‹ Boutique de platresChapitre 22 sur 33 · LE GENERAL CHANZY · texte numérisé non relu

LE GENERAL CHANZY

On n'a pas oublié quelle fête ce fut, au Mans, le jour de l'inauguration de sa statue.

Fcte patriotique, mais fête triste.

Car, au milieu des pompes officielles, chacun songeait que le destin avait été cruel pour nous en faisant mourir si tôt un des rares homm.es de guerre en qui l'opinion eût quelque confiance.

La rhétorique solennelle a fait sa besogne et célébré le général Chanzy avec des formules de cimetière.

Je crois qu'il a valu mieux que cela. L'homme supportait qu'on le reproduisît en déshabillé.

Car ce n'était pas seulement un général d'apparat. Les galons ôtés, il restait quelque chose.

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Nous n'avons pas à rabâcher Thistoire. Constatons seulement qu'avant même d'être mis à répreuve, Chanzy avait une recommandation qui plaidait en sa faveur.

L'Empire l'avait tenu à l'écart. Ce qui prouve qu'on avait flairé en lui un indépendant.

Il fallut les nécessités de l'angoisse suprême pour qu'on allât chercher ce méritant là-bas, en Afrique, oi^i on l'avait enterré.

En effet, l'indépendance était l'essence même de ce caractère qui n'aurait jamais su flagorner selon les formules des Tuileries.

Et entendons-nous bien : il ne s'agit pas de cette indépendance fanfaronne qui cherche le tapage, qui ameute les passants, qui joue de la trompette.

Jamais Chanzy n'avait affiché son libéralisme ni demandé une réclame à quelque épisode retentissant.

. La France l'appela à son secours. Il vint, toujours simple. 11 fit de son mieux, puis voulut s'effacer.

Mais nous vivons dans un temps où la politique empoigne, de gré ou de force, toute célébrité au collet.

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Il ne put échapper à rempoignement.

Il n'en fut jamais autrement charmé.

S'il avait consulté ses goûts, ainsi qu'il nous le disait lui-même un jour que nous causions avec lui, il serait resté soldat, rien que soldat.

Comme il avait raison 1

Quand on est Chanzy, est-ce qu'on a besoin de devenir sénateur } C'est aspirer à descendre.

iMais il y a des embuscades auxquelles on n'échappe pas de nos jours.

Exemples : Lesseps à l'Académie, Chanzy au Sénat.

Beaucoup de gens rêvaient d'aller plus loin avec lui. Il était sur la liste des Présidents possibles.

Aussi, à ce point de vue, tous les partis s'occupaient-ils beaucoup de le guetter. Tous le craignaient.

L'intransigeance redoutait son épée, un jour de répression étant venu. Elle n'avait pas tort.

Les monarchistes se défiaient, tout en espérant qu'il jouerait les Monk à leur profit. Les monarchistes se trompaient.

Élu président, Chanzy aurait dit : « J'y suis, j'y reste, » pendant tout le temps légal.

Et il y serait resté, d'abord parce qu'il était

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incapable de trahison, puis parce qu'il avait son ambition comme les autres.

Ambition calme et contenue. Ce tempérament se possédait admirablement.

Tout était placidité à la surface-.

Parfois même, Chanzy paraissait éteint. L'œil, d'un gris bleu, était poudreux, pour ainsi dire. La tête se penchait, comme trop lourde à porter. L'allure martiale ne se trouvait que si une conversation où la patrie fût en cause venait réveiller brusquement le chef illustre.

Mais alors, comme on voyait que sous cette cendre le feu couvait encore !

Son vrai titre de gloire, à celui-là, fut d'avoir ' toujours pensé à la patrie avant tout.

Il n'était pas dans les don Quichotte qui braillaient la revanche au lendemain de 187 1. Il avait combattu de trop près nos ennemis pour se payer et nous payer de ces sornettes.

Mais il comptait vivre assez longtemps pour voir la France se relever et pour l'y aider de tout son dévouement.

Il n'en devait pas être ainsi.

Cette lassitude, dont je signalais les traces tout à l'heure, s'accentua vite.

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La dernière fois que je rencontrai Chanzy, ce fut à dîner chez Arsène Houssaye. Il resta silencieux et affaissé pendant tout le repas.

Son teint couperose, sa prunelle injectée, et aussi ce mutisme replié sur lui-même, m'indiquèrent que la congestion cérébrale rôdait aux alentours.

Et je partis en pensant :

— Homme et tâche finis.

Je n'aurais pas supposé, cependant, que la fin de l'un et de l'autre fût si proche.

Deux mois après, le cerveau se lézardait. Puis bientôt ce fut l'écroulement général. . .

Il ne faut rien exagérer.

Les discours à flafla ont pu parler du génie de Chanzy. C'est un pavé de l'ours qu'ils ont jeté sur sa tombe.

Il n'y eut jamais de génie dans cet homme de talent, d^énergie et de cœur.

Mais il me semble que le trio que je signale suffît à perpétuer une mémoire, quand à cela s'ajoutent un désintéressement vrai et une sincérité inattaquable.

Jamais Chanzy ne fut général à panache. Mais

nous en avons trop de généraux à panache. Félicitons-le de n'en avoir pas accru le nombre et d'avoir fait son devoir avec cette simplicité qui est la véritable grandeur.

Je nous en souhaite, des Chanzy!

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