui vous taperaient volontiers sur le ventre pour se poser devant la galerie.

Ce regard personnel donne à la physionomie une vague expression d'inquiétude lassée. On sent aussi l'homme qui a vécu la vie nocturne des coulisses à la coloration pâle des joues.

Une petite moustache noire surmonte une bouche qui n'a pas l'air de faire ti du plaisir.

Un passeport dirait : menton rond, figure pleine. Je vous ai prévenus.

Il en résulte un ensemble qui ne parle pas à l'indifférent et au superficiel. Mais celui qui sait pénétrer plus avant ne s'y trompera jamais et y reconnaîtra l'usage assidu de la pensée.

Bien que tout lui ait réussi, Meilhac n'est pas

Henri Meilhac. 2 3

précisément un Philinte. Il pencherait plutôt du côté d'Alceste.

Comment en serait-il autrement, quand on excelle à découvrir les ridicules et les travers de son temps ?

C'est d'ailleurs le grand mérite de Técrivain. Il est contemporain comme pas un. Ses œuvres donneront la note de l'époque. Il a raffiné la bouffonnerie avec un art que n'a copié personne. Il a ciselé des comédies que l'on conservera dans cet écrin qui s'appelle le répertoire.

Son esprit est dix-neuvième siècle par excellence.

On trouvera d'autres formules. Celle-ci restera quand même intéressante à étudier, comme par exemple pour le siècle précédent la formule de Marivaux.

Il manquera certainement quelque chose au bruit de Paris le jour où Meilhac se taira. L'orchestre aura perdu un de ses plus éminents solistes.

Soliste n'est peut-êtte pas absolument le mot juste, puisque ce fantaisiste a travaillé le plus souvent en collaboration. Mais je me ferais fort, dans toutes ses pièces qui portent plusieurs

signatures, d'opérer le départ et de dire à coup sûr :

— Ceci est du Meilhac !

Voilà un éloge qui n'est pas banal et que bien peu justifieraient. Car, pour le justifier, il ne suffit pas d'avoir en soi quelque chose, il faut avoir quelqu'un.

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