‹ Boutique de platresChapitre 8 sur 33 · LE PERE AUBER · texte numérisé non relu

LE PERE AUBER

LE PERK AUBER

Il y a des ironies inconscientes.

La voix publique avait, sur la fin de sa vie, surnommé le père Auber celui dont Tégoïsme fut toujours si parfaitement antipathique à toute paternité responsable.

Le père Auber î... C'était le mot qu'on entendait retentir partout, au Bois, sur les boulevards, au théâtre, quand passait ce Parisien invétéré.

Et il passait souvent, le remuant qu'il était et qu'il resta jusqu'à la dernière minute.

La tête que nous avons connue et qui laissera sa dernière et -définitive empreinte dans les mémoires était un prodige de sécheresse impassible.

Rien ne parlait, rien ne vibrait dans ce masque jaunâtre, tailladé de rides.

Petit visage, en somme, en dehors même du ratatinement final.

Les lignes étaient courtes et un peu vulgaires. Le nez, gros du bout, était le premier nez venu; le reste répondait à Y ordinaire classique des anciens signalements.

L'œil seul se détachait dans cet ensemble imberbe et insignifiant : un œil froid, pénétrant et dur comme une lame.

Il disait tout de suite aux gens : Primo mihi.

On était prévenu, pour peu qu'on sût comprendre.

Rien d'ailleurs n'est venu, dans la carrière du père Auber, démentir ce pronostic.

L'homme a vécu isolé dans la foule, —- si l'on peut ainsi parler, — insensible et agité, encombré de galanterie et vide d'amour, se conservant dans un bonheur négatif, fait surtout d'indifférence.

Je ne flatte pas le portrait, mais je crois que je puis garantir la ressemblance.

Le cœur ne tenant pas beaucoup de place, il y en avait davantage pour l'esprit.

Le pire Aubcr. y 3

Est-ce à cause de cela qu'on fit, pendant tant d'années, du musicien l'endosseur responsable de tous les mots bons, médiocres ou mauvais qui coururent le bitume?

Ici encore la vérité force à une rectification.

Spirituel, Auber le fut.

Mais il valait à la fois moins et mieux que les nouvelles à la main dont on a surchargé son souvenir et sa tombe.

C'était un causeur assez lent à s'échauffer. La mise en train prenait plus de temps que pour beaucoup d'autres ; mais, une fois l'impulsion donnée, il trouvait souvent de mordantes ironies.

Car c'était sa spécialité. La dent se voyait toujours dans le sourire.

Comme directeur du Conservatoire, on a reproché au père Auber d'avoir exercé une influence néfaste.

Point.

Il n'en a exercé aucune. Voilà la vérité.

Que son nonchaloir et son fantaisisme personnel aient laissé la porte ouverte à des abus, c'est possible.

Mais cas isolés que tout cela.

Le Conservatoire allait par la vitesse acquise. Ni bien ni mal.

J'arrive au compositeur, naguère apothéose sous forme de statue en la bonne ville de Caen qui mène de front le culte des tripes et le culte des arts.

Certes, l'honneur qui a été décerné à tant d'imméritants était bien dû ici.

Auber, le musicien français par excellence... Vous connaissez le cliché.

C'est à la fois un compliment pour lui et un coup de patte pour nous. Car Auber eut un talent incontestable, mais un talent à fleur de peau, un talent qui eut plus de bonne grâce que de conviction, plus de facilité que de profondeur.

C'est bien notre caractère, en somme.

On m'objectera certaines pages dont je sais d'avance la liste.

U Amour sacré de la Muette ! N'est-elle pas bien banale, cette sous-Marseillaise , et précisément plus habile que convaincue }

Ailleurs, des mélodies remplies de séduction.

De la muse d'Auber on pourrait dire avec Emile Augier :

Elle est charmante, clic est charmante, elle est charmante!

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Mais non à la façon de Philiberte attendrie.

L'émotion, c'est ce qui manque à cet homme de presque génie. Il ne tient pas cet article-là. C'est bien son droit, n'est-ce pas }

Il marivaude, il flirte, il roucoule.

Il n'aime pas. II n'a jamais aimé.

Musicalement, bien entendu, car je ne perce jamais de meurtrières dans le mur de la vie privée.

Encore moins dans les pierres tumulaires.

On n'a pas moins eu cent et une fois raison de hisser sur son piédestal l'image de cet amuseur infatigable, ingénieux et varié.

C'est bien quelque chose que d'amuser, diantre !

La statue d'Auber est arrivée, en outre, à point comme une protestation contre les disciples du sacro-saint embêtement.

Au moment où, comme si nous n'avions pas assez d'invasions sans celle-là, nous laissons les bataillons de croches wagnériennes entrer chez nous par les portes et par les fenêtres, il était bon que cette solennité vînt attester que la germanisation n'est pas complète.

