DE FALLOUX
Je crois que pour définir d'un mot la carrière et la personnalité de M. de Falloux, l'argot contemporain fournit un terme qu'il faudrait inventer, s'il n'existait pas :
Ce fut un grand raté.
Grand par les ambitions, grand par l'avortement, grand de corps.
A l'heure de sa puissance éphémère, quand il trônait au ministère et à la Chambre, c'était un long personnage aux longues phrases, au long nez, aux longs pieds, aux longs regards. Tout en long.
Ironie du destin ! Il n'y eut de court que son succès.
ig8 Boutique de plâtres.
Comme orateur, c'était le melliflue des Latins. Mais ne pas s'y tromper : ce doux était perfide.
Du sirop de vinaigre.
M. de Falloux avait commencépar faire risette à la République, en homme qui connaît ses classiques et qui a lu ce vers :
J'embrasse mon rival, mais c'est pour rétouffer.
Il ne s'attendait pas alors à mourir du même coup qui tuerait le régime républicain.
Ministre de Bonaparte, il ne prévoyait pas que le bonapartisme le proscrirait.
Il y eut des bizarreries spéciales dans cette existence décousue, désorientée, déséquilibrée.
Cela tient peut-être à ce que M. de Falloux n'eut jamais de convictions nettes. En tout, il fut l'homme des compromis interlopes, des petites manœuvres, des combinaisons équivoques.
Il était dévot jusqu'au fanatisme, et il ne voulait pas avoir l'air d'un fanatique.
Il était royaliste jusqu'à l'énerguménat, et il ne voulait pas avoir l'air d'un énergumène.
L'homme-sirop ! vous ai-je dit.
Il en résulte que, quand ce sac de bonbons
De Falloiix. icjcj
vint se heurter contre ce panier aux ordures qui s'appelait Veuillot, le sac de bonbons fut éventrc.
M. de Falloux fut maladroit pour avoir voulu être trop habile. C'est un cas fréquent en ce monde, principalement chez les hommes de sacristie.
Au fond, il avait raison quand il sentait que la France ne supporterait jamais l'ultramontanisme à outrance.
Il avait raison encore lorsqu'il comprenait que jamais la royauté ne ferait accepter son drapeau blanc.
Mais les autres n'avaient pas tort de vouloir s'en tenir aux extrêmes, puisqu'ils avaient la certitude que toutes les concessions du monde ne ressusciteraient pas la monarchie.
M. le comte de Chambord, qui se sentait impossible, se disait :
— A quoi bon céder quelque chose?
Et il se figeait dans ses résistances.
M. de Falloux, qui avait une envie folle de redevenir ministre, aurait voulu pousser à toutes les capitulations pour hâter ce résultat.
Le moraliste a dit :
— On croit toujours à ce qu'on désire.
M. de Falloux crut-il à autre chose? Sa dévotion était-elle sincère, ou faisait-elle simplement partie de sa posture politique?
N'ayant pas la double vue pour lire dans les cœurs, je pose le point d'interrogation et je passe.
Il avait d'ailleurs des étroitesses d'esprit qui permettent toutes les suppositions à ce sujet.
Comme littérateur, M. de Falloux fut un très médiocre, bien qu'il eût de la culture.
Ses livres ont tout juste assez de bagout académique pour justifier son entrée à l'Institut. Mais il fallait, en vérité, qu'il fût bien pauvre d'imagination et de ressources pour se cramponner, comme il le fit, à la jupe de l'insupportable W^^ Sw^etchine.
Ne s'apcrcevait-il donc pas que ces perpétuelles Swetchinoiseries faisaient de lui un sinistre?
Quelques-uns — parmi les naïfs — ont pris au sérieux le talent de M. de Falloux.
Longtemps encore il y aura des gens qui répéteront en hochant la tête :
— Ah! si les événements ne l'avaient pas desservi, vous auriez vu ce qu'il aurait fait.
Mais précisément, quand on est un homme po-
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litique, on se sert des événements et l'on n'est pas desservi par eux.
Si M. de Falloux resta le... dos par terre, c'est qu'il s'était fort sottement mis entre deux selles.
Il demanda des consolations à l'élevage des bestiaux et fut, à diverses reprises, premier prix de porc.
Je doute que ces lauriers de charcuterie et de boucherie aient suffisamment adouci les amertumes de sa retraite involontaire. Dans tous les cas, le chagrin ne l'a pas tué, puisqu'il est mort à soixante-quatorze ans d'une fluxion de poitrine.
Probablement le goût d'intrigue qu'il avait trouvait une satisfaction dérivative dans les petites manigances auxquelles il se livrait à propos des élections académiques.
C'est un Guignol comme un autre. Et comme M. de Falloux aimait avant tout à tenir les ficelles des pantins, sa manie était flattée jusqu'à un certain point.
Un homme, en somme, qui a été funeste avec sa loi de 1850, mais de qui il ne restera rien.
Grand raté! C'est par là que j'ai commencé l'épitaphe, c'est par là que je la termine.