‹ Boutique de platresChapitre 5 sur 33 · HETZEL · texte numérisé non relu

HETZEL

Un vaillant homme qui eut le cœur aussi généreux que son esprit était délicat, et qui aurait pu dire avec le poète :

J'ai fait des rois et n'ai voulu rien être.

N'est-ce pas un fabricant de rois, en effet, que l'éditeur qui va chercher un ignoré pour en faire un illustre )

Je ne parie pas de ceux qui se contentent d'exploiter les réputations établies et de récolter après que d'autres ont semé. Ceux-là sont les éditeurs-marchands. Hetzel était l'éditeur-artiste.

C'était pour lui une joie que d'inventer une réputation.

Jules Verne était presque inconnu, quand Hetzel, séduit par ses premières pages, lui dit : TuMarcellus erisf

De même il eut le mérite d'éditer Erckmann- Chatrian, du temps où personne ne connaissait ce nom, qui devait avoir un retentissement si grand.

Ce ne sont pas là des trouvailles de hasard. On ne les rencontre que quand on a su chercher.

A Hetzel revient aussi l'honneur d'avoir contribué à délivrer l'enfance et la jeunesse de ces livres odieusement insipides qui l'hébétaient, sous prétexte de la récréer.

Vous vous la rappelez, cette littérature gélatineuse, fade et sotte, qui se confectionnait jadis pour le Jour de l'an.

Du sirop de niaiserie !

Hetzel fut un despremiersàpenser qu'on pouvait récréer en instruisant, et à démontrer qu'il n'est pas nécessaire de faire inepte pour se mettre à la portée des enfants.

Voilà déjà de grands services rendus et suffisant à justifier l'hommage unanime qui s'est incliné devant sa tombe. Mais il avait d'autres droits à cet hommage , l'écrivain raffiné

Iletzcl. ^:>

qui signa du pseudonyme de Slahl tant d'œuvres exquises.

Ce Stahl était à la fois un humoriste et un philosophe. Ce qu'était Iletzel lui-même, parbleu ! dans sa conversation si pleine et si séduisante.

Les habitués du chemin de fer de la rive gauche connaissaient de longue date le vigoureux vieillard à la haute stature, à la physionomie à la fois placide et ferme, douce et résolue, qu'on voyait chaque jour monter ou descendre à la station de Bellevue, et à qui de nombreux amis faisaient invariablement cortège.

La tête avait de grandes lignes allongées que prolongeait encore une ample barbe grise.

La chevelure, restée abondante et rejetée en arrière, — on y sentait le passage du coup de vent romantique, — la chevelure faisait couronne sur ce front large, bien ouvert à l'idée.

Hetzel avait été un beau blond ; il était devenu un beau blanc.

Le nez accentuait énergiquement sa courbure aquiline, si énergiquement qu'un observateur superficiel aurait pu s'y méprendre et y voir le signe de la race Israélite.

Le teint, même après les premières attaques du

mal auquel Hetzel devait succomber, avait gardé sa coloration chaude.

L'œil, d'un bleu gris, avait une limpidité transparente qui disait bien que ce loyal n'avait pas d'arrière-pensées à cacher.

Aussi comme les mains se tendaient cordialement vers lui î

On montait en wagon, quatre, cinq ou six. On était sûr d'avoir, pour abréger la route, une causerie régalante et originale dort Hetzel était prêt toujours à faire les frais.

Dans les derniers temps, avant même que la cruelle maladie qui devait le tuer se fût abattue sur lui, l'humour s'était voilé de mélancolie, sans rien perdre de son originalité.

De combien de mots charmants n'émaillait-il pas nos longues causeries de campagne, quand le soir, à Bellevue, nous devisions sous les ombrages du jardin silencieux ! Toujours des aper- •çus nouveaux, même sur le sujet le plus banal.

Il aimait à résumer dans une formule à antithèse toute une théorie.

Un jour, par exemple, quelqu'un pestait contre la bêtise humaine.

— De quoi vous plaignez-vous } intervint

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Hetzel. Ce sont les imbéciles qui prouvent les gens d'esprit, comme c'est la laideur qui constate la beauté.

