JULES BRETON
C'est toujours une satisfaction d'avoir été bor» prophète.
Satisfaction d'autant plus douce qu'elle est plus rare en ces temps où les incohérences de tout genre déconcertent les prévisions de toute sorte.
Aussi n'ai-je pas hésité à m'adresser des félicitations à propos de la nomination de Jules Breton à l'Académie des beaux-arts.
J'avais audacieusement déclaré que je n'hésiterais pas une minute, si je siégeais sur le quai Conti, à faire passer Jules Breton avant MxM. Ju^ les Lefebvre, Puvis de Chavannes et Ilenner. Le résultat du scrutin m'a donné raison.
200 Boutiques de plâtres.
Bravo, rAcadémie !
Bravo, parce que Jules Breton réunit deux qualités qui s'accouplent bien difficilement en art : la poésie et la vérité.
Il réalise l'alliance de la sincérité et de l'idéal. Que peut-on demander de plus à un peintre ?
Les Américains, qui, à force d'acheter des tableaux, finiront par s'y connaître, ont rendu au talent de ce même Jules Breton le plus bel hommage qui ait cours au pays des Yankees.
Ils ont coté une de ses œuvres à deux cent vingt-sept mille francs.
Un bonheur, comme un malheur, n'arrive pas seul.
Ce bonheur, du reste, ne pouvait mieux tomber. Car en Jules Breton l'homme n'est pas moins sympathique que l'artiste. D'un mot je l'aurai résumé : « C'est un vrai simple. »
Là-bas, dans son village du Nord, il vit loi» des coteries, des brigues et des intrigues. Dès que le jury lui rend sa liberté , il retourne à ses champs, à sa vie de famille, à son calme silencieux.
La parisiennerie est la dernière de ses ambi-
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tions. Il n'est même pas sans quelque sauvagerie de tempérament.
J'entends sauvagerie dans le sens adouci du terme. Histoire de constater qu'il ne se plaît guère plus au salon qu'au café. Pour qu'il soit franchement heureux, il lui faut son ai home, ses rusticités et ses méditations.
Car il n'est pas poète qu'avec le pinceau. Il l'est aussi avec la plume.
Il a publié deux œuvres remarquables qui auraient doublé son renom si, en France, on n'était toujours jaloux des gens qui cumulent un double talent.
Il s'y était même mis un moment de si bon cœur, ce brave Jules Breton, qu'àpasser les nuits sur les rimes, après avoir passé les jours devant le chevalet, il attrapa une belle et bonne névrose — quelque chose comme la courbature du cerveau.
C'est qu'il y a en lui un passionné, sous les dehors les plus placides du monde.
A le voir, vous le prendriez pour un impassible dont la sérénité plane au-dessus des agitations.
Une tête de Christ façon moyen âge. Les cheveux encadrent la figure en pendant longs et
droits. La barbe, assez clairsemée, s'effile en pointe comme dans les vieux missels. L'œil bleu a des transparences calmes. Le visage hâlé a des lignes reposantes. Le sourire est doux. La parole est mesurée.
Cependant, je le répète, sous ces dehors fermentent des ardeurs de travail, des énergies de volonté très personnelles.
Jules Breton a tracé à sa vie une lign^ droite dont elle n'a pas dévié. Il a le culte de l'habitude. C'est ainsi que, de temps immémorial, il descend à Paiis dans un antique hôlel de la rue de Vaugirard. On a eu beau bâtir palais et caravansérails pour les voyageurs, il ne s'en est même pas aperçu, fidèle à ses coutumes et ne faisant, en débarquant ici, qu'un saut de la gare du Nord au Luxembourg.
Le Luxembourg, dont la pépinière embaume encore ses souvenirs de jeunesse.
L'Académie lui sera un sujet grave de perturbation. Il faudra assister aux séances de temps à autre. Autant de pris sur les contemplations de ces grands paysages et de ces scènes rustiques qu'il traduit si bien !
Car celui-là ne s'est pas reposé sur ses lau-
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riers, comme tant d'autres. Il poursuit son courageux labeur comme s'il avait encore sa réputation à faire. Et — ce dont je le félicite très particulièrement — il n'a jamais déserté les expositions annuelles.
Pour cela il faut, croyez-le, une bravoure toute spéciale.
Quand on est arrivé à l'apogée de la célébrité,, il est vraiment crâne de rester dans la mêlée, de braver le jugement des reviseurs qui se piquent toujours de refaire ou défaire les renommées.
Tant d'autres ont abandonné le champ debataille annuel! Tant d'autres se sont retirés dansleur fromage de Hollande!