Hélas ! elle n'est déjà que trop avancée*

LKNIENT

En ce temps-là, il y avait sur les bancs du collège Henri IV un très joli jeune homme, qui était, par- dessus le marche, un très fort en thème.

Mince, élancé, l'œil doux et souriant, la lèvre surmontée d'une fine moustache blonde qui commençait à s'accentuer, cet élève de rhétorique fit sensation parmi les dames de l'assistance, quand, à la distribution du concours général en Sorbonnc, il gravit les degrés pour aller embrasser le ministre et recevoir le prix d'honneur.

Ce fut bien autre chose, un an plus tard, lorsque le même joli garçon se promena dans le quar-

8o Boutique de plâtres.

tier Latin, une épée au côté, le chapeau à cornes sur l'oreille, sa taille élégante emprisonnée dans une tunique au collet de velours vert, rehaussé de broderies d'or.

Une épée! un chapeau à cornes!... Vous ne comprenez pas, sans doute, et vous vous demandez ce qu'il pouvait y avoir de commun entre le discours latin et ces belliqueux insignes.

Pardon... J'ai oublié de vous dire que ces choses se passaient en 1848, an de révolution et d'innovations bizarres, 011 Ton s'avisa un moment de tout militariser.

C'est de là que date le képi des collégiens, qui est resté définitivement.

C'est alors aussi qu'on eut l'idée baroque d'habiller en officiers les élèves de l'École normale, — dont faisait partie le jeune homme blond, à qui l'uniforme, d'ailleurs, allait à ravir. Les grisettes de l'époque se poussaient le coude, tout le long de la rue de la Harpe, quand il passait le dimanche, — regrettant seulement la timidité du jouvenceau qui ne levait pas beaucoup les yeux.

0 souvenirs lointains !

M. Lenient — car c'est de lui qu'il s'agit — ne

Letiient. Si

ressemble plus guère aujourd'hui au portrait que je viens de tracer.

L'adolescent est devenu un quinquagénaire qui approche de la soixantaine. Les succès de physique sont partis, et même à la Sorbonnc, où il professait l'éloquence française avant de siéger au Palais-Bourbon, le beau sexe infidèle le délaissait pour M. Caro.

Comment se fait-il que M. Lenient se soit soudain lancé dans la politique, en dehors de laquelle il s'était tenu si longtemps ?^

Je manque de détails sur cette métamorphose.

Il est, d'ailleurs, assez à la mode de déserter la chaire pour la tribune.

Que voulez-vous ! le Français aime beaucoup à faire ce qui ne concerne pas son état. Voyez tous les médecins qui lâchent leur clientèle pour aller tâter le pouls à la politique. Je ne parle pas des avocats : ils ne font que changer de bavardage.

Les professeurs se lancent à leur tour dans l'arène. Grand bien leur fasse !

M. Lenient n'a, jusqu'ici, brille d'aucun éclat exceptionnel dans son nouveau rôle. Ce n'est

vraiment pas la peine d'être un fin lettré, un érudit de bon aloi, pour ne pas faire meilleure figure dans le Parlement qu'un Colimard quelconque envoyé par sa sous'préfecture, qu'un parvenu, ignorant même de l'orthographe, qui s'est payé la députation à coups de billets de banque.

Je parlais tout à l'heure du cours de M. Lenient à la Sorbonne. Il s'intitulait, je l'ai dit, Cours d' éloquence française.

Un titre qui obligerait, — s'il n'était profondément stupide.

Comme si l'éloquence s'apprenait, à l'instar de la boxe et du chausson !

Dans sa chaire, M. Lenient avait de l'autorité, sans éblouir cependant.

Que lui manquait-il pour passer étoile universitaire, comme les Cousin, comme les Villemain, comme les Saint-Marc. Girardin }

Le je ne sais quoi qui met hors de pair.

Il s'acquittait de sa tâche consciencieusement, parfois même avec délicatesse. Mais, comme on dit au théâtre, cela ne passait pas la rampe, ou, si vous aimez mieux, cela ne sortait pas de la bonne moyenne ; pas de retentissement en dehors de la salle.

Lcuiciît. 83

M. Lcnient a publié quelques livres qui ont eu le même sort que ses leçons, dont ils sont d'ailleurs l'écho. De la critique judicieuse, assez affinée, très correcte. L'originalité seule manque dans les aperçus.

Est-ce la politique qui donnera au nom de M. Lenient la grande popularité } Il est permis d'en douter.

Et, jusqu'à épreuve contraire, je regretterai l'entrée de M. Lenient à la Chambre, vu que nous avons trop peu de bons professeurs et que nous avons beaucoup trop de politiciens inutiles.

LE GENERAL PITTIE

LE GENERAL PLETIE

Je pourrais ajouter en sous-titre : Membre de la Société des gens de lettres.

Le général, en effet, a tenu à honneur de lui appartenir. Qu'il y eût des droits incontestables, le nom seul de ses parrains, Victor Hugo et Arsène Houssaye, suffisait comme garantie, si ses titres littéraires n'avaient pas été là pour en répondre.