Une aulrc fois, on lui demandait pourquoi on le voyait si rarement au théâtre.

— A cause de ma vilaine nature, fit-il en riant. Si la pièce est mauvaise, ça m'ennuie qu'un autre Tait faite. Si elle est bonne, ça m'ennuie de ne pas l'avoir faite moi-même.

Il y a deux ans, alors que la paralysie dont il devait mourir n'en était encore qu'aux premières sommations, il était venu dans une soirée intime.

De loin, je l'aperçus, dominant ses voisins de sa haute stature. Sa grande belle tête, couronnée de cheveux blancs, encadrée de barbe blanche, avait une expression de tristesse indicible. Son pauvre bras, déjà presque immobilisé, était suspendu par une écharpe noire sur sa poitrine. Son regard suivait presque inconsciemment le tourbillon des valseurs.

Je m'approchai doucement et je lui frappai sur l'épaule.

Il se retourna.

Puis, comme suivant une pensée intérieure et avant môme que nous eussions échangé, avec

une poignée de main, le compliment obligatoire :

— C'est égal, soupira-t-il, j'ai tout de même l'avantage.

Et me montrant les danseurs :

— Ma supériorité, c'est que je suis sûr d'avoir été jeune comme eux, et qu'ils ne sont pas sûrs de devenir vieux comme moi.

Mais, hélas 1 il avait beau dire, il avait beau sourire, on sentait que la vieillesse était exceptionnellement cruelle pour lui.

A Monte-Carlo, où il venait chaque année passer un ou deux mois chez des amis fidèles, bien des fois je le surpris laissant échapper quelque cri du cœur en songeant au printemps de sa vie dans ce printemps éternel delà nature, en se rappelant ses années tourbillonnantes au milieu de ce tourbillon joyeux et mondain.

C'est qu'il y avait encore le volcan sous cette neige; c'est que le septuagénaire était resté l'homme qui écrivit cent pages pénétrantes sur la femme.

Et toujours son esprit en éveil trouvait de nouvelles boutades.

On parlait devant lui d'un jeune homme qui

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faisait une cour assidue à une dame plus que mûre.

— C'est bizarre, dit Hetzel. Un assiégeant qui se condamne à vivre de conserves!

De lui encore cette jolie définition :

— Le souvenir, c'est à la fois la caisse d'épargne du bonheur et la caisse d'amortissement du malheur.

J'en sais dix, vingt, de ces traits inédits qu'il semait au hasard de la causerie, là-bas, dans son modeste cabinet de la rue Jacob, où il vous recevait entouré des reliques de sa vie. Ici un beau portrait fait par Meissonier, là des Gavarnis originaux, plus loin des Granvilles. Il avait frayé avec tous les grands artistes, comme avec tous les grands écrivains de son siècle.

L'été, sa joie, ou plutôt ses joies — car il avait deux tendresses en fait de villégiature, — était de passer plusieurs mois dans sa villa de Sèvres, et une quinzaine de jours en Belgique, dans les parages de Spa.

Spa lui rappelait les heures d'exil, les années sombres vécues en Belgique. Et comme il avait trouvé dans ce coin de verdure un rayon de soleil hospitalier^ il se plaisait à y revenir.

5o Boutique de plâtres.

C'était encore du rajeunissement.

A Sèvres, où il était voisin de Jules Sandeau, il menait la vie du sage. Sa devise était, pour sa maison de retraite, une variante de la devise socratique :

— Un petit nombre d'amis... et beaucoup de fleurs.

Double deuil. Il me semble les voir encore, Jules Sandeau et Jules Hetzel, s'en allant bras dessus, bras dessous, à l'arrivée du train, le long de cet étroit sentier qui sert d'ourlet au chemin de fer. Ils s'éloignaient en devisant, faisant halte parfois, comme deux compères, pour saluer d'un rire quelque réminiscence attrayante ou pour hocher la tête à quelque évocation sombre.

C'était tout un tableau.

