‹ Boutique de platresChapitre 30 sur 33 · LUDOVIC H A LE V Y · texte numérisé non relu

LUDOVIC H A LE V Y

Présentement un homme de cinquante ans environ.

Si vous l'entendiez causer, vous lui en donneriez largement soixante.

Non pas que sa conversation soit grave, austère ou radotante. Elle a, au contraire, bien que légèrement voilée de mélancolie, des imprévus charmants et de fines boutades. Mais ce qui en elle daterait le causeur de dix ans plus tôt, c'est la quantité et l'ancienneté des souvenirs qu'elle remue.

Rien de plus simple pourtant que l'explication de ce phénomène. C'est la mise en œuvre du

Nourri dans le scrail, j'en connais les détours.

Appartenant à une famille qui tenaii par tous les côtés aux arts et aux lettres, à cinq ans le petit Ludovic (rien de la pièce de ce nom) ilânait déjà dans les coulisses de l'Opéra. ■ Encore potache, il était un commensal de la maison de Rachel, où il se frottait à toutes les célébrités, regardant de tous ses yeux, écoutant de toutes ses oreilles.

On comprend qu'étant donné un pareil début, celui qui n'a jamais cessé depuis lors de vivre dans ces milieux intelligents soit un des plus riches collectionneurs d'anecdotes sur les hommes et sur les choses de ce temps.

Aussi, un jour ou l'autre, se décidera-t-il bien à écrire ses Mémoires^ qui seront beaucoup les nôtres.

En attendant, le voilà romancier en vogue, — et membre de l'Académie française, — après avoir été si longtemps vaudevilliste à succès.

Il a vraiment raison bien souvent, le proverbe qui dit : « A quelque chose malheur est bon. »

Pendant de longues années, il y eut à Paris une collaboration féconde autant qu'indissoluble ; à ce point qu'on avait surnommé Meilhac et llalévy les Auteurs siamois.

Ludovic Ilali'vy. j.'jS

\'ous ne pouviez rencontrer l'un sans l'autre.

1-^t de loin, sur les boulevards, vous les voyiez arriver d'un pas inégal, en inséparables : Meilhac plus en large, marchant toujours devant ; Ilalévy, plus en long, marchant toujours derrière.

Car, parLicularité bizarre, ils ne se donnaient jamais le bras.

Ils s'en allaient, devisant à trois pas de distance sur la pièce future, aux répétitions de la pièce présente.

C'était Oreste et Pylade. Damon et Pylhias.

En ce temps-là, je m'en souviens, les bons confrères se perdaient en conjectures souvent malignes sur la part que chacun des associés pouvait bien prendre dans la confection de ces opérettes, aux longévités exceptionnelles, que toute l'Europe a applaudies.

On semblait alors, pourquoi ne pas le dire ? attribuer à Meilhac le rôle le plus actif et l'initia-" tive la plus fertile.

Une brouille survint. Est-ce bien une brouille ? Mettons : une scission.

Le fait est que chacun s'est mis à voler de ses propres ailes. Et, dame î ce ne sont pas les ailes

de L.udovic Halévy qui se sont trouvées distancées.

II est vrai qu'elles ont dirigé ailleurs leur envolée.

Tandis que Meilhac restait fidèlement au théâtre , son ancien copain optait pour le livre.

Déjà, avec les Petites Cardinal, il avait eu un coup d'essai qui pouvait passer pour un coup de maître. Mais ce pouvait être un incident heureux et isolé, une étude vue sur nature dans un monde spécial.

il n'y avait pas à présumer du lendemain sur ce seul indice.

Ce lendemain s'est affirmé, au contraire, comme une carrière définitive, ayant ses suites de succès à chaque prochain numéro.

Ce fut d'abord VAbbé Constantin, ce bol de lait sucré qui parut si doux après le tord-boyaux de M. Zola.

Puis Criquette, une parisiennerie exquise de sensibilité et d'originalité, une gavrochade qui rit d'un œil et qui pleure de l'autre, une fleur poussée entre deux pavés.

Voilà donc M. Ludovic Halévy lancé à toute

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vitesse dans une voie qu'il ne quittera plus, je pense.

Il aura ainsi superposé deux existences littéraires. C'est une bonne fortune rare que de pouvoir ainsi se renouveler, à l'heure où d'ordinaire on se défait.

Mais je ne vous ai pas encore décrit l'homme même : je Unirai donc par où j'aurais dû commencer.

11 y a quelques années, c'était une des physionomies les plus étranges du bitume que ce maigre à la pâleur bizarre, autour de laquelle foisonnaient des cheveux en broussaille et une barbe énorme.

Un fantaisiste de lettres définissait alors Ludovic lialévy : Un navet dans un bonnet à poil.

Quoiqu'il n'ait rien changé personnellement ni à sa coiffure ni à son allure, le temps a fait des retouches dans tout cela, qui rendraient la définition moins exacte.

La barbe de jais s"est striée de blanc ; le teint, au contraire, a pris un peu plus de ton.

Mais c'est toujours, d'ailleurs, le même visage allongé, le même nez ayant une accentuation de race, les mêmes yeux au feu sombre blottis sous des sourcils épais comme des moustaches. Lu-

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dovic Halévy est resté un mélancolique d'aspect, et aussi de fond, je crois bien.

Il paraît avoir peu d'illusions sur l'espèce humaine, sans aller pourtant jusqu'à la misanthropie. Sa raillerie ne s'échauffe pas jusqu'à la colère ; elle reste dédaigneuse et souriante. De ce sourire, sans doute, qui s'efforce de cacher parfois l'envie de pleurer.

Son grand mérite sera d'avoir su, même dans la charge, rester un délicat et un distingué. Et aussi, après s'être contenté longtemps de n'être qu'un amuseur, d'avoir pu trouver un nouvel élan dans un idéal plus haut.

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