‹ Boutique de platresChapitre 24 sur 33 · LA ROUNAT · texte numérisé non relu

LA ROUNAT

Au moment où les directeurs actuels de l'Opéra étaient dans la fièvre de l'avènement, on annonça la mort d'un de leurs collègues en direction, qui, s'il avait été valide, aurait peut-être pris luimême la place occupée par MiM. Gailhard et Ritt.

On sait qu'en effet La Rounat avait été déjà le compétiteur de Vaucorbeil, lorsqu'il s'agit de la succession d'IIalanzier. Il est fort probable qu'il se serait remis sur les rangs, car son ambition était d'avoir un théâtre où l'on pût faire grand.

Mais déjà la maladie impitoyable le clouait sur le lit de douleur qu'il ne devait plus quitter.

Voilà la vie avec ses imprévus foudroyants ! La Rounat, las de l'inaction, rentre dans la mêlée. Il reprend possession de cette scène de rOdéon où il avait laissé de vivaces souvenirs d'une gestion exceptionnellement brillante. C'est comme une nouvelle carrière qui commence.... Non. La maladie, traîtreusement embusquée, va fondre sur lui à l'improviste !

Un jour — c'était pendant le grand hiver de 1880 — il sort de chez lui, gai, dispos, étonnant de verdeur et plein de projets. Son pied glisse sur la neige. Il tombe. Impossible de se relever. On l'emporte. Il avait un déboîtement du fémur. Labbé, l'éminent chirurgien, appelé en toute hâte, examine.

— Eh bien, docteur... ai-je quelque chose de cassé } interroge le patient.

— Non, mon cher... malheureusement, répond Labbé.

Ce malheureusement qui surprit fort le malade ne disait pourtant que trop vrai. Une fracture est presque toujours réparable. Les luxations de la cuisse amènent trop souvent l'atrophie, la carie — et des complications menaçantes.

La Rnimat. 22 J

Ce fut la marche suivie : La Rounat se releva boîteuv. Il lui fallait des béquilles. A force de soins on l'en délivra un moment, et deux cannes lui suffirent. Mais la jambe entière dépérissait bientôt.

Résultat : des mois de douleurs implacables et un lent épuisement. Celui qui fut torturé ainsi, victime d\in misérable accident, avait conservé par delà la soixantaine une vigueur et une jeunesse peu communes. A tel point que journellement, quand on lui parlait de Victor Borie, qui avait épousé sa fille et qui, lui, paraissait plus vieux que son âge, on disait à La Rounat :

— Monsieur votre beau-père...

La destinée a de ces ironies. Elle fait des promesses d'avenir pour se donner le plaisir cruel de ne pas les tenir.

La Rounat, dont la carrière fut passablement mouvementée, prouva que tout chemin mène à Rome. Pour arriver au sévère Odéon, il avait pris d'abord par le Luxembourg. On dirait que c'est la route, n'est-ce pas ) Mais attendez. Au Luxembourg, il était secrétaire de la commission du Travail. Il débutait ainsi — aux abords de la Révolution de 48 — par le socialisme militant.

Rien ne pouvait faire présager là un directeur de théâtre subventionné. Quand il eut assez du socialisme — ce qui ne fut pas long — il se retourna vers Tart dramatique.

Mais, cette fois encore, rien de classique dans ses tendances. C'est le vaudeville qui le séduisait. Il en écrivit plusieurs dont les titres seuls dénotent peu de souci de l'art austère.

L'un d'eux, par exemple, s'appelait Pulchriska et Léontino. On y trouvait ce fragment de dialogue mémorable que Grassot échangeait avec un des bouffes du Palais-Royal :

— Cette femme; par ses charmes suaves, rappelait Vénus en personne. . . Vous avez entendu parler de Vénus ?

— Parbleu ! Si je connais Vénus!,.. Ah! non... pardon. Je confondais avec un nommé Durand ! ,

C'est en 1856 que La Rounat remplaça Royer et Gustave Vaez à l'Odéon. Il y devait rester pendant onze ans, et son passage y fut signalé par une série de succès qui se suivirent sans se ressembler.

Il procédait en effet d'une façon tout éclectique, passant, selon le conseil de Boileau, du grave

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au doux, du plaisant au sévère. Il joua tour à tour les chefs de la jeune école poétique et les écrivains consacrés. Il allait du drame en vers à la comédie fantaisiste.

Le Testament de César Girodot ne l'effrayait pas avec ses outrances de gaieté. Et cette audace était récompensée par l'aubaine de deux cents représentations. Puis il s'adressait au cénacle des Batignolles, qui représentait alors la poésie du jour, et ouvrait la porte du sanctuaire à Charles Bataille, à Amédée Roland, à Du Boys, les triumvirs de l'ale.xandrin.

La jeunesse du quartier venait soutenir de ses bravos fervents ces inédits qui la représentaient. Beaux temps des Vacances du docteur et du Marchand malgré lui.

Hélas! ces fêtes devaient être, pour ceux qui en étaient les héros, des fêtes sans lendemain. Amédée Roland mourait phtisique bientôt après. Charles Bataille et Du Boys étaient pris à leur tour par la folie.

A La Rounat revint encore l'honneur de jouer le Marquis de Villemer, de George Sand, et la Contagion, d'Emile Augier.

Cette dernière œuvre déchaîna des tempêtes.

La politique échauffait les têtes. Les écoles, déjà peu sympathiques à l'Empire, avaient été encore surexcitées par la dévastation absurde qui mutila le Luxembourg en saccageant la Pépinière, de printanière mémoire.

Le soir de la première de la Contagion, on jura de se venger par une manifestation carabinée. Et quand l'impératrice arriva dans sa loge, il y eut des cris, des protestations véhémentes. L'affaire eut même son contre-coup dans la rue, où des étudiants gouailleurs se mirent à suivre un des lourds tonneaux d'une compagnie nocturne en agitant leurs chapeaux et en clamant : Vire r empereur !

Ces tapages, sur et contre lesquels La Rounat ne pouvait rien, lui furent imputés à mal. Peu de temps après, en mauvaise posture auprès du ministère, il fut forcé de donner sa démission.

Singulier enchaînement des effets et des causes.

Après le 4 Septembre, il entra dans le journalisme actif et fut critique théâtral au AVX'^' Siècle, Il en sortit pour reprendre sa plume d'auteur dramatique. Le succès ne vint pas II obtint une place de commissaire du gouvernement près les

Lti Ronnat.

théâtres subventionnes, place que bientôt il troqua contre un nouveau brevet de directeur de rOdéon.

Il était revenu avec de grands projets. J'ai dit comment la souffrance le paralysa.

L'homme était d'apparence énergique. Haute stature, taille restée svelte, figure d'un mâle accent. Le front se développait largement. L'œil brillait sous une arcarde de sourcils durs et noirs. Le nez, fortement busqué, se courbait sur une moustache militaire.

La parole était brève, presque impérative ; l'abord froid et réservé. Mais il y avait, sous ces dehors froids, une cordialité sincère dans les relations intimes, une conversation attrayante et cultivée.

Dame! il ne fallait pas heurter certains partis pris de cet esprit tenace. Sinon il luttait comme un beau diable, très enraciné qu'il était dans ses antipathies comme dans ses sympathies.

Mais je ne saurais, pour ma part, en faire un reproche à celui qui n'est plus. Cette ténacité contrastait heureusement avec la banalité molle des caractères courants.

EMILE PERRIX

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