‹ Boutique de platresChapitre 7 sur 33 · LE GENERAL TROCHU · texte numérisé non relu

LE GENERAL TROCHU

Encore un, mon Dieu ! qui, si l'on veut être impartial, ne mérita ni les excès d'honneur, ni les indignités.

C'est parce qu'on l'accabla tout d'abord avec les premiers, qu'une réaction furieuse l'a écrasé avec les secondes.

Si l'on voulait abuser des citations, on pourrait encore lui appliquer le vers :

Tel brille au second rang, qui s'éclipse au premier.

U n'était pas né pour faire un chef d'emploi, un fort ténor, cet homme qui à l'arrière-plan avait rendu et aurait rendu encore d'éminents services sur le théâtre de la guerre.

11 avait ce qu'il fallait pour être une remarquable utilité, voire même un régisseur parlant au public.

Parlant au public surtout! C'était là tout à la fois son fort — et son faible.

Quand ils ont tant de faconde, les généraux agissent peu.

A livrer quotidiennement des batailles de parole, le gouverneur de Paris oubliait les vrais combats.

Le jour où un engouement soudain, auquel par malheur l'entraînement politique ne fut pas étranger, hissa le général Trochu sur un pavois chancelant, l'homme était déjà quelque peu lassé et n'avait plus l'ardeur d'une complète virilité.

Après avoir payé très courageusement sa dette devant l'ennemi, il s'était dépensé outre mesure en travail de cabinet.

Est-ce parce qu'il avait conscience qu'il ne pouvait pas être un César par l'action, qu'il avait cherché à se rattraper sur les Commentaires ?

Toujours est-il qu'on lui avait fait un renom exagéré et plein de périls.

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Tout d'un coup, voici que le théoricien est soulevé par un flot de popularité. On ne lui donne même pas le temps de se reconnaître, et on lui dit :

— Tu vas sauver la France.

Rien que cela !

C'était le pendant de la fameuse phrase :

— Êtes-vous seulement de la force de Paganini ?

Avec cette circonstance spécialement aggravante, qu'il fallait être de la force de Paganini sur un violon démanché et auquel il ne restait plus qu'une corde.

Si le général Trochu avait pratiqué le Connaistoi toi-même, il aurait courageusement et loyalement répondu :

— Non, je ne suis pas de la force de Paganini. Non, je ne suis pas de taille à vous sauver. J'ai quelque talent, il faut beaucoup de génie; le compte n'y est pas. Cherchez ailleurs.

Mais ce sont là de ces vérités qu'on a rarement la force de se dire, qu'on a plus rarement encore la force de dire aux autres.

Et voilà comme Un galant homme

se trouva finalement avoir presque fait figure de traître, sans avoir trahi.

A rtieure où une fortune disproportionnée le porta au Capitole — à deux pas de la Roche Tarpéienne — l'aspect du général Trochu révélait déjà un déclin physique et moral.

Il commençait à se voûter légèrement. La tête, dépouillée, tournait à l'œuf d'autruche; les rides avaient creusé de profonds sillons çà et là. La moustache noire se striait d'argent.

Le regard lui-môme, qui retrouvait des pétillances momentanées, s'éteignait ensuite et somnolait.

C'était devenu un général de bureau, alors qu'il aurait fallu un Bonaparte à ses premiers bonds.

Il y eut malenttndu de part et d'autre.

Le général Trochu s'imagina qu'on lui demandait seulement d'empêcher les Prussiens d'entrer, et comme il voyait devant lui de bonnes fortifications, il pensa :

— Mais je suis très capable de faire ça, moi !

Le patriotisme toujours un peu chauvin des assiégés avait rêvé de tout autres prodiges.

On sait le reste. On sait aussi quel rôle le gé-

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ncral Trochu joua plus tard à l'Assemblée de Versailles. Là, c'était différent, souvenez-vousen ! Il se retrouvait sur son vrai terrain de manœuvre, ce beau, ce très beau parleur, qu'on aurait pu définir ; « Un canon à musique. »

Les réactionnaires, qui rêvaient JMonks et merveilles et qui ne trouvaient ni les uns ni les autres, firent tout de suite risette au général Trochu. Il était Breton, il était dévot. De quoi, devenir leur homme.

On doit proclamer, à son éternel honneur, qu'il dédaigna.

Il s'était condamné à l'oubli forcé à perpétuité.

Pour un homme qui ne manquait pas de vanité, certes, et qui devait se sentir tant de discours dans le ventre, ce fut une expiation méritoire, un châtiment dont on doit lui tenir compte.

N'est-ce pas un supplice du Dante que l'existence cachée et ignorée de ce général sans armée, de cet orateur sans tribune, qui doit être suffoqué, étranglé par le flot des phrases qui lui montent à la gorge sans pouvoir sortir?

L'histoire dira, je crois, que la responsabilité des fautes doit être partagée.

S'il eut tort d'accepter un poste dont il n'était pas digne, ceux qui le lui offrirent eurent bien plus tort encore.

C'est pourquoi il y a lieu de plaider à son profit les circonstances atténuantes et de lui accorder l'amnistie du silence.

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