‹ Boutique de platresChapitre 25 sur 33 · EMILE PERRIN · texte numérisé non relu

EMILE PERRIN

Autre directeur.

La sagesse des nations s'est crue fort avisée quand elle a dit : A chacun son métier. Beaumarchais s'est cru fort ironique quand il a fait lancer par un de ses personnages la boutade célèbre : 11 fallait un calculateur, ce fut un danseur qui l'obtint.

Et pourtant il arrive parfois dans la vie que l'événement inflige à ceci comme à cela d'éclatants démentis.

Un de ces démentis s'est appelé Emile Pcrrin.

C'était en 1848. La Révolution grondait, tournant toutes les têtes. Les théâtres sont forte-

ment secoués comme le reste. Les directeurs culbutent les uns sur les autres. A l'Opéra-Comique, une crise éclate.

— Qui mettre à la place de M. Basset? demande-t-onà Ledru-Rollin, alors ministre.

— Emile Perrin, répondit-il.

— Mais c'est un peintre et non un musicien, objectent les stupéfactions bureaucratiques.

J'ignore si Ledru-Rollin riposta par le fameux axiome \ « Les arts sont sœurs. ^) Toujours estil qu'Emile Perrin resta nommé et que, sans s'en douter lui-même, il en avait pour quarante ans environ de théâtre militant.

11 ne faudrait pas se hâter d'en tirer cette conclusion qu'on remplit surtout bien les fonctions auxquelles on n'est nullement préparé. Le cas de M. Perrin me paraît ne devoir pas être considéré comme une règle, mais comme une exception.

Plus d'une fois, d'ailleurs , l'influence de sa première vocation se fit fâcheusement sentir dans ses actes. L'ancien peintre se retrouvait dans l'importance exagérée que le directeur donnait aux choses décoratives, dans cette préoccupation excessive de la mise en scène qui trop sou-

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vent le poussa à sacrifier le fond à la forme, le nécessaire à l'accessoire.

Il n'en reste pas moins certain que Ledru- RoUin a eu ce jour-là un heureux hasard de la fourchcUe. Il ne faisait rien perdre à la peinture, car iM. Perrin y était médiocre. Il faisait gagner au théâtre un administrateur habile, sinon impeccable.

L'aspect de mon modèle était d'un autoritaire. Long, sec, l'expression du visage moins engageante que rébarbative, M. Perrin tout d'abord tenait plutôt à distance qu'il n'attirait.

Une irrégularité du regard donnait à la physionomie je ne sais quoi de dur et de troublant. Les lignes générales, qui allaient en s'amincissant, présageaient un tempérament volontaire et, au besoin, tyrannique.

Ceux qui ont vécu dans l'intimité de l'homme s'accordent à lui reconnaître de la sensibilité, de la tendresse, des délicatesses de cœur.

D'autre part, il se trouve, d'après les constatations des gens compétents, qu'au point de vue directorial cette rigidité apparente cacha plus d'une indécision, dissimula plus d'une concession.

M. Perrin se raidissait d'autant plus qu'il était plus porté à céder.

Il y avait dans sa nature plus de diplomatie que de rigidité.

A la Comédie Française, notamment, où la situation administrative est toujours si délicate, il louvoya toujours avec une prudence qu'on n'aurait pas soupçonnée, si l'on s'en était rapporté à l'extérieur.

S'il ne cassa pas, au cours de ce long consulat, c'est que souvent il sut plier avec àpropos devant les exigences des ministres — ou des sociétaires, parfois plus ministres encore.

Qu'on ne se méprenne pas. Cette souplesse n'excluait pas la ténacité.

M. Emile Perrin, quand il poursuivait un but, n'y renonçait pas aisément. Mais si la ligne droite lui paraissait trop hasardeuse, pour l'atteindre, il savait prendre la ligne courbe.

Lorsqu'il arriva à la Comédie-Française, la situation était prospère sans être éblouissante. Je parle au matériel.

M. Edouard Thierry, un lettré surfin, avait eu une gestion à la fois rehaussante au point de

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vue inlcllcctiiel et féconde au point de vue des recettes.

Son successeur sentit sans doute qu'il ne saurait lutter avec ce souvenir sur le terrain littéraire. Il s'essaya surtout à le battre sur le terrain financier.

Sa devise parut être non pas : Diviser pour régner, mais : Dividendes four régner.

Je prie le lecteur de ne pas aller au delà de ma pensée. Il serait injuste de refuser à M. Perrin le goût et le tact, même sur le chapitre des lettres. Mais cela ne dépassait pas le niveau de la culture mondaine. On avait affaire avec lui à un homme comme il faut, qui sait déguster. Son appréciation ne portait pas plus loin.

En revanche, les combinaisons de l'administrateur étaient souvent remarquables.

Il ne faut ni diminuer ni augmenter ses mérites. Cette prospérité inouïe qui signala son règne fut, pour une certaine part, le résultat des circonstances. Il récolta ce que d'autres avaient semé. Il trouva une troupe merveilleusement préparée ; il n'eut qu'à la laisser se développer dans le succès.

Mais c'est déjà beaucoup d'avoir seconde ce

développement. Tant d'autres y auraient nui !

Un reproche sérieux peut être fait à M. Emile Perrin. Il n'a pas assez semé à son tour.

Craignant sans doute d'effaroucher d'ombrageuses jalousies, il ne s'est point assez soucié du lendemain. Il n'a pas songé assez à chercher des successeurs aux étoiles d'aujourd'hui. Il a trop semblé dire : Après moi, le déluge.

Avec l'abonnement aussi, il a quelque peu dénaturé le rôle de la Comédie-Française. Elle doit être un théâtre d'enseignement ; il en a fait un théâtre de parade.

Toutes ces critiques n'empêchent pas M. Emile Perrin d'avoir été une personnalité très puissante et très vaillante. Ses thuriféraires lui ont dressé un trop haut piédestal ; mais certainement il a mérité d'être au-dessus du niveau moyen.

Il s'est assuré une place dans l'histoire dramatique et lyrique de notre époque. Il eut à la fois la chance et le savoir-faire.

Je ne veux pas reprendre la banale litanie des épitaphes ; mais, homme de famille, M. Perrin était adoré des siens. Homme d'affaires, il s'était concilié l'estime générale. Français ardent, il avait montré pendant la guerre un zèle militant

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et avait marche comme un jeune homme aux avant-postes.

Un de nos amis, qui faisait partie de sa compagnie, nous a conté les causeries étrangement bigarrées qui s'engageaient la nuit sur les remparts, au bruit du bombardement prussien.

Deux thèmes y revenaient sans cesse : les souvenirs artistiques du passé, les angoisses patriotiques qu'inspiiait l'avenir.

iM. Perrin racontait fort bien. Aussi, pendant les longues heures de veille, s'arrangeait-on pour qu'il racontât souvent; et voilà qu'à l'écouter on oubliait les affreuses réalités de l'heure présente. Mais soudain un obus passait en sifflant ou venait éclater dans les alentours. Le narrateur s'arrêtait. On se regardait silencieusement. Et alors on retombait dans les hypothèses alarmantes, coupées de faux espoirs.

M. Emile Perrin était toujours avec ceux qui ne voulaient pas se décourager.

Hélas!...

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