J-J. WEISS
J.-J. WKISS
Mon vieux Buffon, cette fois, il faut en prendre ton parti.
Te voilà pincé en flagrant délit de divagation.
N'est-ce pas toi qui as dit :
— Le style, c'est l'homme même.
Une absurdité répétée sans cesse — comme toutes les absurdités en ce monde.
Si nous prenions un à un les écrivains de tous les temps, nous ne trouverions peut-être pas une fois sur vingt cette affirmation audacieuse vérifiée par le fait.
Il faut croire que ledit Buffon avait écrit cela en se regardant dans la glace.
Pour lui, en effet, il y avait manchettes au style comme à l'homme.
z/fj. Boutique de plâli'es.
Chez M. Weiss, aucune assimilation pareille n'est possible.
Des manchettes, la phrase en a parfois. L'écrivain n'en a jamais porté. Au contraire. Autant sa prose est raffinée et spontanément élégante, autant sa personne accuse un dédain voulu de toutes les fioritures de la toilette.
Ce ne serait donc pas lui être agréable que de le faire placer devant l'objectif en criant l'inexorable : Ne bougeons plus !
Il déteste la pose en tout genre.
L'individualité de cet artiste littéraire ne se révèle d'ailleurs nullement au dehors.
La physionomie n'a rien qui frappe ni qui attire.
Il y a là cependant une personnalité très nettement accusée et un mérite d'un accent très exceptionnel.
11 est permis de s'étonner que ce mérite en soit encore à trouver une aussi mince récompense que celle dont le gouvernement de la République l'a gratifié.
Être bibliothécaire d'un château délaissé et d'une bibliothèque aussi délaissée que le château, à l'âge de M. Weiss, après tant de preuves
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faites plume à la main, c'est ce que j'appellerai une faveur attristante.
Comment celui qui a polémiqué avec tant d'éclat n'a-t-il pas pris une place hors ligne clans la politique de son temps }
Comment celui qui a fait de la critique avec tant de verve et d'autorité n est-il rien }.. . Pas même académicien !
La réponse à ces deux points d'interrogation comporte certain développement.
11 y a quelque temps, la mer se refermait sur le pauvre Pascal Duprat qui, lui aussi, eut une carrière aux soubresauts bizarres.
L'océan politique s'est refermé sur AL Weiss d'une façon définitive, le jour où Gambetta est mort.
Mais déjà il y avait eu des plongeons successifs et bizarres bien avant ce dénouement suprême.
A qui la faute }
— Aux autres, pense probablement l'éminent lettré.
La vérité me force à n'être pas de son avis et à croire que la faute en est à lui-même.
C'est que, voyez-vous, la géométrie a raison.
Implacablement raison. Les zigzags les plus brillants ne mènent pas au but. La ligne droite reste le plus court chemin d'un point à un autre.
Or, il faut bien le rappeler, M. Weiss a zigzagué, beaucoup zigzagué.
Sa destinée ne fut pas sans analogie avec celle de Prévost-Paradol.
Comme lui, parti de TEcole polytechnique, il débuta par une opposition virulente à l'Empire. Comme lui , il se rallia au mauvais moment , quand tout allait crouler.
L'un fut nommé ambassadeur. L'autre, soussecrétaire d'État.
Ici s'arrêtent les analogies.
Lorsque Prévost-Paradol s'aperçut que sa conversion avait mal pris son temps, il se tua.
M. Weiss eut le bon esprit de survivre. Ce dont nous le remercions ; car nous y avons gagné bien des pages charmantes.
Je ne parle pas, en rappelant ces pages-là, de la campagne toujours mal avisée qu'il entreprit, après' 1870, contre la République.
Il aggrava son cas, sans servir ceux dans les rangs de qui il combattait.
Probablement il s'en aperçut lui-même ; car
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soudain il lit pour la République ce qu'il avait fait pour l'Empire. Il se rallia encore.
Mais, comme par une ironie du sort, lui qui avait toujours manqué d'opportunité embrassa l'opportunisme. Naturellement, il l'embrassa à l'heure où son grand chef Gambetta allait succomber.
Cette fois il fut, je crois, dégoûté à jamais. F'élicitons-nous-en, en le félicitant lui-même.
Combien plus haut il aurait atteint, s'il était resté simple homme de lettres!
Car les péripéties de la vie militante eurent leur contre-coup sur sa destinée littéraire. 11 serait tout à fait au premier rang s'il avait suivi sa vraie route d'un bout à l'autre.
Au lieu de cela, vous voyez l'issue :
Bibliothécaire départemental.
On pouvait espérer que cette tâche ne le prendrait pas tout entier. Elle doit être peu absorbante.
Cependant M. Weiss a cru devoir quitter son feuilleton des Débats.
Ce fut un deuil pour tous les gourmets qui ont souci du bien dire. Un deuil irréparable, car il était un des derniers représentants de cet art du
feuilleton dramatique, que le reportage est en train d'abolir.
Le feuilleton hebdomadaire, qui fut une des gloires du journalisme, ne compte plus que deux ou trois représentants hors ligne.
Parmi ceux-ci, Edouard Thierry qui, chaque semaine, écrit une page exquise que le livre recueillera.
M. Weiss était, quoique dernier venu, au premier rang parmi ces écrivains d'un art qui se perd. Il avait trouvé une formule bien à lui.
Ce n'était pas, comme autrefois Jules Janin, le zigzaj^ incohérent, le feu d'artifice capricieux où il y avait autant de fusées ratées que de soleils éblouissants, le feu d'artifice qui souvent commençait par le bouquet pour finir par des baguettes éteintes.
Ce n'était pas. comme Théophile Gautier, la poésie faisant invasion dans la critique. Ce n'était pas, comme Paul de Saint-Victor, le pittoresque poussé jusqu'au prodige, la plume faite pinceau.
C'était à la fois de l'érudition solide et du caprice délicat. C'était de la causerie qui charmait en instruisant, c'était un cours de littérature dra-
matique fait sans pédanterie par un professeur qui semblait s'efforcer de cacher l'érudition sous la fantaisie.
Il fallait, pour sauver la tradition du grand feuilleton, supplanté par la critique débitée en tranches instantanées, comme la galette, et servie chaud comme elle, il fallait l'autorité supérieure de certains maîtres.
S'ils s'en vont un à un, c'en est fait.
Le renseignement aura exproprie l'enseignement.