ALFRED ASSOLLANT
On se rappelle qu'Alfred AssoUant débuta dans la littérature par des volumes curieusement piquants sur les Yankees et sur le yankeesme.
Comment, parti de l'École normale, avait- il pris par New-York et San-Francisco pour arriver aux bureaux des journaux boulevardiers ? Je ne sais pas bien les raisons de ce zigzag bizarre ; mais il n'est pas difficile de les soupçonner, quand on a connu le caractère singulièrement indépendant de notre regretté confrère. . Ce fut toujours un ombrageux et un rétif.
Plus que tout autre, il avait dû subir la discipline à la fois universitaire et académique qui régnait alors à l'École normale. Et comme it
avait souffert plus que personne de cette dépendance, ses regards, lorsqu'il secoua le joug, durent se tourner instinctivement vers le pays de toutes les émancipations.
Il ne devait pas en revenir absolument édifié, si l'on s'en rapporte à ce qu'il a écrit.
Mais sa foi dans la liberté n'en avait pas été ébranlée. On put s'en assurer à la vigueur des campagnes qu'il mena contre l'Empire.
Dans ces campagnes-là, il avait pour compagnons d'armes d'autres normaliens qui, comme lui, avaient jeté la robe aux orties. Ce fut une pléiade dont il y aura à écrire l'histoire quelque jour. Lorsque ces universitaires vinrent faire leur trouée dans la littérature et dans la presse, ils se heurtèrent à des résistances acharnées. Il y eut même des polémiques virulentes auxquelles la bohème, alors en honneur, prit une part féroce.
Dans les brasseries, on entonna une Marseillaise contre les envahisseurs.
Comme toujours en pareil cas, il se débita bien des niaiseries. Certains adversaires des normaliens semblaient donner à entendre qu'on ne pouvait avoir à la fois du talent et de Tins-
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truction , que fatalement ceci tuait cela. Leur devise était : Pas de génie sans fautes d'orthographe.
Devise délicieusement absurde.
Mais, par contre, l'expérience a démontré que le talent des normaliens porte toujours la marque originelle, comme toujours on reconnaît, à certains indices, ceux qui ont été élevés au séminaire.
Et, de fait, l'École normale est un couvent aussi.
Par exemple, si elle a son intluence restrictive, elle a aussi une camaraderie efficace. Tous les normaliens ont joué des coudes non seulement pour se frayer la route, mais pour ouvrir un passage à leurs anciens condisciples.
L'époque d'Assollant fut aussi l'époque d'About, de Prévost-Paradol, de Weiss.
Us firent leur trouée ensemble, suivant à petite distance MM. Caro et Vacherot.
Ceux qui les accusaient de pédantisme se trompaient étrangement»
Les normaliens, au contraire, n'avaient pas d'autre préoccupation que de paraître émancipes et oseurs. Pour cela, ils se jetaient dans
la mêlée avec des ardeurs toutes spéciales. En outre, comme ils maniaient la plume, cette arme de bataille, avec une habitude et une sûreté qui manquaient à leurs ennemis , ils portaient des coups terribles.
Et pourtant, si l'on récapitule , on constate avec étonnement que la plupart de cts> carrières furent des carrières incomplètes.
Je rappelais tout à l'heure la fin douloureuse de Prévost-Paradol. Inutile d'insister sur les cruelles épreuves qui assaillirent About.
Quant à Alfred Assollant , après avoir vécu toujours pauvre, malgré un labeur persistant, il a fini sur le lit banal de la maison de santéomnibus.
J'ai dit déjà quelle part son caractère assombri avait pu avoir dans les déboires qui le découragèrent si souvent.
Il n'ignorait pas lui-même quelle réputation on iui avait faite et convenait volontiers de sa misanthropie. Mais il en imputait la responsabilité aux mauvais vouloirs qu'il avait rencontrés sur sa route.
Un jour, causant avec des amis à cœur ouvert, il cherchait à se justifier de cette réputa-
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lion d'atrabilaire qui l'irritait encore davanlagc. Et après avoir argumenté :
— D'ailleurs, s'écriait-il en manière de conclusion, si je suis enragé, c'est qu'on m'a mordu.
Dans tous les cas, il n'était pas embarrassé pour rendre les coups de dent.
On en était averti tout de suite par l'extérieur du personnage.
De grande taille, il se- cambrait en rejetant le haut du corps en arrière, comme un homme que la méfiance fait reculer instinctivement. L'œil était fixe et pénétrant. Toute la barbe. Le nez, qui s'inclinait sur la lèvre supérieure, tandis que la lèvre iiiférieure tombait elle-même, donnait à sa physionomie quelque chose de dur et d'altier.
C'était, dans la conversation, un faiseur d'épigrammes à sarcasme continu.
Exemple :
11 était question un jour — c'était sous l'Empire — d'un écrivain médiocre qui, après avoir attaqué le régime impérial, venait de se rallier.
— Mon Dieu ! c'est bien simple, fit Assollant. Comme il a vu que ses livres ne se vendaient pas, il s'est décidé à se vendre lui-même.
Ses livres, à lui, se vendaient, mais pas assez pour le faire vivre largement. Il n'en garda pas moins sa fière indépendance et ses immuables convictions.
On peut le résumer d'un mot, bien comme mal, en disant que ceux mêmes qui ne l'aimaient pas étaient forcés de l'estimer.