JULES VERNE
L'inventé après l'inventeur.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que M. Jules Verne nous est connu.
Nous l'avons vu alors que c'était encore un élégant jeune homme à la barbe blondissante. Nous retrouvons cette barbe blanchie et tant soit peu hirsute. Le souci de l'élégance semble avoir disparu en même temps que la célébrité venait.
La cinquantaine, d'ailleurs, donne de ces dédains-là, à moins qu'elle ne pousse, au contraire, à des raffinements excessifs.
Vivant la vie qu'il mène, M. Jules Verne devait opter nécessairement pour la première formule. Il s'est, en effet, déparisianisé autant que faire se peut, lui qui fut autrefois un boulevar-
dier boulevardisant. Quand il ne travaille pas, il navigue; quand il ne navigue pas, il travaille. Dans les deux cas, la coquetterie est également superflue.
S'il n'est pas à bord de son yacht, en flâneur maritime, tirant des bordées sur les côtes les plus diverses, il est à Amiens, menant la vie cachée d'un bon bourgeois dans sa maison et abattant de la copie à labeur continu.
Ici comme là, là comme ici, rien du high-life.
La physionomie de l'auteur du Voyage autour du monde en 80 jou7's a présentement je ne sais quoi de lassé, qui a remplacé l'expression d'indolence à laquelle elle était accoutumée jadis. La tête, qui semble fléchir sous le poids de la méditation, s'incline légèrement de côté. Le regard s'est voilé.
Seule, la fraîche coloration d'un teint rosé atteste une vitalité qui est loin d'être à bout.
Jules Verne a, d'ailleurs, toujours été un renfermé.
Quand on a la clef, on peut l'ouvrir et on trouve alors, derrière ces apparences de froideur, un cœur chaud, un esprii alerte, mais peu porté à se dépenser avec le premier venu.
Jules Venie. 5ç
Le plus souvent, l'ccrivain que tant de succès ont rendu populaire écoute, observe et se réserve. Aucune transformation ne pourra jamais faire de lui un expansif ni un bavard, j'en réponds. Il est seulement devenu un triste depuis le cruel accident qui l'a frappé.
Il a conservé, d'ailleurs, quoique la fortune soit venue avec la renommée, même simplicité de vie et même modestie d'allures.
Alors que tant d'avortons de lettres posent superbement pour l'illustration, il s'efface, évite avec soin toute occasion de publicité personnelle, et se conforme strictement au précepte de l'ancien : « Cache ta vie et montre tes œuvres. »
Aussi est-il peu connu des reporters, et son nom ne vient-il jamais au bout de la plume des échotiers qui font de la réclame à la camaraderie.
La réclame î 11 n'en a pas besoin, puisque chacun de ses livres est enlevé aussitôt que paru, puisque chacune de ses pièces prend les proportions d'un événement.
Ses pièces... Ce sont elles qui le ramènent de temps en temps à Paris, ou il vient surveiller les
6o Boutique de plâtres.
répétitions décisives. Il ne faut pas moins que ce motif impérieux pour qu'il se résolve à déserter sa retraite aimée ou à quitter son bord.
Il ne se montre guère plus alors que s'il était absent. Le monde, avec ses mises en scène prétentieuses, lui est profondément antipathique. Il ne va volontiers que chez deux ou trois amis dévoués, au premier rang desquels était naguère Hetzel, son fidèle et heureux éditeur.
Oui, heureux. Car le produit de la vente des livres de Verne a depuis longtemps dépassé le million. Total qui dispense de tout commentaire.
Que fera la postérité de ces œuvres tant fêtées? C'est le secret de l'avenir, et le présent serait fort téméraire s'il risquait une conjecture.
En est-il qui soient destinées à survivre dans l'immortalité comme Robinson et Gulliver? Ou bien ce succès si éclatant sera-t-il affaire de mode, et, par conséquent, éphémère ?
Dans tous les cas, le nom de Jules Verne restera dans l'histoire littéraire de ce temps. Ils sont si rares, ceux qui découvrent un filon inexploré, que ce soit un filon d'or ou de simple cuivre I