Sandeau, plus expansif, gesticulait; tandis qu'Hetzel, plus impassible, restait les mains collées au corps. Puis ils se reprenaient bras dessus, bras dessous, pour regagner le gîte, où le dîner les attendait.

Sandeau disparut le premier. Hetzel m'en sembla comme dépareillé. Ils ne devaient pas tarder à se rejoindre.

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Depuis trois ans déjà Iletzel avait reçu la première sommation de la paralysie. On lui avait dit, pour lui faire illusion, que c'était la crampe de l'écrivain.

Il n'avait pas cru ; il avait feint de croire, pour ne pas alarmer les siens, qu'il adorait. Mais dès le premier jour il nous avait dit :

— L'ennemi est dans la place. Je suis perdu.

Depuis lors, l'envahissement avait été lent, mais progressif. Le bras droit en écharpe, ayant gardé tout juste assez de force pour signer son nom, le pauvre ami commençait à tirer la jambe. La débâcle s'accentuait.

Ce qui le navrait surtout, c'était de ne plus pouvoir travailler. Il avait bien conservé la lucidité nécessaire, mais l'instrument le trahissait. Et il lui était impossible de dicter! Il lui fallait le contact direct du papier pour que le courant intellectuel s'établît entre son cerveau et son œuvre.

Impuissant à dépenser ses idées la plume à la main, il les parlait encore, et de la façon la plus charmante. On sentait qu'il faisait des efforts prodigieux pour ne pas attrister les autres, en laissant voir qu'il était attristé lui-même.

Et il se rejetait dans le passé pour échapper aux angoisses du présent. Et tout lui était prétexte à souvenir curieux, à racontar pittoresque.

Au milieu de l'hiver dernier, il s'en alla dans le Midi, suivant son habitude. Il adorait ces excursions annuelles, oii il se reposait du labeur excessif que son métier d'éditeur lui imposait aux abords du jour de l'an.

Cette fois, il partit à contre-cœur, en homme qui prévoit qu'il n'y aura pas de billet de retour. Il ne devait pas y en avoir, en effet.

Ce que fut Hetzel écrivain, vous le savez. Un délicat entre les délicats, dont cette vieille sotte d'Académie aurait dû se parer.

Si l'éditeur Hetzel n'avait pas été si célèbre, l'humoriste Stahl aurait été au premier rang parmi les renommés du jour. Mais, en France, on supporte mal le cumul des réputations, et Stahl fut un peu le sacrifié dans cette dualité remarquable.

Hetzel faisait le commerce en artiste. C'est dire qu'il ne s'y enrichit pas du premier coup. La fortune, cependant, finit par récompenser ses intelligents efforts, et il avait conquis une situation digne de son mérite.

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Iletzel fut aussi un de ces républicains dont la République s'honore.

Mêlé aux grandes luttes du règne de Louis- Philippe, proscrit par l'Empire, il regardait avec son philosophique dédain les extravagances des énergumènes qui voudraient présentement remplacer le culte de la liberté par les bacchanales de la licence.

Mais les sottises commises par quelques-uns n'avaient pas ébranlé sa foi démocratique. Il croyait toujours à la victoire définitive du bon droit et du bon sens.

C'était un jeune de soixante-dix ans, un jeune qui avait conservé toutes les élégantes traditions de la courtoisie et de la galanterie.

Il a écrit sur Y Esprit des Femmes un petit volume qui est un bijou. Ce n'était pas seulement leur esprit qu'il comprenait, c'était leur cœur. Aussi comme il était choyé par elles! Comme elles l'écoutaient ! Comme elles se pressaient autour de lui dans un salon pour faire accueil à sa parole, qui pourtant parfois ne leur ménageait pas les vérités ironiques...

C'est fini. La voix s'est tue. Le corps s'est glacé. La pensée s'est figée dans le cerveau.

Encore un qui est parti et qui ne sera pas remplacé. Car elle s'en va, cette race si bien trempée, où les forts étaient en même temps les doux, où l'on ne prenait pas la névrose pour de l'enthousiasme, où l'on était ardent sans épilepsie, libéral sans violence.

Elle s'en va — et c'est l'autre qui reste !

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