JULES CLARETIE
JULES claretip:
Un fort travailleur devant l'Éternel.
Certains avortés, dont l'impuissance stérile accouche à grand'peine d'un article ou d'une nouvelle toutes les années bissextiles, riront de ce compliment préalable.
Tant pis pour eux 1
Et je répète — avec félicitations sincères — un fort travailleur devant l'Éternel.
Jules Claretie est de ceux qui ne se reposent d'une tâche que par une autre tâche.
La diversité du labeur, voilà leur seule récréation.
C'est par la chronique qu'il a fait sa percée dans le monde littéraire. Dame ! il y a quelque
temps de cela. Les années passent si rapidement qu'on en a bien vite laissé une vingtaine en arrière !
Un matin dans le Gaulois^ premier du nom, et dans quelques feuilles hebdomadaires, parut ce nom ignoré, mais qui disait quelque chose à l'œil : Claretie.
Claretie... Clarté... Clairet... Cela évoquait à la fois des idées de prose nette et piquante.
Promesses bien tenues, d'ailleurs, par le courriériste alerte et sans fatras.
Les étapes parcouruespar Jules Claretie, vous les savez aussi bien que moi. Vous savez comment de la chronique il n'a fait qu'un bond dans le roman. Comment, du roman, il s'est élancé sur la scène.
Les œuvres de l'écrivain sont trop connues pour que la baguette de Curtius y découvre de l'inédit. A quoi bon, d'ailleurs, chercher, du moment où l'homme de lettres a cessé, ou du moins s'est effacé, pour faire place à l'administrateur?
Prenons l'ébauchoir.
Voilà une tête qui, tout de suite, vous dit
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quelque chose. Elle vous dit même beaucoup de choses.
L'aspect général et de première vue a je ne sais quoi de frêle et de timide. Le teint est pâle. Le front commence à se dégarnir. L'œil, qui prend, au feu de la conversation, des pétillements soudains, se laisse volontiers aller à une langueur pensive.
Le nez, qu'un portraitiste peu soucieux de la ressemblance garantie a qualifié de droit et fin ^ peut, si l'on veut, répondre à la seconde partie du signalement.
Mais la vérité me force à constater que, par suite d'une inflexion bizarre, il n'a jamais suivi le plus court chemin de l'arcade sourcilière à la bouche, que surmonte une moustache restée juvénile.
La barbe, brune, est clairsemée sur les joues. Elle devient dense autour du m.enton, qu'elle enveloppe un peu à l'américaine.
Mais dessous on sent bien tout de même de solides attaches très caractéristiques et qui disent : volonté; qui, au besoin même, diraient ; ténacité.
Ceux qui ont pu être tentés de prendre le nou-
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vel administrateur delà Comédie-Française pour un malléable n'ont pas tardé à s'apercevoir que je ne me trompe pas comme physionomiste.
Claretie avait déjà prouvé, d'ailleurs, que sa fragilité n'est qu'apparente.
Il avait résisté à un labeur qui aurait tué dix colosses.
Il s'est montré résolu à continuer ses preuves dans les fonctions actuelles.
Se fatiguer différemment, voilà, je l'ai dit, sa façon de se reposer. Son* tempérament nerveux n'en comporte pas d'autre.
Il a dû faire ses adieux à ses lecteurs du Temps. Il ne savait pas lui-même, j'en suis sûr, ce que cette séparation-là lui coûterait.
C'est un métier-crampon que le journalisme. . Et plus d'une fois Claretie s'est surpris, je gage, à esquisser machinalement, sur une des belles feuilles de papier à en-tête autoritaire qui garnissent la table de Monsieur l Administrateur, un bout de chronique involontaire.
Dans tous les cas, de même que l'officier suspend son épée à son chevet, prêt à la reprendre au premier appel, de même Claretie a toujours
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SOUS la main sa vieille arme de combat, qu'il pourrait ressaisir le jour où, par aventure, il aurait assez des tribulations et des tiraillements que lui réserve peut-être l'avenir.
Mais écartons ces présages assombris. L'accueil dont il a été l'objet prouve que Claretie est un bien méritant. Dans notre monde on refuse trop souvent aux gens les éloges dont ils sont dignes. Pour avoir l'unanimité de ces éloges-là, il faut les avoir dix fois justifiés.
Ce qui nous a réjoui le plus pour le nouveau fonctionnaire, c'est qu'on a pris soin de bien séparer sa cause de celle des sociétaires sur lesquels il s'est vu appelé à exercer une autorité indispensable.
Lorsque l'administrateur était un participant, l'intérêt personnel pouvait primer l'intérêt artistique. Oh ! mon Dieu, sans qu'il s'en aperçût, — par pur entraînement humain. Et alors il avait bien plutôt souci des belles recettes que des belles œuvres. Et alors l'autel courait risque de «devenir comptoir.
Sans compter que MM. les comédiens étaient ainsi en droit de répondre aux critiques ou aux injonctions de leur supérieur hiérarchique par
cette apostrophe, renouvelée d'un mot connu :
— Qui vous fait riche f>
Personne ne saurait lancer cette riposte à Jules Claretie. Il a été fait indépendant par le décret qui lui alloue un traitement fixe.
Les questions d'argent ne se mêleront plus aux questions d'art. Claretie n'aura pas ainsi à craindre le blâme qui fut parfois adressé à M. Perrin.
Il a été mis en pleine possession de son autorité directoriale. Il peut vouloir, et tout démontre qu'il voudra.
Il est placé d'ailleurs dans les meilleures conditions par ses antécédents personnels. 11 a assez de compétence pour être du métier sans être de la boutique.
Qu'il travaille résolument à réaliser les souhaits que lui ont adressés à l'unisson amis et même ennemis.
De cette façon, il comblera de joie les amis et fera cruellement enrager les ennemis. Deux plaisirs dont, si je ne m'abuse, le plus grand doit être encore le dernier.