Consultez les registres de la Société des gens de lettres, et ils vous diront que fort restreint a toujours été le nombre des militaires écrivains.

A plus forte raison le nombre des militaires poètes.

Et cela se conçoit.

s s Boutique de plâtres.

Action et rêverie s'excluent l'une l'autre.

La vie des camps (vieux style ) n'a rien qui pousse à la contemplation. La plume paraît à la fois trop légère et trop lourde à tenir pour la main qui est accoutumée à l'épée.

11 faut le dire, d'ailleurs, il est impossible de moins ressembler au type du capitaine Fracasse ou du major Chauvin, dont tant de vaudevilles se sont égayés.

Le générai Pittié est avant tout un homme du monde, tout à fait à l'aise dans la redingote ou sous le frac, épris de choses intelligentes, gourmet de l'esprit, friand de l'art.

Ce qui ne l'empêche parbleu pas de faire vaillante mine sous l'uniforme et d'avoir intrépidement rempli son devoir partout oîi il a fallu risquer sa vie pour la patrie.

Voici le signalement de mon modèle :

Ce qui frappe avant tout, ce qui est la caractéristique en relief de la physionomie, c'est une fine moustache indéfiniment prolongée en pointe et cirée avec soin.

Cela vous fait balafre à travers tout le visage, sans cependant (ce qui doit étonner) donner en rien au général les allures de rodomontade

Le général Pittié. 8g

c^wQ toute sa personne désavouerait du reste.

Le front, qui s'est tant soit peu dégarni de cheveux, a fait ainsi la place plus grande pour la pensée.

Les traits sont menus. Le nez, d'une vive arcte. Le menton s'effile.

Toutefois la vie vraie du visage est dans l'éclat de l'œil et dans l'expression de la bouche.

Petit, cet œil, mais d'une pénétration. intense.

Ou je me tromperais fort, ou il y a dans le général des instincts d'ironie qu'il a pris l'habitude d'éteindre sous une courtoisie parfaite. Mais je garantis que, derrière ce regard malicieux, il doit passer bien souvent des boutades satiriques qui s'empressent de se dissimuler à l'aide d'un sourire gracieux.

De là. un duel permanent entre le regard et les lèvres. Celui-là est né gouailleur. Celles-ci sont diplomates.

Ah ! oui, je vous garantis que le général aurait fait un excellent ambassadeur n'importe où. Je ne crois même avoir jamais rencontré personne qui réunît à un plus haut point les qualités requises.

Le général Pittié, en effet, sait ne dire que ce

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qu'il faut, se taire quand il le faut, être réservé sans morgue, écouter sans ennui même les importuns.

Il est impénétrable à la curiosité quand il s'agit de garder un secret, sans cependant rebuter brutalement celui qui cherche à surprendre ses arrière-pensées.

Il répond par de petits dodelinements, il élude par un geste habile à ne dire ni oui ni non.

Jamais, j'en suis certain, il n'a dénaturé la vérité. iMais comme il possède la science de la garder pour lui !

Avec cela, le plus galant homme du monde, et le plus obligeant aussi.

Bien cordial pour ses amis, accueillant pour les simples connaissances, indifférent sans amertume pour ses adversaires, tel est l'homme.

Le poète est un lamartinien d'instinct.

Je ne l'ai pas confessé sur ce chapitre, mais je suis bien sûr qu'en sa prime jeunesse, ce qui faisait le mieux vibrer son cœur, c'était le luth (comme on disait alors) du chantre d'Elvire.

Le scepticisme d'Alfred de Musset lui devait être antipathique au contraire, et son tempérament devait avoir tendance aussi à s'effrayer

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un peu des colossales audaces de Victor Hugo, dont il est devenu depuis le plus fervent admirateur.

Sa nature, cependant, est restée comme devant, portée plutôt aux songeries éoliennes qu'aux juvénalismes hardis.

Je parlais tout à l'heure de son instinct de raillerie. Cette raillerie-là aurait trouvé probablement le ton de la comédie ingénieuse, mais non les éclats du drame.

Lamartinien, le général doit l'être encore par une accoutumance spontanée de mélancolie que son existence affairée secoue, à son grand regret.

Il serait homme à demeurer l'hiver, durant des heures, au coin des chenets , courant après des souvenirs aimés, à flâner, l'été, au clair de lune, en bâtissant la charpente d'un sonnet.

Au lieu de cela, le devoir l'oblige à être de toutes les réunions officielles, à subir les travaux forcés du plaisir administratif.

C'est presque toujours ainsi que ce farceur de hasard jongle avec les vocations.

Aussi combien le poète est heureux quand il peut se retrouver, pendant quelques jours de

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vacances, remuant les rimes comme un avare remue les louis de sa cassette !

Au résumé, un cultivé, un aimable, un délicat, qui a du talent pour se faire apprécier, après que sa bonne grâce a commencé par le faire aimer.

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